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Amélie Nothomb, Une forme de vie, roman, 160 pages, Albin Michel, août 2010, 15,90 € ****

Publié le par Sébastien Almira

Après l'apogée Acide Sulfurique (lire critique) en 2005, il y eut une rupture dans l'œuvre de l'écrivaine belge. Finis les chefs d'oeuvre tes Hygiène de l'assassin, Mercure ou Stupeur et tremblements. Place au moins bon (excepté Ni d'Eve, ni d'Adam qui renouait avec la qualité de sa veine autobiographique), place aux romans à la plume toujours simple mais élégante, acérée et remarquable entre mille, aux intrigues plus ou moins mémorables mais, surtout, à des fins à nous ôter tout le plaisir pris depuis le début du roman (appelons-les aussi absence de fins, même si l'auteure se défendait pour Journal d'Hirondelle qu'il « n'aurait pu supporter un mot de plus »).

En cette rentrée, Une forme de vie semble renverser à nouveau la tendance. Avant même de le commencer, je prends le pari qu'il figurera au moins dans les premières listes de certains prix littéraires.

 

nothomb-copie-1.jpg« Chère Amélie Nothomb,

Je suis soldat de 2e classe dans l'armée américaine, mon nom est Melvin Mapple, vous pouvez m'appeler Mel. Je suis posté à Bagdad   depuis le début de cette fichue guerre, il y a plus de six ans. Je vous écris parce que je souffre comme un chien. J'ai besoin d'un peu de compréhension et vous, vous me comprendrez, je le sais.

Répondez-moi. J'espère vous lire bientôt.

Melvin Mapple

Bagdad, le 18/12/2008 »

 

Je crus d'abord à un cannular [...] s'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'un soldat américain vivant de l'intérieur cette guerre depuis le début souffre « comme un chien », il «était hallucinant qu'il me l'écrive à moi. [...] Savait-il qui j'étais ? À part l'adresse de mon éditeur correctement libellée sur l'enveloppe, rien ne le prouvait. [...] Comment pouvait-il savoir que, moi, je le comprendrais ? [...] D'autre part, avais-je envie de ses confidences ? Tant de gens m'écrivent déjà leurs peines en long et en large. Ma capacité à supporter la douleur d'autrui était au bord de la rupture. [...] Ne pas répondre du tout m'eut paru un rien salaud. Je trouvai une solution médiane : je dédicaçai au soldat mes livres traduits en anglais, je les empaquetai et les lui postai. Ainsi, il me sembla avoir fait un geste pour le sous-fifre de l'armée américaine et j'eus ma conscience pour moi.

 

Voilà le point de départ du nouveau Nothomb, tant attendu comme chaque année. Avouez qu'il y a de quoi se réjouir : comme trop souvent dans la littérature française, elle s'apprête à parler de la guerre, mais pas de la Seconde ! Et sous un angle différent, puisqu'il s'agira de la correspondance entre la romancière et ce soldat américain qu'on apprendra à connaître en même temps qu'elle.

Cette dernière reste dans son domaine de prédilection : la veine romanesque un brin déjantée (si, si, vous verrez !), mais cette fois-ci teintée d'un de ses passe-temps : ses relations épistolaires avec ses lecteurs. Si l'on savait déjà qu'elle est une des rares (la seule ?) à répondre à quasiment tout son courrier, ce n'est que dans son dix-neuvième livre qu'il nous est donné le droit de découvrir la correspondance avec l'un d'eux (réelle correspondance ou pure fiction ?), tout en lisant les réactions, les joies, les doutes, les appréhensions d'Amélie Nothomb à chaque nouvelle lettre, dont la puissance s'accroit toujours, jusqu'à la limite du supportable.

