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Léonor de Récondo, Point cardinal, roman, 220 pages, Sabine Wespieser éditeur, août 2017, 20€ *****

Publié le par Sébastien Almira



Comment expliquer avec des mots aussi justes que Léonor de Récondo ce que j'ai ressenti en lisant Point cardinal ? Je ne sais pas. Ce que je peux vous dire, c'est que son nouveau roman m'a bouleversé. Plus encore que le déjà magnifique Amours.

Tout commence par Mathilda dans sa voiture, qui se démaquille, retire ses faux cils, sa perruque, sa robe de soie, ses collants. Et c'est Laurent qui en sort pour retrouver femme et enfants.
Depuis longtemps, il se sent étranger à son corps. Alors il a inventé Mathilda et retrouve chaque semaine Cynthia et les autres au Zanzibar, perché sur talons hauts.
Comment vivre dans un corps qui ne nous était pas destiné ? Dans le corps d'un homme quand on est une femme ? Dans le corps de quelqu'un d'autre ? Comment devenir soi ? Laurent en fait les frais et Léonor de Récondo, de sa plume subtile, en relate l'expérience.

« (Cynthia) raconte les associations, les parcours, ce qu'ils ont de semblable et d'unique. Les visages, les corps, ce qui change et ce qui reste, pour qu'un jour l'adéquation se fasse entre l'intérieur et l'extérieur. » page 212

Il m'est difficile d'extraire quelques passages du roman tant chaque phrase se fond dans l'ensemble. Le récit est fluide et truffé de scènes magnifiques et/ou bouleversantes, comme la deuxième dans la voiture, la lettre de Mathilda à Cynthia ou encore le passage du « connard » que je préfère vous laisser découvrir.
Elle signe un somptueux roman sur l'identité, l'amour et le courage d'être soi. C'est fin, c'est poignant, c'est mélancolique, c'est lumineux. Encore une fois, la violoniste et auteure m'a renversé.

« Laurent pédale, file dans la nuit. L'allure est folle, aussi trépidante que la joie qui soulève son esprit. Il a entendu la rage de Thomas, le silence de Claire, la solitude de Solange. Mais il l'a dit, et ce poids porté de si longues années s'en est allé d'un coup, a disparu, s'est dissous.
Ses jambes dansent, feulant le vent. Et, sur cette route de campagne où Laurent ne croise aucune âme qui vive, il hurle « ça y est ! » Son bonheur est une insulte à sa famille et cause des ravages, mais là, caché au creux de la nuit, il le vit éperdument. Mathilda, Mathilda !
 » page 117

 

 

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Alessandro Piperno, Là où l'histoire se termine, roman traduit de l'italien par Franchita Gonzalez Battle, 290 pages, Liana Lévi, août 2017 *

Publié le par Sébastien Almira



En choisissant le nouveau Piperno, je m'attendais à tomber en plein dans la tradition des grandes histoires de familles italiennes : populaire et mordant, désinvolte et entraînant.
Je ne me suis pas trompé sur toute la ligne mais autant vous le dire tout de suite : je suis déçu par cet auteur dont on dit souvent des louanges.
De ce dernier, La Repubblica a écrit « Piperno est l'architecte d'univers dont on ne voudrait jamais s'éloigner » et il Corriere della serra que « la fin est un coup de poignard en plein cœur. »

Matteo Zevi, Juif Romain, est le seul de sa lignée à ne pas avoir fait de grandes choses. Il a quitté femme et fils (Giorgio) pour une plus jeune (Federica) avec qui il a eu une fille (Martina) avant de se barrer à San Fransisco pour fuir le mafieux à qui il devait un paquet d'argent. Il se mariera deux autres fois et, seize ans plus tard, le fameux mafieux venant de décéder sans laisser de descendant, il revient à Rome comme une fleur, s'attendant à ce que tous soient à ses pieds.
Si Federica, qui n'a pas touché un homme depuis belle lurette, se pomponne avec attention, Giorgio et Martina ont d'autres chats à fouetter (restaurants qui marchent du tonnerre et femme enceinte pour le premier ; vie sentimentale chaotique, entre petit ami peu intéressant, beaux-parents aristo trop bien pensant et belle-sœur dont elle est certainement amoureuse pour la deuxième).

