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Arthur Dreyfus, Belle famille, roman, 240 pages, janvier 2012, Gallimard, 17,90 € ***

Publié le par Sébastien Almira

Voilà, j'inaugure tardivement la rentrée de janvier avec le second roman d'Arthur Dreyfus, jeune touche-à-tout culturel (romans, presse, radio, courts métrages). Place à Belle famille, une famille pas comme les autres !

 

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« Pourquoi Madec ne se divertissait-il pas ? Pourquoi regardait-il la vie au lieu de la vivre ? Jamais il ne s'était senti si malheureux, seulement il ne comprenait pas la nécessité d'aller à l'école, à l'église, chez le dentiste, de recevoir des cousins à dîner. » page 60

 

Disons que Madec Macand est un petit rouquin de sept ans solitaire entouré de deux blondinets qui évoquent « quelque chose de doucereux, sucré, malléable » et n'appliquent que le côté le plus bête du rôle de frère. Les parents ne se soucient pas plus de lui. Le père est le pantin de sa femme. Le couple est bercé par l'habitude des années, plus de rêve dans leur relation, qu'une sempiternelle liste de jours qui s'amoncellent sur l'autel d'une jeunesse qu'on imagine plus fougueuse (« Stéphane avait été mignon ; et puis un jour, on n'en avait plus parlé », page 66, voir extrait en fin d'article).

 

Vous souvenez-vous de l'affaire Maddie ? Madeleine McCann, une petite anglaise de quatre ans, disparaissait en pleines vacances au Portugal en 2007. L'affaire n'est toujours pas résolue et l'enquêteur a publié en 2010 un livre aussitôt interdit à la vente où il expliquait sa version des faits : les parents mentaient, Maddie était morte (certainement accidentellement), ils avaient fait disparaître le corps et avaient monté la plus grande arnaque à l'enlèvement du siècle. Ils avaient même embaucher un chargé de communication qui avait récolté plus de douze millions d'euros et fait de l'affaire un remarquable coup médiatique puisque Madonna, Bono, la reine d'Angleterre et même le Pape étaient intervenus publiquement.

 

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Disons que la famille Macand part en vacances en Toscane, que Madec meurt accidentellement, que la mère fait disparaître le corps, que l'oncle débarque avec ses théories médiatiques et qu'ils montent ensemble – même si le père et l'oncle n'en savent rien – la plus grande arnaque à l'enlèvement du monde.

Vous l'aurez compris, le point de départ de cette Belle famille est ce fait divers qui avait traversé le monde entier. Un thème à la mode, le fait divers, en ce moment (Morgan Sportès, Tout, tout de suite ; Emmanuelle Donoghue, Room ; Régis Jauffret, Claustria, Sévère ; etc.) dont le jeune écrivain se défend : ce qui l'a intéressé dans l'écriture de ce roman, c'est le point de départ, ce fait divers dont il a fait ce qu'il a voulu, sans se soucier de la vérité vraie, tout en désacralisant le rôle de mère à travers Laurence Macand (prénom choisi parce qu'il le trouve « creux »), une mère qui n'est pas coupable mais qui le devient, à cause de son mensonge.

Le point fort de cette appropriation est de ne pas relater le fait divers comme il a eu lieu mais comme il l'imagine. On n'est pas dans la retranscription – journalistique ou romancée –, mais bien dans le roman. D'ailleurs, la scène de l'accident n'intervient pas dans les premières pages. Arthur Dreyfus nous laisse le temps de découvrir la famille, Madec, sans savoir ce qui les attend, de nous attacher même à cet enfant pas comme les autres. Il se donne ainsi la possibilité de développer sur le caractère des personnages, en particulier la mère, qui en prend pour son grade (voir dernier extrait), parfois avec humour, souvent avec rudesse. On n'est pas plongé directement dans la mort d'un inconnu mais, au beau milieu de vacances ensoleillées en Italie, dans celle, affreuse, d'un enfant pour lequel on a de la tendresse. Ce qui nous rend sa mort et le rôle de la mère plus insupportable encore.

 

Les périphrases à répétitions (« la mère de Madec », « le mari de Laurence », « le père de Madec », « la femme de Stéphane »), censées espacer l'usage de Stéphane, il, Laurence et elle m'ont parfois éreinté. Le thème, plus rude (d'apparence en tout cas : il faut se méfier de certains dénouements), a rendu ma lecture moins agréable, moins vacancière (pourtant, on y est !) que celle de La synthèse du camphre (critique ici) mais pas moins intéressante. Il mélange les genres, comme dans son premier roman – où s'entremêlaient seconde guerre mondiale et amourette aux heures du net –, et sa satire sociale vire ici quasiment au thriller. Une fois de plus, lire Arthur Dreyfus n'est pas de tout repos. Sans conteste on tient là un des écrivains les plus talentueux de sa génération. Expression que l'on use plus qu'on l'utilise désormais, mais qui sied parfaitement à l'auteur de Belle famille, un livre glaçant qui ne manque toutefois pas d'humour. Gageons que sa carrière d'écrivain connaisse le même succès que la campagne médiatique des parents McCann et Macand.

