Emmanuel Carrère, Limonov, récit-roman, 480 pages, septembre 2011, POL, 20 € ***

Publié le par Sébastien Almira

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Prix Passion, Prix de la Vocation (Bravoure), Grand Prix de la science-fiction, Prix Valéry Larbaud (Le Détroit de Behring), Prix Kléber Haedens (Hors d'atteinte ?), Prix Femina (La classe de neige), Emmanuel Carrère n'en finit plus ! Et voilà qu'il est couronné cette année par le Prix Renaudot pour Limonov, favori malheureux du Goncourt.

Ce qui ne change pas non plus, c'est la limite entre le roman et le récit qui traverse les cinq-cent pages du livre. Déjà avec L'adversaire, Un roman russe ou encore D'autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère se jouait des codes en offrant à ses lecteurs des petits mijotés de roman, de récit, de fait divers et d'autobiographie. Ici, il se met en tête de raconter la vie d'Edouard Savenko, dit Limonov.

 

« Il aimait la bagarre, il avait un succès incroyable avec les filles. Sa liberté d'allures et son passé aventureux en imposaient aux jeunes bourgeois que nous étions. Limonov était notre barbare, notre voyou : nous l'adorions. » (page 18)

 

Il l'a rencontré pour la première fois au début des années quatre-vingt. Il est alors à écrivain à Paris et le scandale de son roman Le poète russe préfère les grands nègres n'a d'égal que son succès. Avant, il a été poète et voyou, en Ukraine, à peu près en même temps. Il veut alors se faire remarquer, entrer dans l'Histoire et ne plus en sortir, par tous les moyens. Il traine avec les voyous en vue puis se fait entretenir par la vendeuse de la librairie 41 où il rencontre de grands esprits, se considère rapidement supérieurs à la majorité d'entre eux, baise la libraire pour avoir un toit et des relations. Il file à Moscou où il devient la coqueluche de l'underground soviétique. Puis direction New York où il côtoie la misère et le milieu de la jet-set puisqu'il vit dans un hôtel miteux et débride sa sexualité avec des sans-abris avant de se faire embaucher comme valet de chambre d'un milliardaire. Entre les bas-fonds et les milieux avant-gardistes, il commence à écrire des romans et s'envole pour Paris.

C'est là qu'il devient une sorte de Frédéric Beigbeder avant l'heure : il fréquente les cercles littéraires, écrit dans la presse, s'amuse autant que faire se peut (légalement ou illégalement) et publie des romans à succès dans lesquels il raconte sa vie.

 

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« La vendeuse principale du 41, Anna Moïsseïevna Rubinstein, est une femme majestueuse, les cheveux déjà gris, avec un beau visage tragique et un énorme cul. Plus jeune, elle ressemblait à Elizabeth Taylor ; à vingt-huit ans, c'est déjà une matronne, à qui les gens cèdent leur place dans le tramway. Sujette à des troubles maniaco-dépressifs pour lesquels elle touche une prime d'invalidité, elle se définit fièrement comme « schizo » et traite de fous tous ceux pour qui elle a de l'estime. » (page 80)

 

À ce moment, on ne peut pas vraiment reprocher quoi que ce soit de grave à Limonov, à part d'être un connard. Ce qui le rapproche encore plus de Beigbeder.

Là où tout change, c'est qu'après avoir été écrivain à Paris, Limonov devient soldat. On ne sait pas grand chose de ses crimes, Emmanuel Carrère non plus. Mais on sait qu'ils ne sont pas glorieux. À cette période, on ne le publie plus en France et il retombe dans l'anonymat. Jusqu'à ce que Carrère s'empare de sa vie.

Sa vie, qui est un vrai roman d'aventures. C'est là que la limite entre la biographie et le roman est trouble. Car si Emmanuel Carrère n'invente rien qui n'appartienne à l'histoire de Limonov, celle-ci se révèle être digne d'un roman de Dumas, Verne ou Dickens. Entre misère et richesse, statut d'idole et soldat dans les Balkans, truand et poète, Limonov n'a pas vraiment la vie qu'on imagine pour un homme normal. Et pour cause, ce n'est pas un homme normal. C'est un homme qui a eu mille vies, et qui en vie encore.