Dans tous les sens du terme, Là où se termine l'histoire devient un champs de bataille : tensions, non-dits, disputes, personnages caricaturaux jalonnent un roman mal écrit (ou traduit ?) tant bourré de répétitions, lourdeurs, maladresses et exagérations qu'on ne peut les compter. La deuxième moitié est mieux travaillée, à moins que je ne m'y sois habitué.
Si le roman n'était que bancal, j'aurais pu m'en accommoder. Mais il a fallu que Piperno prenne ses lecteurs pour des idiots (à moins qu'on ne soit encore payé à la ligne en Italie) en tirant en longueur la moindre explication. Chaque scène est un documentaire d'une lourdeur sans fin et, si vous n'avez pas compris quelque chose, ne vous inquiétez pas, il y reviendra quelques lignes plus tard.
Ce que vous avez en revanche compris aisément, c'est que je me suis emmerdé à aller jusqu'au bout, à attendre que cette histoire se termine et je ne vous le souhaite pas.

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Brit Bennett, Le cœur battant de nos mères, roman traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 330 pages, Autrement, août 2017, 20,50 € **

Publié le par Sébastien Almira



Critiques dithyrambiques du New Yorker, « une arrivée fracassante dans les lettres américaines », du LA Times, « le roman le plus excitant de la rentrée », du New York Times, « intense et émouvant », du Guardian, « magnifique et sensible », du Vanity Fair, « éblouissant », ou encore du Washington Post, Elle et Vogue.
Finaliste de nombreux prix littéraires.
Sélectionnée par le National Book Award.
Classée dans les meilleures ventes aux USA en 2016.
Bientôt adapté par la Warner.
Dans la lignée d'Elena Ferrante et Chimamanda Ngozi Adichie.

Moi qui n'ai pas lu ces deux dernières, qui ne suis pas un grand fan de littérature américaine, qui vient de changer de librairie et de clientèle, je me fais cette réflexion toute professionnelle : et si ce premier roman apparemment exceptionnel était l'occasion de lire quelque chose de nouveau pour moi, de tester autre chose ?

Nadia a dix-sept ans quand elle avorte, à l'encontre des habitudes de sa communauté. Luke lui a donné une enveloppe remplie de billets et n'est pas venu la chercher. Le père du garçon, M. Sheppard, le Pasteur, se sent redevable et fait travailler la jeune fille au Cénacle pendant l'été, ce que sa femme voit d'un mauvais œil, préférant que Nadia sorte complètement de leur vie et de leur vue. Elle s'y lie d'amitié avec Aubrey, qui a fui la violence de son beau-^père et l'indifférence de sa mère et vit désormais avec sa sœur Mô et la petite amie de celle-ci.

On est à la page 112 et il ne s'est rien passé. Il y a un sens, une intrigue, une ambiance qui se développe, l'écriture est maîtrisée, bien que classique, mais je m'ennuie au milieu d'eux. Je m'ennuie en Californie. Je m'ennuie au milieu de ces catholiques noirs. Je m'ennuie ferme chez Brit Bennett. C'est fade, c'est vain. C'est ce que je reproche à beaucoup de romans américains : cette impression de faire du sur place en pleine lecture, cette lenteur, cette manie de ne pas dire, de laisser supposer.

