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Amélie Nothomb, Tuer le père, roman, 150 pages, Albin Michel, août 2011, 16 € ***

Publié le par Sébastien Almira

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« Allez savoir ce qui se passe dans la tête d'un joueur. »

Amélie Nothomb et son éditeur sont passés maîtres en matière d'uppercuts de quatrième de couverture. Ceux-là ne nous aident jamais à comprendre de quoi il s'agit mais ils nous donnent toujours envie de le découvrir. Il faut dire qu'Albin Michel est le roi des techniques commerciales. Chaque année, elles sont testées et approuvées : de mai à octobre, on sort l'artillerie lourde pour permettre à la maison de mitrailler les meilleures ventes (Pancol, Higgins Clarck et Cornwell avant l'été, Nothomb et Abécassis à la rentrée, Schmitt, Werber et Chattam dans la foulée).

Alors certes, Eric-Emmanuel Schmitt se disperse, écrit (du moins, publie) de plus en plus et trop souvent de la bombe anti-littéraire (comme en témoigne le médiocre et dégoulinant de bons sentiments Concerto à la mémoire d'un ange) ; les ventes d'Amélie Nothomb baissent d'année en année (voir l'article d'Audrey Chèvrefeuille) et Katerine Pancol ne publie pas tous les ans (heureusement !). Mais l'affaire n'en est pas moins hautement lucrative.

 

De la même façon qu'Albin Michel ne change pas une équipe qui gagne, je continue de lire et de chroniquer le nouveau Nothomb chaque année car sa régularité tant décriée ne me dérange pas. Au contraire j'attends impatiemment, chaque rentrée, de découvrir son nouveau roman !

Chez la romancière belge, il y a des hauts (tous ses romans d'Hygiène de l'assassin en 1992 à Cosmétique de l'ennemi en 2001, puis Acide Sulfurique en 2005, Ni d'Ève, ni d'Adam en 2007 et Une forme de vie en 2010), des bas (Antéchrista, Journal d'Hirondelle) et depuis peu, quelques romans moyens, qui ne convainquent pas, déçoivent par leur histoire ou leur fin ou encore se font trop vite oublier. C'est le cas (pour moi) de Robert des noms propres (pourtant lu deux fois, je ne parviens pas à me souvenir de l'histoire), Biographie de la faim, Le fait du prince et Le Voyage d'Hiver.

Je ne sais pas encore dans quelle catégorie se trouve Tuer le père. Il a des défauts mais n'est pas foncièrement mauvais. Son plus gros problème en fait, c'est qu'il s'oublie aussi vite qu'il se lit ! Et pourtant, le maquettiste maison a rendu copie parfaite : le corps 14 cerné de marge de plusieurs centimètres dans un petit format allonge la nouvelle nouvelle d'Amélie Nothomb à cent-cinquante pages ! Le tout pour la modique somme de seize euros. C'est de la critique facile ? Oui, mais on critique d'autant plus facilement quelqu'un qu'on apprécie beaucoup. Et dont on attend beaucoup par la même occasion.


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Mais que je vous parle un peu de l'histoire de ce qu'elle appelle son « western moderne » ! Nevada, Joe Whip a quatorze ans. Il n'a jamais connu son père et sa mère est plus intéressée par son nouvel ami que par son adolescent de fils. Sa seule passion c'est la magie. Alors lorsqu'il se donne en public dans un bar de Reno pour de l'argent de poche et qu'un inconnu lui parle du plus grand magicien, Joe n'hésite pas ; il se rend chez lui pour s'en faire un professeur et en même temps qu'un père de substitution. Norman Terence lui apprendra tout ce qu'il ne sait pas encore, c'est-à-dire pas grand chose puisque le gamin s'entraine depuis son plus jeune âge avec des vidéos. Mais ce que Joe veut surtout maîtriser à la perfection, c'est la triche, ce qui ne plait guère à son mentor et sera l'occasion pour la romancière de parler du bien et du mal. Il veut aussi Christina, la femme de Norman, fire dancer reconnue. Mais ça, il ne le dit pas. Il attend le moment opportun et décide de rester vierge pour elle, pour que ce soit plus beau.

 

« Et tandis qu'elle parlait, il l'observa. Elle resplendissait. Ses yeux jetaient des éclairs. La finesse de ses traits le sidéra. Il n'avait jamais vu un tel visage.

À quinze ans, Joe avait fait plus d'une fois l'expérience de la beauté, ne serait-ce chez sa mère. Mais c'était la première fois qu'il en était touché, comme si la beauté s'adressait à lui en particulier, comme si c'était une confidence qui se méritait et dont il fallait se montrer digne après sa révélation.

Sitôt qu'il vit sa beauté, il l'aima, de la façon la toute-puissance du premier amour. Ce fut un amour d'un seul tenant : dès la seconde de sa naissance, il s'accompagna d'un désir absolu et perpétuel. »

 

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Si Joe est heureux de pouvoir apprendre la magie de fond en comble, il l'est également de s'être trouvé un père et une mère dignes de ce nom. Ainsi, il n'épargne pas à Norman les affres des relations père-fils houleuses, le complexe d'œdipe ou encore l'insolence perpétuelle d'un garçon de quinze ans. Et c'est au festival mondial de Black Rock City, Burning Man (sorte de village utopique, créé de toute pièce chaque dernière semaine d'août, où chacun est libre de vivre son art et sa différence. Lien Wikipedia), que tout va se jouer. Plus de vingt-mille personne s'y donnent rendez-vous une semaine de septembre pour vivre, dans la joie, la bonne humeur et les bédos, une aventure hors du commun. Hors du temps, de la vie courante et de ses codes, à Black Rock City, « pas l'ombre d'une vie ni d'une construction en dehors de l'immense campement : on eut cherché en vain un cactus, un serpent, un vautour ou une mouche, ni route ni piste, que du sable. » Jongleurs (torches, pistolets à propane, bâtons enflammés, bolas) et danseurs de feu sont là pour en mettre plein la vue à leurs spectateurs sous psychédéliques.

