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Frédéric Huet, Ma vie ratée d'Amélie Nothomb, roman, 210 pages, Anabet, septembre 2009, 16 € **/***

Publié le par Sébastien Almira

"Si pour certains auteurs, c'est d'arriver à faire vrai, moi c'est d'arriver à faire complètement faux. Puisque tout est vrai à la virgule près."
"Je ne sais pas pourquoi, je ne parle que d'Amélie Nothomb. C'est parce que je suis jaloux en fait. Voilà, je le dis. Je suis jaloux de sa notoriété. De toute la thune qu'elle se fait. Elle doit être pleine aux as la gueuse."

Ces phrases marquent mon retour à la littérature, donc à ce qui était censé faire l'essence même de ce blog et que j'avais quelque peu délaissé ces derniers temps. Je me suis fait avoir en beauté à la rentrée de janvier en achetant J'ai tué Anémie Lothomb (
voir critique) qui s'annonçait très drôle mais n'était finalement qu'un ramassis de haine sans un brin de véritable humour. J'avais d'ailleurs rendu la chose à son auteur, ma critique écrite sur les premières pages. Cette fois-ci, j'ai encore pris le risque d'acheter un roman sur Amélie Nothomb, mais cette fois, j'ai parcouru le livre avant et j'ai pas mal ri, alors je me suis lancé.

Frédéric vit à Nantes, il est RMIste, homosexuel et célibataire. Frédéric Huet aussi. Pléonasme, pardon, puisque ce roman est en fait le journal intime de l'auteur. Un journal où il s'en prend au monde des lettres. Auteurs et éditeurs s'en prennent plein la tête car Frédéric ne parvient pas à publier ses romans. Plusieurs manuscrits traînent pourtant chez divers éditeurs, mais rien depuis son premier roman Papa a tort publié aux éditions Balland en 1999.  Il a été depuis refusé chez Stock, L'Olivier, Le Dilettante, Flammarion, POL, Albin Michel, Gallimard, Minuit, Le Rouergue, Naïve, tant d'autres et même Cylibris, petite maison d'édition gay.

Bien entendu, ces éditeurs sont ses premières cibles ("Les éditions Denoël, parlons-en. On ne remarque chez eux aucun grand auteur, aucun gros succès commercial. A se demander quelle est la ligne éditoriale de cette maison", "Faut qu'ils arrêtent chez Minuit. Ils vont finir par devenir vieux jeu. Avec leurs écrivains sous-Duras", etc.), mais les auteurs ne sont pas en reste : Amélie Nothomb en tête, suivie d'Anna Gavalda ("C'est elle qui a dessiné la couverture de son livre La Consolante. Elle aurait mieux fait de s'abstenir, je pense, quans je vois la catastrophe. C'est affreux, si elle veut mon avis franchement. Ca ne ressemble à rien du tout. On dirait qu'elle n'a même pas fini le dessin. Elle s'est oubliée dans une coupe de champagne, c'est pas possible."), Marc Lévy, Nathalie Rheims (" Faut qu'elle arrête avec sa coupe de cheveux de trois mètres de hauteur"), Frédéric Beigbéder (" "Ma définition de la sciences-fiction, c'est une recherche prospective du possible." Il avait 13 ans. Un petit génie, je vous le dis, promu à une grande carrière littéraire. Seulement voilà, ça a dérapé. Vers la vingtaine, je crois. L'âge des possibles soudain révélés. Il a glissé sur une ligne de coke. Il a jamais pu se relever depuis."), Marguerite Duras, Marcel Proust ("Proust, je déteste. Je n'arrive pas à le lire. Ses phrases sont trop longues. Il faudrait lui apprendre la littérature à celui-là. Longtemps je me suis branlé de bonne heure, tiens. C'est déjà beaucoup mieux.") ou encore Yasmina Reza dont il détruit l'ouvrage sur Sarkozy.
Concernant Nothomb, puisque c'est d'elle qu'il parle le plus et qu'il place dans son titre, on est dans le sucré-salé, il met à plat tout au long du livre ce qu'il considère comme ses défauts et qualités, mais sombre parfois dans la subjectivité en devenant même injurieux.

