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Gilles Bornais, J'ai toujours aimé ma femme, roman, 240 pages, Fayard, août 2014, 18 € ****

Publié le par Sébastien Almira

                        

Un homme dont « l'harmonie de (sa) vie de couple était la seule comptable de (son) invulnérabilité », dont sa femme le « protégeait du tumulte quotidien » (page 67) rentre chez lui et trouve sur la table de la cuisine, posés sous un couteau, quatre mots écrits sur un bout de papier qui vont changer sa vie : « je ne rentrerai pas ».
Anéanti par quelques instants sans sa femme (« ce n'est plus votre appartement, c'est un champs de bataille sans bataille, une ruine pleine de secondes et de murs » page 63), il se demande ce qui a pu la retenir plus longtemps que d'accoutumée. Une opération minime avec laquelle elle n'aurait pas souhaité l'inquiéter ? Un moment de réconfort pour une amie ? Un supplément de travail au journal ?
En tout cas, il n'imagine pas une seule seconde qu'il puisse s'agir d'une rupture. Et pour cause, tout a selon lui toujours été parfait dans sa relation amoureuse comme dans leur vie plus généralement, pas un mot plus que l'autre, pas de contrariété, pas de ressentiment, rien qui puisse justifier une rupture. L'amour parfait. « Je l'aurais accompagnée sur la banquise, au milieu des buildings ou dans le désert, pourvu qu'elle y fut heureuse. » (page 16)
Mais nous, lecteurs, ne somme pas dupes : nous savons pertinemment de quoi il s'agit.
Cet homme va donc partir à la recherche de sa femme, appelant tantôt leurs enfants (Jonathan, « 21 ans, heureuse tige sans muscle, cheveux et habits chiffonnés, en deuxième année de kiné, colocataire depuis trois mois à l'autre bout de Paris, des copines à gogo, la musique à fond dans les écouteurs, hermétique et bercé toujours. » et Jessica, l'aînée, « l'artiste de la famille, lunettes Lennon cerclant les yeux bleus de sa mère, une belle renommée déjà dans l'enluminure sur cuir, mariée à Daley, un architecte irlandais, et installée depuis deux ans dan une belle maison de la rue principale de Galway, entre son propre atelier et une boutique de pendules » pages 23-24), attendant devant le journal, interrogeant ses collègues, fouillant, son agenda.

En ces temps de pluies, de grisailles, de faibles températures, de crises et de guerres, voilà le roman qu'il vous faut ! Joliment écrit, très fluide à lire, parfois drôle, souvent étonnant, ce roman de rupture ne vous fera pas pleurer, malgré le sujet, et vous éclairera, à défaut du soleil, sur ce couple parfait. Car en cherchant où est sa femme, notre anti-héro découvrira surtout qui il est.


                                      


« La porte a claqué derrière moi, j'ai appuyé sur l'interrupteur de l'entrée. J'ai prononcé son nom et le silence m'est tombé dessus. Mylène n'était pas là. Elle avait pu être retenue à son journal par la rédaction d'un article de dernière minute ou ressortir faire une course. J'ai déposé ma veste dans la penderie de l'entrée, puis j'ai fureté dans l'appartement à la recherche d'une trace d'elle. Ça n'a pas été long. La feuille d'un format courant était placée en évidence sur l'îlot central dans la cuisine, sous le manche en corne d'un couteau Laguiole.
« Je ne rentrerai pas. »
C'était son écriture, les lettres étaient grosses, tracées d'une main calme, l'encre était celle du stylo Mont-Blanc que je lui avais offert pour sa fête il y a six ans. Je me suis assis, hébété, le papier entre les mains, je l'ai retourné, lu à nouveau, de nouveau, quatre ou cinq fois, puis j'ai fermé les yeux. J'étais privé d'émotion, inerte, minéral. Les quenottes de l'angoisse ont commencé à mordiller l'intérieur de mon crâne. Mes paupières se sont soulevées d'un coup et j'ai inspecté le dressing. Les cintres lignaient la haie soyeuse de ses robes, jupes, tailleurs et chemisiers. En manquait-il ? Elle en possédait tant que j'aurais été incapable de l'affirmer. J'ai constaté que nos trois valises de voyage étaient bien là, puis j'ai filé dans la salle de bain. Autour de la vasque, la surface du meuble ivoire était nue. Son parfum, son savon liquide, ses crèmes de jour, de nuit, ses brosses à cheveux, à dents, rien n'y était. J'ai ouvert la porte du meuble, écarté les tubes, les boîtes, les gants, les serviettes, ma trousse. La sienne manquait. L'avait-elle emplie et emportée ce matin ? Était-elle repassée après le travail ? Quelle importance ? Elle n'avait pas été bloquée au journal, chez une amie. Elle avait prévu son départ et ce projet prévoyait qu'elle « ne rentrerai pas ». pas quand ? Pas ce soir, pas cette nuit ? Que devais-je comprendre ? La complicité a ses limites. Pas demain, pas dimanche, plus jamais ? Comment avait-elle pu écrire cette phrase ? Vingt-quatre années de mots doux, sensés ou brûlants. Puis ces quatre-ci, froids et grinçants, porteurs d'un écho affreux. » pages 17-18

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melanie 08/10/2014 16:57

Un beau roman Fayard en perspective, moi aussi j'ai envie de savoir ce qui est arrivé!