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Aurélien Delsaux, Madame Diogène, roman, 130 pages, Albin Michel, août 2014, 13,50 € ***

Publié le par Sébastien Almira

                         


« En vérité, quand ils se seront débarrassés d'elle, quand recommencera la guerre, quand tous se saigneront les uns les autres, ils s'endormiront dans les larmes, ceux-là qui chassaient l'araignée de leur séjour, mais dans leur cœur hébergeaient des scorpions. » page 110

Madame Diogène ne vit pas dans un tonneau, mais dans un appartement transformé en terrier. Depuis des lustres, elle y a accumulé des tombereaux d'immondices dont les effluves inquiètent et insupportent les voisins. Mais elle s'en fout royalement, elle préfère régner sur son domaine, ses tas de vieilleries, de déchets, d'animaux de toute sorte, observant de sa fenêtre l'effondrement et le chaos qui régissent monde extérieur, cette « ville qu'elle avait toujours trouvée laide et dont le ciel était la plupart du temps gris. » (page 32)


Ce n'est pas un roman de voyeurisme malsain, Aurélien Delsaux ne se contente pas de raconter les tas d'immondices d'une vieille qu'il ferait assurément passer pour une simple folle. Il ne porte pas de jugement sur elle « parce que justement elle est humaine. Si ces gens-là n'ont pas de place dans les romans, alors où est-ce qu'ils ont une place ? Elle peut paraître monstrueuse comme ça mais, en fait, elle est pleine de notre humanité et, j'allais même dire, elle nous rappelle notre humanité peut-être plus que nous-même quand nous sommes encravatés, parfumés. » (interview pour rentrée-littéraire.com)
Il parle de la solitude, de la folie, de la vie avec force et poésie. Dans les premières pages, on est presque ému par son écriture, à la fois belle et originale, dérangeante aussi, comme ce qu'il raconte. On plonge dans les entrailles du personnage, on le découvre, on pense l'apprivoiser, le connaître. Elle reste malgré tout toujours étrangère, on oscille entre la sympathie et la peine mais aussi la pitié et le dégoût.


« Elle relève la tête et jette un coup d’œil à ce qui reste visible du miroir et qui lui semble d'abord une autre eau, verticale.
Quelqu'un est là.
Elle y reconnaît la vieille. Encore là.
Elle la regarde dans les yeux. Elle en a peur. Elle a peur de cette présence furtive, qu'elle croise ici tous les jours, sans jamais vraiment s'y attendre. Après persistera l'impression que quelqu'un habite avec elle, la suit, d'un pas à peine, moins que d'un pas, que quelqu'un habite au-dedans d'elle, la suit, comme une ombre intérieure.
Elle a peur de ce regard qui, dès qu'elle passe là, dès qu'elle relève la tête, la regarde et la reconnaît. » pages 24-25

Premier roman étrange, dérangeant, malsain, Madame Diogène me fait penser ces romans-monstres Hygiène de l'assassin, Truismes ou plus récemment Corpus Christine. Tous des premiers romans : est-ce le signe d'un écrivain sur lequel il faudra compter ? Si le roman n'est pas indispensable, il est toutefois assez remarquable et l'écriture intéressante – malgré quelques maladresses (libertés d'auteurs ?) « Est-ce pas du chant de l'eau, est-ce pas de la nuit qu'elle a soif, d'une présence bleue – » (page 82) – pour qu'on y jette un œil et pour qu'on garde le second sur Aurélien Delsaux ces prochaines années.

                                            

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Littér'auteurs 08/09/2014 09:02

Dérangeant et pessimiste, je suis d'accord. Mais, au delà d'un regard sur cette vieille femme emportée dans la folie de l'entassement des détritus, j'y ai lu aussi celui que porte l'auteur sur une société qui se dégénère : les chapitres 9 & 10 me semblent éloquents à ce sujet.

Sébastien Almira 09/09/2014 22:55

Tout à fait d'accord.

Sébastien Almira 21/08/2014 10:04

Je veux bien vous croire, mais le remplacement du point d'interrogation par un tiret d'incise vient-il aussi du 17ème siècle ?

blachon 20/08/2014 12:16

"Est-ce pas..." ne lit-on pas cette formulation dans les écrits du 17 ème siècle ?