 

On se réjouit de ce statut de voyeur et on est surpris par quelques déclarations répondant à certaines missives reçues par l'auteure où elle explique ce qui la fascine ou au contraire l'exaspère dans la multitude de courrier qui lui est chaque jour destinée. Il est troublant de lire des phrases sonnant comme un règlement de compte : « Avoir du répondant n'est pas donné à tout le monde, certes ; mais il n'empêche que cela s'apprend et que beaucoup de gens y gagneraient », « Combien de fois ai-je demandé à des correspondants sympathiques mais diserts de ne pas m'envoyer plus d'une page recto-verso ? Après deux ou trois courriers où gentiment ils respectaient mon souhait, inexorablement revenait l'ajout, d'abord d'une simple carte postale, ensuite d'un feuillet supplémentaire, enfin les bonnes vieilles tartines beurrées qui étaient leur habitude et qui une enveloppe en désolant sachet pique-nique. »

On oublie vite le dérangement causé par des révélations auxquelles on ne s'attendaient pas et on continue de suivre l'échange de l'improbable couple Nothomb-Mapple, de plus en plus perturbant entrecoupé de réflexions sur l'écriture, la lecture, les États-Unis, Obama, la guerre en Irak où sévit une maladie dont on ne parle que trop peu, les artistes ou encore la vie bruxelloise.

 

Amélie Nothomb nous embarque avec elle dans cette folle aventure qui nous fait craindre le pire : les péripéties sont telles qu'on ne s'attendait pas à un revirement aussi fulgurant et, à deux pages de la fin, on ne peut s'empêcher de prier pour lire un dénouement digne de ce nom. Il ne restait que deux pages écrites en gros caractères et toujours pas l'ombre d'une réponse aux questions soulevées par le revirement des aventures Nothomb-Mapple. Je cachai alors la page avec une feuille volante et la descendait ligne par ligne pour ne pas succomber à la tentation de lire les dernières lignes.

Et je fus soulagé. Soulagé de lire une fin. Soulagé de lire cette fin-là. Et soulagé d'avoir fini un nouveau bon Nothomb qui méritera amplement son succès.

 

« Je vais écrire une chose grave et vraie : je suis cet être poreux à qui les gens font jouer un rôle écrasant dans leur vie. » Amélie Nothomb

 

 

 

Lisez son entretien avec François Busnel, directeur de la publication de Lire et présentateur de La Grande Librairie.

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Opti-mix-tic54 15/03/2011 15:34


Quel régal que ce roman!
Qui est un plaisir par ailleurs à lire et relire tout comme "Ni d'Eve ni d'Adam" qui marque ma première rencontre avec l'auteure!
C'est également un plaisir de constater que nous avons plusieurs goûts en commun!


Pierre 03/11/2010 18:59


Alors ayant lu le bouquin je me dois de faire un commentaire (pour mon pti seb autrement il va finir par pas être content). Le problème que j'ai en fait c'est que je ne sais toujours pas trop quoi
en penser. L'histoire m'a marqué c'est sûr mais pourtant j'ai bien deux sentiments quand je repense aux moments où j'étais en train de les lire. Le premier: Je voulais tourner les pages de plus en
plus vite pour pouvoir savoir ce qui allait finalement se passer, savoir où cela allait mener. Et de l'autre côté le deuxième sentiment m'a frappé quand j'ai voulu reprendre la lecture après un
petite pause: je n'étais pas certains d'être assez pris pour le finir et j'ai presque eu envie de te le ramener sans le finir.
Donc j'ai encore un sentiment mitigé même si je me dis qu'au fond il m'a marqué et donc que je risque de m'en souvenir pendant encore longtemps. Et finalement c'est ce qu'on peut demander à un
bouquin, qu'il nous marque assez pour qu'on s'en souvienne nan ?


Sébastien Almira 04/11/2010 12:07



Il y a également de mon côté une hésitation sur ce livre. Je dois dire que je le trouve toujours très bon, je ne le vois plus comme un livre à la hauteur d'Hygiène de l'assassin ou
Mercure. A vrai dire, je ne le vois plus du tout. J'ai beau essayer de le qualifier, de le définir, je n'y parviens plus. En cela, je trouve Une forme de vie encore plus
dérangeant qu'au départ...


Quand à savoir ce que l'on demande à un livre, c'est l'affaire de chacun. Il peut, je pense, y avoir des livres qui sont très bons, mais qui ne marquent pas plus que ça... Mais c'est un autre
débat !


 



Lalou 02/11/2010 14:39


Comme je le dis dans ma chronique, ca faisait bien longtemps que je n'avais plus lu un Nothomb, sans raison particulière. Et je suis très heureuse de m'être plongée dans cette "Forme de vie" qui
m'a énormément plu. Ta chronique est fantastique, en tout cas, merci!


Sébastien Almira 02/11/2010 20:59



Merci pour le compliment !