Il s'adonne désormais à la politique. Le Parti-National-Bolchévik créé il y a fort longtemps a été dissout, sa peine de quatorze ans de prison pour trafic d'arme et tentative de coup d'état au Kazakhstan est réduite à deux, il rejoint d'autres partis et mouvements, en crée de nouveaux et, en digne opposant de Poutine, il a l'intention de se présenter aux élections présidentielles de 2012.

 

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« Est-ce qu'il ne vaut pas mieux mourir vivant que vivre mort ? » (page 75)

 

C'est ce qui pourrait aisément être la devise de l'anti-héros. Tout est bon pour se sentir vivant, il n'y a pas de bien, ni de mal : que de la vie.

C'est le livre de sa vie qu'Emmanuel Carrère nous livre, comme un grand roman d'aventures qui nous entraine aux quatre coins de la terre, aux quatre coins du vingtième siècle. Sans fioriture, sans lourdeur de style, sans jugement. Il raconte comme s'il était la voix off dans un documentaire sur le personnage de Limonov. Il ne connait pas toute la vérité, mais il n'invente rien, sinon des dialogues ou des pensées. Mais pas de situation, de rencontre, de voyage, de crime fictifs, rien de tout ça. Emmanuel Carrère fait son travail de romancier-biographe en toute simplicité et en toute objectivité, mais non sans humour (cf. deuxième extrait). Rien que Edouard Savenko et Emmanuel Carrère. Limonov tout entier pour vous.

 

« Limonov a été voyou en Ukraine ; idole de l'underground soviétique ; clochard, puis valet de chambre d'un milliardaire à Manhattan ; soldat perdu dans les Balkans ; et maintenant, dans l'immense bordel de l'après-communisme, vieux chef charismatique d'un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le voir comme un salaud : je suspends sur ce point mon jugement. Mais ce que j'ai pensé, c'est que sa vie romanesque et dangereuse racontait quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Quelque chose, oui, mais quoi ? Je commence ce livre pour l'apprendre. »

limonov_441094901_north_320x.jpgLimonov participe aux matches de la rentrée littéraire de Price Minister. Merci au site et à Rémi Gonseau pour l'envoi du livre.

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Hubert Haddad, Opium Poppy, roman, 170 pages, Zulma, août 2011, 16,50 € **

Publié le par Sébastien Almira

 

ACH002890265.1316191084.580x580.jpgAutant l'avouer tout de suite : je me le suis caché tout au long de ma lecture mais je suis déçu par le nouveau roman d'Hubert Haddad. Je me suis persuadé à chaque page qu'il était très bien. Aussi bien que Palestine, Prix Renaudot poche. Mais il ne l'est pas. Je ne me rappelle pas bien de Palestine, mais il m'a laissé un Grand Souvenir.

Avec Opium Poppy, j'ai retrouvé l'Hubert Haddad de Vent Printanier (court recueil de quatre nouvelles), avec son style très travaillé, sa poésie revendiquée et son vocabulaire trop riche rendant la lecture et la compréhension difficile. Je ne suis pas surdoué, mais je ne suis pas analphabète pour autant, et il y a plusieurs phrases que je n'ai pas comprises. Comme je n'allais pas me trimballer avec un dictionnaire pour arrêter ma lecture une dizaine de fois par page pour chercher une définition, j'ai continué à lire. Bien entendu, je comprenais le sens général, l'histoire, je ne suis pas complètement idiot. Mais souvent, je butais sur un mot, une phrase entière ou me rendais compte au bout de plusieurs lignes, paragraphes, voire pages, qu'on avait changé de ville, d'époque, à cause d'une construction un peu bancale.

