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Chuck Palahniuk, Damnés, roman traduit de l'anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, 290 pages, Sonatine, août 2014, 17 € ****

Publié le par Sébastien Almira

              


« Et n'allez PAS vous imaginer que la vie me manque. COMME SI ça allait me manquer, d'être obligée de grandir, d'avoir du sang qui coule de ma zigounette tous les mois, d'apprendre à conduire un véhicule à combustion interne fonctionnant aux énergies fossiles, de regarder des films interdits aux moins de 16 ans sans un parent ou un chaperon, puis de boire de la bière au tonneau, de gâcher quatre ans de ma vie pour décrocher un diplôme bidon en histoire de l'art avant qu'un mec quelconque me remplisse de sperme et que je sois obligée de trimballer un gros bébé dans mon ventre pendant presque une année entière. Zut alors ! – le sarcasme est intentionnel. Je rate vraiment quelque chose ! Et non, n'y voyez aucune amertume. Quand je regarde toutes les saloperies auxquelles j'échappe, il m'arrive de remercier le bon Dieu d'avoir fait une overdose. Et voilà, j'ai encore prononcé « Son » nom. Mince ! Je suis vraiment nulle. » page 109

Madison Spender a treize ans, elle est la fille de richissimes pontes du cinéma américain. Du genre à avoir plusieurs propriétés à travers le monde qu'ils prennent un malin plaisir à surveiller le jour comme la nuit afin de s'assurer que la bonne fait briller comme il faut le miroir de la salle de bain qui ne sera pas utilisé avant plusieurs mois et plusieurs autres nettoyages. Du genre à manger bio mais à se remplir de Xanax et de drogues en tout genre. Du genre à adopter dans les pays défavorisés des enfants qui seront montrés au monde entier avant de disparaître dans des internats suisses. Des parents qui « estimaient que (son) enfance devait être l'enfance qu'ils auraient rêvé d'avoir, fourmillante de sexe sans lendemain, de drogues récréatives et de rock. Avec tatouages et piercings. (…) Pour (ses) deux parents, le monde est une bataille pour attirer l'attention des autres, une guerre pour se faire entendre. » Des parents qui lui montrent, à treize ans, un extrait tiré d'un mauvais film pornographique pour lui expliquer que les bébés ne naissent plus dans les choux ou dans les roses (scène mémorable et hilarante, pages 156 à 159)


                        

« Il s'accroupit à côté du fauteuil et me met l'ordinateur de poche sous les yeux. Il fait coulisser l'écran et presse Ctrl, Alt, P. À l'écran apparaît notre salle multimédia de Prague. Il trifouille jusqu'à ce que la télévision emplisse l'écran du mini-ordinateur, puis tape Ctrl, Alt, L et fait défiler une liste de titres de films. Il sélectionne un film. Une seconde plus tard, l'écran de l'ordinateur s'emplit d'un enchevêtrement de bras et de jambes, de testicules qui pendouillent et de sein en silicone gélatineux.
Oui, je suis peut-être vierge, vierge et morte, et je ne connais rien à la sexualité passé le flou artistique des métaphores de Barbara Cartland, mais je sais reconnaître un faux nichon quand j'en vois un.
Cinématographiquement, la réalisation est atroce. Ils sont entre deux et vingt. Des hommes et des femmes qui s'empoignent, frénétiquement affairés à violer tous les orifices disponibles avec tous les doigts, phallus et langues dont ils disposent. Des corps humains entiers semblent disparaître dans d'autres corps. L'éclairage est effroyable, et le son a visiblement été doublé par des amateurs qui travaillent sans synopsis valable. Ce que j'ai devant moi ne ressemble pas tant à des relations sexuelles qu'à une fosse commune dont les occupants se tortilleraient encore, pas tout à fait morts mais déjà en décomposition.
Ma mère sourit. Elle désigne l'écran du menton et dit : « Tu comprends, Maddy ? C'est de là que viennent les bébés.
- Et l'herpès, ajoute mon père. »
pages 158-159