Heureux que le nouveau Nothomb t'aie réconciliée !



Le tenancier 31/10/2010 00:48


http://feuillesd-automne.blogspot.com/2010/10/le-tenancier-contre-les-connards.html


constance93 23/10/2010 23:49


oui, c'est ce que je pensais : tu es l'une des seules personnes à qui j'ai "parlé" (réellement ou virtuellement) qui ais apprécié la fin de ce Nothomb.
pour ma part, je l'ai trouvé très drôle. elle conclut bien le livre. mais autrement, et comme je te l'ai déjà dis en réponse à ton comm sur mon blog, ça reste du Nothomb de ces dernières années :
distrayant mais pas grandiose.


Sébastien Almira 24/10/2010 08:01



Ah, c'est étrange, les avis que j'ai lus (exceptés les éternels détracteurs qui ne cessent de critiquer à tort ou à raison ce qu'ils 'ont pas lu), j'ai rarement lu d'avais négatifs pour ce livre,
et non plus pour la fin qui en redevient vraiment une cette fois-ci... Même si on ne le lit pas puisqu'elle s'arrête avant, on sait ce qu'elle s'apprête à faire dans le roman, contrairement à
Journal d'Hirondelle, Le fait du prince et Le voyage d'hiver. Et après trois fins pourris, ça fait quand même plaisir d'avoir une bonne histoire qui ne finit pas en queue de poisson !



Morgouille 22/09/2010 20:32


J'ai moi aussi beaucoup aimé ce dernier roman ! Effectivement, une vraie fin... Ca manquait depuis quelques temps !


Maude 16/09/2010 18:31


C'est vrai : la finale de Cosmétique de l'ennemi rachète bien des pages d'ennui depuis Stupeur et tremblements.

Le problème, c'est que j'ai aimé Amélie Nothomb avec tant de passion à l'adolescence, que je me suis carrément sentie trahie quand j'ai senti le relâchement post-Stupeurs. Et je me rends compte
avec le recul qu'entre Péplum et Stupeurs, je ne faisais que chercher le plaisir, l'illumination procurées par ses trois premiers livres, sans grand succès.

Mais vous me donnez bien envie d'essayer son nouveau.


Sébastien Almira 17/09/2010 09:52



Alors j'espère que vous ne serez pas déçue, sinon je me sentirai fautif !



Maude 16/09/2010 03:11


Acide sulfurique, c'était juste facile. Je m'étais bien promis de ne plus lire de romans d'Amélie Nothomb après Antéchrista, mais j'avais été tellement agréablement surprise par Biographie de la
faim que j'avais cru (enfin) l'avoir retrouvée.

Pour moi, Amélie Nothom, c'est surtout Le sabotage amoureux. Mais jusqu'à Stupeur et tremblements, elle réussissait encore à me charmer ou à me choquer. Après, c'est Nothomb qui fait du Nothomb.
Qui essaie trop. Qui ne touche à rien.

Alors je continue à bouder.


Sébastien Almira 16/09/2010 18:06



Depuis Stupeur et tremblements, on peut effectivement trouver une baisse de régime (niveau qualité bien entendu, pas niveau publication ^^), mais ne pas oublier Cosmétique de l'ennemi qui
s'inscrit dans la même lignée qu'un Hygiène de l'assassin, Mercure, Catilinaires, etc.


Concernant Acide Sulfurique, je crois que ce sera définitivement son livre aux avis les plus tranchés. Je le considère comme son plus grand livre avec Hygiène... comme beaucoup, et beaucoup
d'autres le trouvent mauvais...


Une forme de vie va également chercher du côté de ses meilleurs livres !



sebastien L 13/09/2010 16:27


Nous avons tous les deux apprécié, et j'ai la même analyse que toi, sauf que pour ma part, je remonte la baisse de qualité des derniers crus à bien plus loin... J'avais aussi repéré Ni d'Eve ni
d'Adam comme un bon cru autobiographique.

Ce livre est très bon, c'est sûr, ceci dit, je n'aimerais pas que Nothomb ait le Goncourt pour celui-là: je suis sûr qu'elle nous cache un bien meilleur roman !


Nico 01/09/2010 14:59


J'ai été déçu. Encore un Nothomb qui ne restera pas dans les annales.