Le roman devient soudain plus palpitant, j'y crois, je ne saute plus de pages entières, je ne me force plus à poursuivre ma lecture. L'ensemble est toujours autant psychologique mais le récit plus rythmé et plus intéressant.
Jusqu'aux deux ou trois dernières pages. Si j'ai lu ma pus belle dernière page dans El Ultimo Lector de David Toscana (Zulma), j'ai assurément lu les plus mauvaises avec Brit Bennett. Tout retombe comme un soufflé. Le rythme, l'intrigue, l'intérêt, mon enthousiasme et avec ça mon impression générale.

Brit Bennett, Le cœur battant de nos mères, roman traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 330 pages, Autrement, août 2017, 20,50 € **
Brit Bennett, Le cœur battant de nos mères, roman traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 330 pages, Autrement, août 2017, 20,50 € **
Brit Bennett, Le cœur battant de nos mères, roman traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 330 pages, Autrement, août 2017, 20,50 € **

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Amélie Nothomb, Frappe-toi le cœur, roman, 160 pages, Albin Michel, août 2017, 16,90 € ***

Publié le par Sébastien Almira



Alors que j'entame le nouveau Nothomb, je n'ai toujours pas de coup de cœur sur six ou sept romans de la rentrée lus. Je ne m'attends pas à un chef d’œuvre mais la critique l'encense parlant d'un de ses meilleurs et L'Express va même jusqu'à parler d'« un des meilleurs romans de la rentrée ».
Je m'y plonge empli de crainte et d'espoir.

« Aux fêtes, elle aimait que les garçons n'en aient que pour elle, elle veillait à ne donner la préférence à aucun – qu'ils soient tous pâles d'angoisse de ne pas être choisis. Quel plaisir d'être cent fois respirée, mille fois convoitée, jamais butinée !
Il y avait une joie encore plus puissante : il s'agissait de susciter la jalousie des autres. Quand Marie voyait les filles la regarder avec cette envie douloureuse, elle jouissait de leur supplice au point d'en avoir la bouche sèche. Au-delà même de cette volupté, ce que disaient ces yeux amers posés sur elle, c'était que l'histoire en cours était la sienne, c'était elle qu'on racontait, et les autres souffraient de se découvrir figurants, invités au festin pour en récolter les miettes, conviés au drame pour y mourir d'une balle perdue, c'est-à-dire d'une brûlure qui ne leur était pas destinée.
 »
pages 9-10

Lorsque Marie accouchera la première fois, elle ne ressentira rien. Aucun amour pour cette enfant. Mais lorsque le père dira qu'elle est « belle comme une déesse », elle se mettra instantanément à détester sa pauvre fille.
Commence alors un conte cruel comme Amélie Nothomb sait bien en créer.

Je n'en dis pas plus sur la trame mais la romancière tisse une histoire digne de ses premiers romans. Il y a dans Frappe-toi le cœur du Antéchrista, du Hygiène de l'assassin, du Attentat, du Mercure, le tout saupoudré de relans de champagne, de beauté et de laideur, de haine et de malheur, de cruauté, en somme de tout ce qui fait qu'on se délecte de son œuvre depuis si longtemps.
À la différence qu'elle s'est assagie. Si le scénario lui ressemble sans l'ombre d'un doute, il est plus étoffé, plus complexe, plus long dans le temps et la psychologie des personnages est plus fouillée. S'il ne manque pas de cynisme, les phrases sont plus longues, plus classiques et, sur la première moitié, j'ai trouvé ce roman moins percutant que d'accoutumée (c'était déjà le cas avec Riquet à la houppe).
La suite s'accélère, l'intrigue s'étoffe et sa verve reprend quelque peu de sa superbe.
Le final n'est pas bâclé dans les cinq dernières lignes, comme trop souvent ces dernières années, mais ne laisse cette fois encore pas un souvenir impérissable.
C'est un bon Nothomb, pas des plus grands, au titre magnifique, plus cruel et plus sage à la fois.

« La bêtise, c'est de conclure », a écrit Flaubert. Cela se vérifiait rarement autant que dans les querelles, où l'on identifiait l'imbécile à son obsession d'avoir le mot de la fin.
Page 162

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