Mais à treize ans, ce n'est pas la seule découverte que va faire Maddy : elle, plutôt du genre « la fille grosse et intelligente dotée d'un cerveau brillant, la première de la classe qui porte des chaussettes toutes simples, solides, et qui se tient loin du terrain de volley-ball, des manucures et des gloussements », se retrouve en Enfer, persuadée d'avoir fait une overdose de marijuana.
Narratrice de Damnés, elle nous conte par le sommaire la vie au royaume de Satan qui se révèle n'être pas du gâteau, mais pas non plus seulement un enfer. « Non, ce n'est pas juste, mais si nous considérons que la Terre est un enfer, c'est parce que nous nous attendons à ce qu'elle soit un paradis. La Terre, c'est la Terre. La mort, c'est la mort. Vous pourrez le constater par vous-mêmes en temps voulu. Ça ne servirait à rien de vous tracasser exagérément. »( page 15)
N'empêche que vous saurez tout, ou presque, de la vie ici-bas. Des monstres mythologiques qui vous dévorent dans des conditions effroyables aux Grandes Plaines de lames de rasoirs et autre Grand Océan du sperme gâché, en passant par les deux métiers que vous serez bientôt contraints d'effectuer (d'où croyez-vous que sortent tous ces gens aux accents improbables qui vous appellent pour tout savoir de vos habitudes de consommation en matière de déodorants et autres chewing-gum?).
Et vous finirez par tout savoir, ou presque, de la courte vie de Maddy, qui remontera jusqu'au moment de sa mort, découvrant en même temps que nous, les vraies causes de son décès.

J'ai mis quelques pages à accrocher à Damnés. Les trente ou quarante premières, je les ai trouvées mal menées, mal écrites, pas agréables à lire. J'ai eu envie d'arrêter ma lecture, j'ai eu peur d'être déçu, après avoir été enthousiasmé il y a deux ans par l'explosif Snuff (article ici). Mais grand bien m'a pris de persévérer car j'ai rapidement retrouvé ce qui m'avait plu dans son dernier roman : une prose crue, un récit déjanté, un humour diabolique, une critique décapante du showbiz, des hautes sphères de la société, de la société de consommation.
L'auteur du mythique Fight Club a un don pour les histoires explosives et frappe fort une fois encore avec Damnés. Si vous n'avez pas peur de l'Enfer, survivez aux premières pages et vous mourrez de rire et de plaisir !

P.s. : le moment venu, emportez de bonnes chaussures et un stock de barres chocolatées, ça vous sera utile.




                        


« D'innombrables milliards d'hommes et de femmes braillent, désespèrent, crient leurs noms et leurs statuts de rois, de contribuables, de minorités persécutées ou de propriétaires fonciers. Ici, dans la cacophonie de l'Enfer, l'histoire de l'humanité se fracture en protestations individuelles. Ils exigent qu'on respecte leurs droits imprescriptibles. Ils insistent sur leur innocence vertueuse de chrétiens, de musulmans ou de juifs. De philanthropes ou de physiciens. De bienfaiteurs, de martyrs, de stars de cinéma, de militants politiques.
En Enfer, c'est notre attachement à une identité qui nous torture. » page 214

« À en croire Léonard, c'est la méthode de l'Enfer pour briser les gens – leur permettre d'aller de plus en plus loin dans leur connerie, les laisser devenir des caricatures teigneuses d'eux-mêmes qui connaissent de moins en moins de satisfaction, jusqu'à ce qu'ils comprennent enfin leur folie. Je médite à voix haute dans le téléphone : « Peut-être la seule leçon efficace qu'on tire de l'enfer. » » page 1
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Chuck Palahniuk, Damnés, roman traduit de l'anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, 290 pages, Sonatine, août 2014, 17 € ****

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