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Benoît Minville, Je suis sa fille, roman à partir de 15 ans, 250 pages, Sarbacane, Xprim', septembre 2013, 14,90 € *****

Publié le par Sébastien Almira

 

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Encore une fois en cette rentrée, les coups de coeur se trouvent du côté de la littérature jeunesse. Prêts à embarquer (passez outre la couverture, c'est pas ce qu'ils ont fait de meilleur) pour le meilleur roman ado de l'année ?!

 

 

Je suis sa fille est un coup de poing dans la mare autant qu'un morceau de rêve, un livre drôle autant qu'émouvant. Et... à vrai dire, ça fait un moment que je ne sais comment continuer cet article, que je ne sais comment trouver des mots assez forts pour vous parler de ce roman magnifique qui m'a tellement pris aux tripes pendant 250 pages qu'une fois terminé ma lecture en service de presse numérique, je me suis empressé d'aller l'acheter ; à la Fnac en plus – ceux qui me connaissent comprendront l'effort.

 

« Avant, mon père aimait son job. Sûr qu'il aurait préféré passer sa vie en tournée à tuer vingt-trois heures par jour sur les routes pour une heure de bonheur sur scène, mais la réalité et ma bouche à nourrir l'ont très vite ramené dans un chemin plus conventionnel, fait de gobelets court-sucré, de briefings deadlinés et d'allers-retours en mode vertical, RdC-7ᵉ. » page 12

 

C'est d'abord l'histoire d'une relation fusionnelle entre un père et sa fille. « Le monde se divise en deux catégories, poussinette : ceux qui rient et ceux qui font la tronche ; toi, tu ries. » Une vie faite de partage, de bonté, d'amour et de rock'n'roll. L'histoire d'un père qui s'est sacrifié et qui, poussé à bout par un système inhumain, commet l'irréparable. Joan ne peut supporter de voir son père en soins intensifs, entre la vie et la mort, et va chercher de l'aide et du réconfort auprès de son meilleur ami Hugo. « Hugo est un miraculé qui a décidé de ne plus jamais pleurer tant qu'il peut rire. » Depuis qu'il a miraculeusement survécu à deux cancers et perdu un poumon, Hugo n'en fait qu'à sa tête : il vit pour vivre et non pas pour survivre. Ce qui semble être sa devise lui vient de son frère, Vasco : « La liberté c'est comme le sexe, quand t'en abuses ça finit par ne plus rien avoir d'exceptionnel. » Armé d'un physique de mannequin, d'une gentillesse hors norme, d'un humour et d'un sens de la répartie à toute épreuve, il vit, profite, s'adapte pour aller toujours plus loin, plus haut, pour vivre plus fort. « Je m'adapte au monde qui m'entoure : je suis son plus fidèle enfant. »

 

« Il a ce visage parfait des acteurs américains de teen movies qui jouent toujours les ados à l'âge de 25 ans. En constante représentation, de ses sourcils taillés à sa coupe de cheveux hyper étudiée, de ses casquettes à visière plate jusqu'à ses fringues parfaitement tendance. Je ne peux même pas dire qu'il est mon meilleur ami gay : Hugo goûte tout, aime tout, en musique comme en amour. » page 22

 

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Benoît Minville

 

C'est donc aussi l'histoire d'une amitié de haut niveau. Chacun ferait n'importe quoi pour l'autre. Même couper court à un grand moment : « Hey, Joanny, t'aurais dû m'appeler, y a le dernier clip de Mylène Farmer qui passe sur W9 et j'étais en train de me taper une énorme bran... » (page 22), même partir à l'aventure et prendre des risques immenses :

 

« OUI. Je veux un coupable ! Si Papa ne se réveille pas... Si ce monde n'a plus aucune putain de morale !... Si c'est son histoire qu'on matraque aujourd'hui et qu'on oubliera demain... Si tout ça vaut mieux qu'une vie à leurs yeux, alors oui, moi aussi je vais entrer dans leur folie, d'accord ? Je n'ai jamais souhaité la mort de personne, mon père m'a enseigné le contraire de ça, mais j'ai besoin de voir les yeux du maître de ce monde de merde me supplier de ne pas le tuer. Ces ignorants du malheur qui s'accommodent des cadavres qu'ils entassent. Je veux buter ce salaud. Ça te paraît débile, Hugo ? Tu crois que c'est un délire de gamine ? » pages 26-27

 

« Est-ce que tu vas te réveiller, Papa ? Je n'en sais rien ; mais s'il le fait, je veux qu'il sache que je ne l'ai trahi en allant à l'encontre de ses valeurs que pour une seule et unique raison : pour arrêter tout ça. Pour qu'après, plus aucun papa, plus aucune mère ne se retrouve à fixer un écran d'ordi éteint. Je ne demande rien, ni excuses ni pardon. J'ai trop pensé. Je voudrais juste que ce monde redevienne beau.

Juste arrêter tout ça. C'est illusoire ; et cependant, ça n'a jamais paru aussi réalisable que maintenant. » page 32

 

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la Nationale 7

 

C'est enfin l'histoire extraordinaire d'une traversée de la France par la mythique nationale 7 dans la toute autant mythique Ford Mercury (la même que James Dean) « empruntée » au frère d'Hugo, de Paris à Nice, à la recherche du grand patron, avec un flingue dans la boîte à gants. Une histoire de vengeance. Une histoire d'aventure aussi. Une histoire d'amitié et peut-être même une histoire d'amour.