On peut alors se demander si l'on n'est pas tombé, comme chez Jean-Pierre Gattégno et son J'ai tué Anémie Lothomb, dans un vulgaire torchon insultant les auteurs à succès par un auteur sans talent mais plein de jalousie et de ressentiment. Mais il y a quelque chose. Je ne sais pas si on peut aller jusqu'à parler de talent, mais il y a réellement quelque chose de bon dans ce livre. Peut-être justement cette propension à l'insulte sans qu'on sache vraiment s'il faut s'en offusquer ou non et desquelles on finit toujours par rire. Frédéric Huet impose un rythme soutenu dans la connerie. Pas n'importe quelle connerie. La bonne. Celle qui fait rire. Celle qui ne sert pas à grand chose, voire à rien, mais la même que j'ingurgite et que je déballe sans modération. Celle de blagues à moitié drôles qui me font pourtant littéralement exploser de rire. Celle de chapitre aussi courts que percutants ("Florence Foresti, la comique, elle a le même âge que moi. Elle a percé, pas moi.").

On apprend pas mal de choses sur les auteurs, les éditeurs, la vie en général et Frédéric Huet lui-même :
- Amélie Nothomb est lesbienne.
- "Modiano. C'est vide. C'est l'art du vide." Enfin quelqu'un qui pense comme moi !
- "Le sexe, c'est comme boire et manger."
- "Un grand écrivain, c'est quelqu'un de très limité, qui a des faiblesses très grandes, qui ne pousse son génie que dans une voie. Finalement, c'est quelqu'un qui ne sait pas écrire grand chose."
- A 20 ans, on choisit. A 30, on est choisi. A 40, on n'a plus le choix de rien.
- "Un roman de L'Olivier, c'est comme 80 % de la production actuelle : c'est flou, ça effleure, ça ne tranche pas."
- Chez Gallimard, on n'a lu que les 100 premières pages des Bienveillantes avant de l'accepter, "sans même savoir si le livre se cassait la gueule à un moment".
- "François Hollande se teint les cheveux."
- "Le pape est un débil mental qui délire". Car, comme on n'a aucune preuve de l'existence de Dieu, on ne peut la prouver, donc le pape et l'église se ridiculisent en affirmant des faits douteux.
- L'aube, le soir ou la nuit de Yasmina Reza est mal écrit. Et incompréhensible, comme L'amant de Duras, qui est pourtant son livre préféré.
- "Des hétérosexuels sur une piste de danse homosexuelle, ça se voit tout de suite. Ils ne savent pas se tenir les hétérosexuels qui se biturent la gueule le samedi soir en boîte de nuit. Ils poussent des cris de corbeaux et ils poussent tout le monde et ils gémissent, ça gueule, la baston manque presque d'éclater à chaque fois."
etc., etc.

On se retrouve face à un livre qui nous fait rire du début à la fin, mais on ne sait que penser une fois terminé. On commence même à avoir des doutes à quelques pages de la fin, sachant qu'il faudra avoir un avis, que c'est bien beau de rire, mais que ça ne fait pas tout, surtout lorsque les blagues sont gratuites et méchantes. Ce qui est sûr, c'est qu'on n'est pas dans ces livres léchés et aseptisés qu'il dénonce ("Quand je sors du sauna, toujours ça me pique. C'est le chlore du sauna. Des douches. Ils aseptisent tout. Comme dans les livres."), le langage y est cru, très cru, les blagues détonnantes mais gratuites et parfois violentes, l'histoire n'a rien pour plaire au grand public (un homo de 34 ans qui dénonce le monde de l'édition et raconte ses coups au sauna...), le style n'a rien de conventionnel (phrases sèches et hachées, moins ridicules et désagréables que Christine Angot, fort heureusement) et finalement, en terminant cette chronique, je me rends compte que la première de couverture est parfaitement adaptée au livre : la pomme est pourrie, comme le livre. Livre qui n'est pas "pourri" au sens de "nul", mais c'est un livre qui tâche, qui reste, qui dénote, qui fait réfléchir autant à l'édition, je l'aurais assez répété, qu'à nos propres agissements et réactions face à la "méchanceté".

"Cet ouvrage sera peut-être un livre qu'on trouvera au rayon développement personnel des jeunes auteurs prometteurs (s'il est publié)", Frédéric Huet.

Quoi qu'il en soit, il s'agit d'un livre qui mériterait une lecture publique et une étude approfondie en IUT Métiers du Livre.

Lire son interview par les éditions Anabet

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