 

« Dans la chambre du fond, couchée sur un entassement de matelas, Poppy tremble d'un froid tout intérieur. La neige ne fond pas dans le sang. Son bras épinglé mille fois au bel abîme et son crâne plei d'éclairs et de nuit la font atrocement souffrir. Les piercings et les tatouages qui la protègent des spectres nus de la concupiscence forment autour d'elle une piètre armures de signes. Secouée de séismes, la terre noire du passé dégorge ses cadavres. » pages 137-138

 

Un petit paysan afghan, pris entre la guerre et le trafic d'opium, se retrouve dans un foyer humanitaire suite à une sanglante bataille à son village. Son frère, Alam Le Borgne, qu'il admire, s'engage dans la violente rébellion qui ravage son pays. Il lui voue un culte sans nom et ne sait plus qui croire, que faire. Enfant soldat surnommé L'évanoui depuis qu'il n'a pu rester conscient lors de sa circoncision, à la grande honte de son père, transbahuté de ville en ville (de Kandahar à Kaboul), de pays en pays (de l'Afghanistan à la France, en passant par l'Italie), mutique depuis la destruction de son village, devenu bandit à Paris, L'évanoui perd la vie à mesure qu'il grandit.

 

C'est l'enfance traumatisée d'un gamin détruit par la politique de son pays, le trafic de drogue, la cruauté des hommes et les affres de sa misérable vie qu'Hubert Haddad nous livre sur un plateau sanglant de poésie et de musicalité de la langue. Le contraste entre la forme et le fond est immense. C'est la force de ce grand auteur. Mais je n'ai pas été conquis par Opium Poppy, à cause de son manque de clarté, de compréhension et également parce que j'ai moins été emballé par l'histoire qu'avec Palestine, que je vous conseille vivement.

 

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Coup de cœur : Intouchables ****

Publié le par Sébastien Almira

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C'est plein d'a priori que je suis allé voir le film Intouchables.

D'abord, parce que je n'en ai entendu parler que deux semaines après sa sortie, alors qu'il en était déjà à cinq millions de spectateurs. Ensuite, parce que depuis j'en entendais parler partout et tout le temps. Tout le monde l'avait vu, tout le monde l'avait adoré.

J'ai donc jeté un oeil au synopsis et, franchement, l'histoire d'un jeune banlieusard fraichement sorti de prison qui s'occupe d'un riche aristo paraplégique, ça ne m'a que très moyennement emballé. Au bout de quatre semaines, voilà que plus de huit millions de français avaient vu le film et j'ai été emmené de force.

 

Je dois dire que j'ai été doublement surpris. D'abord de voir la salle comble à Vitrolles pour la seconde fois (à la réouverture du cinéma en 2006, les places étaient à 2€, donc...). Ensuite d'avoir adoré le film.

Le truc, c'est qu'on ne tombe jamais dans le pathos, la niaiserie, les bons sentiments. On va chercher du côté de l'humour. Et là, ça balance pas mal. Il faut dire qu'Omar Sy (d'Omar et Fred), qui s'occupe de François Cluzet, paraplégique, n'y va pas de main morte. C'est un bourrin, un vrai. Et c'est d'ailleurs pour ça qu'il a été choisi pour s'occuper jour et nuit d'un homme paralysé des pieds au cou. Parce qu'il ne sera pas là, aux petits oignons, la larme à l'oeil, à jouer l'assistant de l'assisté comme un Saint-Bernard et à avoir pitié. Non, Driss, il est plutôt du genre à tendre le téléphone portable à Philippe pour qu'il réponde, à exploser de rire à l'opéra en entendant un mec déguisé en arbre chanter en allemand, à malmener l'handicapé qui se sent finalement revivre entre les mains d'un jeune homme pas toujours adroit et prévenant, qui ne le prend pas pour un incapable, mais pour ce qu'il est : un homme.

 

Forcément, le fond est plein de bons sentiments (même différent, on est un homme ; un jeune branleur peut devenir un homme bon ; etc.) mais la forme ne tombe jamais dans le pathos et nous en fait voir de toutes les couleurs, grâce à une réalisation qui ne manque pas d'humour, d'émotions et de belles images (Eric Toledano et Olivier Nakache), une bande-son qui ne manque pas de caractère (Ludovico Einaudi, mais également Georges Benson et Nina Simone) et enfin des acteurs qui ne manquent certainement pas de peps et de talent (François Cluzet et Omar Sy) !

Alors faites comme moi, laissez tomber  vos a priori, ce n'est pas un succès commercial lourdingue à la Bienvenue chez les Ch'tis, c'est un vrai film, beau et bon. Un film qu'il faut voir, assurément.

 

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