Sans oublier Vasco et son pote Djib qui devaient se faire un super week-end avant l'entretien de Djib (futur requin des finances sans cesse moqué par Vasco qui, lui, trime sur les chantiers depuis des années pour se payer sa superbe caisse) et qui se retrouvent coincés sur une aire d'autoroute avec un routier un peu louche et la Fiat Panda de Djib qui vient de lâcher alors qu'ils partaient à la recherche d'Hugo, son connard de frère qu'il aime plus que tout mais à qui il a terriblement envie de casser la gueule pour avoir osé voler sa voiture de rêve.

C'est aussi bourré d'humour et ça fait du bien de souffler entre les crises de rage et les crises de larmes de Joanny. Non pas que ça pèse, mais c'est un peu dur quand même d'être dans la tête de cette ado pommée, véritable boule de haine et de larmes, qui, à mesure du voyage, ne sait toujours pas si elle sera capable de tirer sur son coupable. C'est dur de se poser aussi la question. C'est dur d'être Joan. Et il faut bien la tendresse, l'humour et la folie d'un Hugo pour ne pas sombrer.

 

« Nan ??? Râââh, le mec !

T'as trouvé des mouchoirs ?

Mieux : la confirmation ultime que mon frangin est un immensenaze.

Il ne se gausse pas : il se fout carrément de sa gueule. Avec un sourire de lézard borgne, il me tend le livre qu'il a dégoté au fond de la boîte à gants.

Tiens : 50 nuances de Grey. Tu sais, le « néo porno chic ». Je pense que tu en feras un parfait usage.

Ton frère lit ça ?!

Faut croire, entre Auto Plus et France Football... Ça flatte sa part de féminité peut-être, ou alors il espère piocher des conseils sur la sexualité des années 2000. Tu imagines, le malheureux, il pense toujours que le banana split n'est qu'une glace qu'on sert sur des patins à roulettes... Vas-y Joanny, fais-toi plaisir : c'est un pavé, en plus. » page 59

 

« Oh, vise la tronche de ce mec... On lui a pas dit que c'était dangereux de faire des trucs avec sa sœur.

Ma réponse :

Ça fait longtemps que t'as pas pris le RER en début d'après-midi, toi... » page 85

 

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la Ford Mercury de James Dean

 

C'est une aventure envoûtante, entêtante, magnifique et violente dans laquelle on embarque pour le meilleur et pour le pire (la route réserve quelques surprises...). L'écriture est simple, directe et rythmée, le tout raconté par Joan, juste comme il faut : avec le langage d'une fille de 17 ans qui a été élevée dans le respect de l'autre, mais qui ne mâche pas ses mots, qui n'hésite pas à lâcher un « putain », mais qui n'en fait pas trop. Benoît Minville a trouvé le juste milieu au niveau de l'écriture et du rythme ; ni trop rapide et trop éprouvant qui nous ferait passer à côté de la beauté de l'histoire, ni trop lent et trop mièvre qui nous endormirait à tous les coups.

C'est un road-trip un peu magique dans lequel on pénètre, un roman d'initiation fort et fun qui se dévore avec un plaisir non dissimulé. Un peu comme Chapardeuse pour moi l'année dernière (article ici), on y entre et on ne veut pas en sortir, on s'attache aux personnages, on fait la route avec eux, on fait partie de l'aventure, et on en redemande.

Je n'ai pas aimé plus que ça L'écume des jours, je n'ai pas pu terminer L'attrape-cœur, mais j'ai l'impression qu'à la manière de ces deux romans cultes, Je suis sa fille est un roman générationnel. Ouh la ! S'emparer de mots qu'on ne maîtrise pas, c'est dangereux ! Mais je suis persuadé que si le premier roman de Benoît Minville parvient à sortir la tête de l'eau en cette période folle de rentrée littéraire, il peut rencontrer un large public qui saura l'apprécier à sa juste valeur et lui donner la place qu'il mérite dans la littérature, sans distinction d'âge. Comme L'attrape-cœur.

 

« Et nous voilà prêts à traverser la France pour la partie de Mille Bornes la plus rock'n'roll de l'histoire... » page 41

 

 

 

Merci à Tibo Bérard des éditions Sarbacane pour ce livre et bravo pour son talent de découvreur !

 

 

 

Découvrez deux autres articles sur Je suis sa fille :

Une souris et des livres

Des romans entre deux mondes

Et une interview très intéressante de Benoît Minville :

Une souris et des livres

Commenter cet article

la souris 04/09/2013 20:21


En tout cas ici mon ado le lit alors qu'elle ne lit jamais et mon mari va le lire aussi alors qu'il ne lit JAMAIS donc je dirais encore plus merci à Benoît car ça passe des trentenaires tirant
plus sur la quarantaine à une ado de 15 ans ;)


Merci pour les liens :)

la souris 04/09/2013 18:38


Transmission de pensée, je suis sur ton blog en train de lire ta magnifique chronique et je vois que tu es passé sur le mien ! Merci 


Merci pour cette chronique qui rend hommage à un livre qui m'a marquée, que je n'oublierai jamais et que je veux qu'on lise :) 


Je suis on ne peut plus d'accord avec toi, c'est un livre générationnel , je n'avais pas envie qu'il se finisse ce livre , fait très rare ;)


A bientôt 


Steph 


 

Sébastien Almira 04/09/2013 18:59



Ha ha ! Merci Sarbacane sur fb ! C'est comme ça que j'ai lu ton article ce matin, et ton interview à l'instant (je viens d'en rajouter le lien).


En racontant l'histoire comme ça, c'est vrai que ça peut paraître "juste normal", mais quand on y est c'est autre chose, une vraie merveille !


A bientôt