 

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Le cadre, l'ambiance du roman, les couleurs qu'il dégage font de Tuer le père un roman différent. Le traitement psychologique des personnages me semble plus poussé. Le flash-back est utilisé plusieurs fois pour en apprendre plus sur ce trio amoureux de haute voltige. Sous ses apparences nouvelles, ce roman traite cependant des thèmes de prédilection de la romancière, sans quoi le nouveau Nothomb ne serait pas un nouveau Nothomb. La beauté, l'amour, la personnalité, le bien et le mal, les liens qui unissent deux personnes : le mystère de la personne humaine, en somme, comme elle se plait souvent à qualifier son oeuvre.

Les mauvaises langues diront qu'elle déguise chaque année son précédent roman, que l'emballage nouveau cache un plus vieux produit. Que les moyens sont toujours les mêmes aussi, l'écriture toujours aussi mauvaise, le personnage plus horripilant encore, etc. Les mauvaises langues trouveront toujours à redire.

 

Alors il est vrai que l'écriture automatique qui rend un Nothomb reconnaissable entre mille peut agacer (on a parfois l'impression de lire un documentaire sur le jonglage, la magie ou l'amour), mais c'est son style, celui qui l'a fait accéder au rang d'« auteure la plus douée de sa génération » (le nom de l'auteure de cette citation m'échappe), celui qui rend certaines de ses phrases cyniques et remarquables. Et on ne change pas de style pour faire plaisir à autrui.

Moi je dis que ce roman ne ressemble pas aux autres, que sa couverture sombre et mystérieuse dissimule un univers magique et coloré à un grand public qui se délecterait pourtant de cette petite friandise qui se laisse dévorer tendrement, le sourire aux lèvres, des étoiles dans les yeux.

Et attention aux fausses impressions, car Amélie Nothomb a de l'imagination à revendre. Jusqu'au dénouement final !

 

 

« Le but de la magie, c'est d'amener l'autre à douter du réel. »

« La magie déforme la réalité dans l'intérêt de l'autre, afin de provoquer un doute libérateur ; la triche déforme la réalité au détriment de l'autre, dans le but de lui voler son argent. (…) Le magicien aime et estime son public ; le tricheur méprise celui qu'il plume. »

Norman Terence

 

 

Tuer le père participe aux matches de la rentrée de Price Minister !

Commenter cet article

Nico 30/09/2011 22:31


Y a mieux mais y a pire : cela résume bien ce que je pense de ce dernier opus, pas inoubliable, certes, mais finalement assez agréable. On est loin de Cosmétique de l'ennemi ou de Hygiène de
l'assassin, mais j'ai tout de même accroché. Une lecture sympa!


Sébastien Almira 03/10/2011 10:22



Oh, elle y reviendra bien un jour, à un excellent cru ! Déjà, j'ai trouvé que l'an dernier, on n'en était pas loin.



June 29/09/2011 16:54


Je l'ai lu hier et chroniqué dans la foulée !! ce qu'il m'en reste ? une lecture agreable au dénouement surprenant, plutôt positif !


Sébastien Almira 30/09/2011 18:43



Ah ! Content qu'il t'ait autant plu et qu'il soit dans tes coups de coeur de la rentrée sur ton blog !



Mango 28/08/2011 10:13


Billet très juste. C'est tout à fait ce que j'ai ressenti aussi à la lecture de ce livre-ci . je le trouve cependant meilleur que ceux de ces dernières années: je me suis davantage attachée aux
personnages. C'est quand même bien vite lu!


Sébastien Almira 29/08/2011 09:47



Merci ! Je le trouve moins bon que celui de l'an dernier, Une forme de vie, qui, à sa lecture, m'avait bluffé. Mais plus agréable à lire, en tout cas.


Pour ce qui est des personnages, je suis tout à fait d'accord avec toi. Du plus loin que je me souvienne, il ne me semble pas que Nothomb soit allée aussi loin dans la description de ses
personnages. Ils me donnent l'impression d'avoir plus de profondeur, d'avoir été plus travaillés.



Tcheu 25/08/2011 16:09


Concernant le prix, effectivement, c'est carrément de l'arnaque. En général j'attends la version poche. 15 à 20€ pour 2 heures de lecture, ça pique.


Audrey Chèvrefeuille 25/08/2011 14:06


Merci pour le lien! Et pour cet article intéressant.
La mise en page des romans d'Amélie Nothomb est de plus en plus régulièrement l'objet de critiques. Surtout quand on voit le prix... Reste à espérer que les lecteurs suivront

Au plaisir!


hendiadyn 25/08/2011 00:21


Très belle (et surtout très juste) chronique. Le côté marketing d'Albin Michel m'avait quelque peu échappé, mais il est vrai que la proportion caractères (14) / nombre de pages / prix peut être un
peu dérangeante. Mais ça reste du Nothomb, et voilà pourquoi des tonnes de passionnés (ou fascinés) se bousculent chaque été pour l'acheter. Le succès est bien à l'abri. La question est :
restera-t-il, si nous ne retrouvons pas la magie (!) des débuts ? Rendez-vous l'an prochain, encore et toujours ...


Tcheu 24/08/2011 00:34


AAAAh! 'Faut que je me le fasse offrir. Je lis systématiquement tous les Nothomb, surtout lors de nuits blanches.