Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Alain Blottière, Rêveurs, roman, 160 pages, Gallimard, août 2012, 15,90 € ***

Publié le par Sébastien Almira

ATTENTION COUP DE COEUR !

 

reveurs.jpg

 

Après Le Tombeau de Tommy, Alain Blottière récidive ! Adepte des narrations multiples, il nous plonge cette fois dans l'histoire de deux adolescents que tout sépare. Les chapitres lient, grâce à des phrases qui commencent à la fin d'un paragraphe et se terminent au début du suivant, l'histoire de Nathan, jeune parisien aisé, quasi dépressif depuis la mort de sa mère, qui se réfugie dans le rêve indien (« jeu » du foulard) et celle de Goma, jeune Égyptien qui vit dans la misère des rues et la violence des prisons, qui rêve d'ailleurs. L'un est censé bientôt venir en vacances en Égypte, l'autre rêve de vivre en France. Le tout en plein Printemps Arabe.

 

Lumineuse lorsqu'il décrit notamment le parc de l'île Saint-Germain (« Ils ont marché sans rien dire jusqu'au centre de l'île, puis pris vers l'ouest le chemin qui passait entre les jardins clos et les jardins de messicoles et menait aux jardins imprévus. Raph connaissait tout le labyrinthe de leurs sentiers dallés qui disparaissaient à moitié dans les herbes folles et les fleurs contournaient les arbres fruitiers, les mares à grenouilles et les ruches à miel. Il n'y avait personne à cette heure à part quelques pêcheurs au loin qu'on devinait parfois à cause de cannes qui dépassaient des haies, le long de la rive du grand bras de la Seine. Les bruits de la ville ne passaient pas ce filtre arcadien qui donnait sa propre musique frémissante dans le petit vent du soir, son concerto pour frou-frou de fougères, fredonnement de feuillage, pépiement d'oiseaux et bourdonnement d'abeille. » page 96), étourdissante lorsqu'il nous plonge dans l'enfer des prisons ou l'horreur de la rue (« C'était non pas un gaz qui faisait pleurer, mais un gaz qui déchirait les poumons, rendait sourd, aveugle et sans force. (…) Les Ultras organisaient l'offensive, coordonnaient les attaques, balançaient les cocktails Molotov et les fumigènes, puis tous les combattants refluaient quand s'élançait la meute en noir, tirant ses cartouches de gaz et ses balles en caoutchouc en visant la tête avant de reculer à son tour sous une pluie de cailloux. Aussitôt, avant une nouvelle offensive, les motos chinoises évacuaient les blessés dont ceux aux orbites ensanglantées et ceux qui allaient mourir, gazés, qu'on voyait effondrés sur le sol, les yeux exorbités, pris de convulsions avant de devenir inertes et de rendre l'âme. » pages 158-159), la plume d'Alain Blottière est toujours juste, sensible, élégante, sans jamais en faire trop, sans verser dans le pathos, le larmoyant ou la prétention littéraire. En France comme en Égypte, dans les beaux quartiers comme dans les logis de misère, un baiser comme une tuerie, le jeu du foulard comme un rêve d'ailleurs, tout est raconté, conté même, avec une écriture fluide, nimbée d'une pointe de poésie et vêtue d'élégance. Rien à dire, Alain Blottière est bel et bien un merveilleux conteur, malgré les sujets graves qu'il choisit de conter.

 

blottiere-copie-1.jpg

photo de Charles Guislain

 

Encore une fois, il parvient à me tenir en haleine et m'éblouir avec une intrigue qui n'était pas tellement faite pour me plaire. À la manière de Stieg Larsson qui m'avait conquis avec un polar. Merveilleusement bien écrit, criant de vérité sur des émeutes qui ont peut-être seulement remplacé un mal par un autre et lumineusement sombre, voici un grand livre à lire dès aujourd'hui* !

 

« En ce vendredi de colère, ils avaient afflué par milliers de Dar el-Salam, du haut et du bas, ils avaient fait sauter tous les barrages pour venir prendre d'assaut l'enfer des hommes en noir et se débarasser de cette peste qui depuis des décennies rongeait les âmes. Au risque de leur vie, ils étaient venus pour en finir, les va-nu-pieds des ruelles putrides comme les étudiants d'Aïn Chams ou d'Al Azhar, les fonctionnaires pères de famille et les secrétaires, les collégiens et les chômeurs, les chauffeurs, les vendeurs ambulants, il y en avait de tous les âges, des barbes blanches et des petits de dix ans, et parmi cette multitude désarmée certains venaient de tomber sous les balles. » page 104

 

 

* sortie le 5 septembre 2012

Commenter cet article

nevine ismaile 13/11/2012 13:38


Bonjour...Félicitations,c'est un sujet superbe,en lisant les extraits; ce qui m'a beaucoup plu cest  que vous
abordez le "Printemps arabe" d'un coté rarement evoquée ,une comparison digne d'y méditer notamment avec cette exposé subtile que vous maitrisez élegamment...je l'apprécie beaucoup...envisageant
d'assister l'entrée de "Reveurs"  demain à l'Institut Français d'Alexandrie ,veuillez agréer Monsieur ,mes salutations distinguées