 

 

 


interview d'Arthur Dreyfus par Karine Papillaud 

 


Extraits :

 

« Alléguant que ses parents étaient d'accord, Mahaut (une petite copine) lui avait aussi proposé de faire un enfant. Il suffisait de s'embrasser sur la bouche. Madec ignorait si ses parents à lui seraient d'accord : après le baiser, mortifié, il avait regagné son lit, convaincu d'avoir commis l'irréparable. Au matin, soulevant lentement sa couette, il avait cherché un bébé dans la chambre. Par chance, personne n'était né. » page 65

 

« Comme nombre de maitresses femmes, Laurence fonctionnait sur le mode de la domination tacite, tuant dans l'œuf toute tentative de rébellion. On pressentait qu'en la réfutant, on se heureterait à son souverain mépris – et son génie était de laisser croire qu'on la blesserait également d'une manière irréparable. S'il n'en était rien, tout reposait sur une forme de terrorisme moral qui dissuade les taulards de s'incriminer mutuellement. Exaltée par son catholicisme, enhardie par sa trinité de femme-mère-médecin, les vérités qu'elle assenait faisaient passer ses contradicteurs pour des fous ou des crétins.

(…) Il démentait sa femme dans son for intérieur, mais pacifiait à longueur de journée. Stéphane était comme l'employé de sa compagne – n'était-elle pas la maitresse de maison ? –, et en dépit de la répartition sexuelle des tâches, lorsqu'il sortait les poubelles ou allait arroser les hortensias, il obéissait non aux nécessités ménagères, mais aux diktats de Laurence. À l'hôpital, il restait sous ses ordres (elle dirigeait le service cardiologie). Stéphane se souciait peu des on-dit. Plus fin que sa femme, il avait compris que c'était en la dotant d'une illusion de pouvoir qu'elle demeurait inoffensive – et souvent grotesque. Il en était conscient, c'était sa fugace vengeance.

Les Macand formaient un couple aux rôles prédéfinis. L'idée n'était pas d'échanger au jour le jour – mais de maintenir le cap. Tous deux tiraient un certain réconfort de cette lâcheté réciproque. À de rares occasions, un éclair de sensualité traversait leur ménage et, durant une nuit de vacances, un soir de Noël, les masques tombaient. Les époux se reconnaissaient. Ils faisaient l'amour. Alors Stéphane mettait de côté sa sujétion, il montait à quatre pattes sur Laurence et l'agrippait aux hanches. Le lendemain, on tirait les rideaux d'un doigt de pied, on ne parlait pas. La lumière du dehors était jolie. Quelques minutes plus tard survenait la première discorde, pour le grille-pain ou pour une brosse à cheveux. La tendresse se fanait instantanément. Chacun réintégrait sa carapace. » pages 49 à 51.

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Leiloona 14/08/2012 10:10


J'ai aimé l'ironie et le regard distancié du narrateur, un cynisme bien dosé !

Anna Blume 13/08/2012 21:34


Un livre pour moi peu consistant. je me permet de citer ton billet sur mon blog pour proposer d'autres avis ! 

Anne Guedes 04/03/2012 02:26


Ni Madonna (mais J. K. Rowling), ni Bono (mais David Beckham), ni la reine d'Angleterre (mais Chérie Blair), ni même le pape (qui toutefois lors d'une audience publique
traça du  doigt le signe de croix sur une photo que lui tendaient les Mc Cann) ne sont intervenus publiquement (le Vatican a supprimé toute référence à Madeleine MC dès que ses parents ont
été suspectés).


Par ailleurs l'inspecteur portugais qui a écrit la thèse, élaborée par son équipe et envisagée dans le rapport du procureur de la république, selon laquelle c'est le corps de Madeleine qui aurait
disparu (et non Madeleine qui aurait été enlevée) il n'accuse pas les parents (bien qu'il soit difficile d'imaginer un tiers dérobant un cadavre).


On peut aimer son enfant mais tenir aussi énormément à son image. La mort d'un enfant quand on n'est pas là (mais devrait y être) est un poids de culpabilité insurmontable, une terrible blessure
narcissique. La théorie de l'enlèvement, ébauchée à l'intention du reste de la famille, répercutée par la caisse de résonance médiatique, convenait à tout le monde. Elle transformait notamment
les responsables en victimes.


Si Madec "aime bien mourir", les parents de Madeleine ont pris soin que celle-ci ne meure jamais.