Serena 30/08/2010 13:15


Ce livre est une vraie petite merveille !
Je l'ai dévoré et adoré !
Un très bon moment de lecture !


Matilda 26/08/2010 15:16


Ces fins ne m'int pas gênés du tout ^^ je les trouve parfaites par rapport au livre, et même si j'ai eu un peu de mal avec Le fait du prince, lors de ma relecture, j'ai été comblé.
j'ai par contre terminé Une forme de vie et je suis assez dubitative. Je vais attendre de le relire pour dire ce que j'en pense ...


Matilda 24/08/2010 07:55


Au contraire, j'ai adoré Le journal d'hirondelle et Le fait du prince ;) Un peu moins pour Le voyage d'hiver, mais je ne l'ai pas encore relu !
J'ai terminé hier soir Une forme de vie et ... je suis assez déçue. Sans savoir pourquoi je n'ai pas accroché et même si la fin a su me plaire un peu, je suis trop dubitative pour l'avoir apprécié.
Enfin, on verra bien ce que cela donnera à la relecture, comme toujours cela sera encore mieux que la première lecture :)


Sébastien Almira 24/08/2010 20:35



Et qu'as-tu pensé de la fin de Journal d'Hirondelle et du Fait du prince ? Le fait que la fin ne réponde pas le moins du monde aux questions qu'on se posait tout le long du
livre, et que Nothomb nous forçait à nous poser, m'a particulièrement gêné. Je n'aimais pas trop Journal d'H. mais j'avais beaucoup aimé Le Fait du Prince, alors à la fin du
livre, tout s'est écroulé...



Romain 23/08/2010 00:39


Un article qui donne envie de lire... Nothomb ne laisse pas indifférent et si par joie "Une forme de vie" finit entre mes mains, je ne manquerai pas de te dire ce que j'en pense :)


Sébastien Almira 23/08/2010 04:45



Le meilleur moyen de l'avoir entre les mains, c'est que quelqu'un l'achète dans ton entourage (plus proche géographiquement que moi) ou que toi-même tu ailles avec tes pieds en librairie (en
librairie, pas à la Fnac !) et que tu le prennes, avec tes mains ! Et que tu le payes, cela va de soi !



Serena 21/08/2010 23:59


Il a l'air vraiment génial ce livre, j'ai hâte de le lire !


Sébastien Almira 23/08/2010 04:44



Je confirme : il est génial ! N'hésite pas à revenir me dire si tu as bien fait de me faire confiance ou non...



Leyla 21/08/2010 01:00


Avec Nothomb : pour moi c'est le va-et-vient constant ! Il y'a certains de ses romans que j'ai adoré ( en fait je pense finalement qu'il n'y en a pas tant que ça ) , je cite entre autres : Hygiène
de l'assassin et Acide Sulfurique .

Et d'autres que j'ai vraiment détesté : métaphysique des tubes ou les derniers comme " fait du prince ".
Par ailleurs le fait qu'elle sorte un livre par an m'a souvent exaspéré et cela doit faire quelques année que je ne lis plus rien d'elle .
Ce livre vas-il signer notre réconciliation ? Pourquoi pas ( et si c'est le cas, peut être te devrais-je un grand merci :P )
! En tout cas , tu nous donnes envie de s'y aventurer . Quoiqu'il soit , peut être l'achèterais-je cette rentrée : haha , je laisse planer le mystère :P


Stephie 20/08/2010 19:01


Je ne trouve pas qu'il sorte du lot, justement. Il te suffit de cliquer sur mon nom pour accéder à mon blog. Cordialement.


Stephie 20/08/2010 12:24


C'est rigolo de voir comme les avis peuvent diverger sur un même roman. Je l'ai détesté... mon avis sera en ligne le 29.


Sébastien Almira 20/08/2010 17:53



Pourquoi les livres de Nothomb qui sortent du lot sont souvent détestés ? (je pense à celui-ci et à Acide sulfurique notamment)


J'ai hâte de lire ta critique, quelle est l'adresse du blog ?



cha 20/08/2010 10:41


Je l'ai pas encore lu mais il me tente bien et j'aime beaucoup ta critique ! (tu me le prêteras ???)


Sébastien Almira 20/08/2010 17:54



Of course ! Et après, tu reviendras poster ton avis ! ^^