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Cécile Coulon, Le rire du grand blessé, roman, 130 pages, Viviane Hamy, août 2013, 17 € *****

Publié le par Sébastien Almira

 

cécile coulon le rire du grand blessé

 

Pourquoi avoir attendu autant de temps ? Parce que j'attendais un SP promis par la maison d'édition. Parce que j'avais pas mal d'autres romans de la rentrée à la maison. Parce que je suis finalement allé l'acheter. Parce que je l'ai lu il y a presque un mois et que je suis toujours en retard.

Alors j'ai dû me farcir deux mois de rentrée adulte passable, voire mauvaise, avant de lire ça.

Alors vous avez dû vous farcir deux mois de rentrée passable, voire mauvaise, sur mon blog.

Mais ne vous inquiétez plus, Cécile Coulon est arrivée, et vous n'allez pas être déçus.

 

Le rire du grand blessé nous plonge dans un futur où la littérature est calibrée selon des règles très précises :

- Les Livres Terreur, Livres Frisson, Livres Chagrin, Livres Fous Rires, Livres Tendresse et Livres Amour de 110 pages maximum sont fabriqués dans des Maisons de Mots étatisées par des Écriveurs. 

- Des Manifestations à Hauts Risques sont régulièrement organisées dans des stades où un Liseur (véritable star) lit une nouveauté devant des dizaines de milliers de personnes qui ont acheté leur place à prix d'or. 

- Des agents sont recrutés dans les campagnes. Illettrés, ils sont chargés d'assurer la sécurité lors des Lectures Publiques, dangereuses à cause de l'état de transe des spectateurs développé lors de la Lecture.

 

« Les mots du Liseur retentissaient, creusaient leurs sillons dans les mémoires, attaquaient tympans, nuques, bras et jambes. Bouches et paupières tremblaient. Les brûlures intérieures de vingt mille personnes se réveillaient, la cavalerie du premier chapitre chargeait à bride rompue, lacérait la mémoire comme un coup de couteau dans un vieil oreiller.

Pendant ces matchs-là, pas de mi-temps : aux deux tiers de la Lecture, certains tombaient, an »antis par tant d'étreintes imaginées. L'artillerie des mots tirait contre les parois crâniennes ; le Liseur rechargeait d'un coup sec, une nouvelle rafale s'ensuivait. Aucun répit. Impossible de se relever. Sombrer dans le piège du spectacle, c'était ce qu'ils espéraient. Ils suppliaient : Prenez-moi en otage, mais que nul ne braque un revolver contre ma tempe, simplement un des derniers Livres imprimés. Réveillez ce qui dort en moi, que je sente mes entrailles rebondir. Des milliers de personnes excitées comme des chiens le jour de l'ouverture de la chasse. » page 16

 

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Véritable critique de la société, le roman est parsemé de piques plus ou moins déguisées.

Les enfants de la campagne, des banlieues ne sont bons qu'à travailler, ils « aimaient leurs parents parce qu'ils les nourrissaient, les parents aimaient leurs gosses parce qu'ils travaillaient plus vite et fournissaient davantage de nourriture. Tout ce monde était doté d'une logique imparable. On ne leur avait pas appris à lire, mais à agir vite et bien. (…) Ils n'avaient peur de rien, on avait peur d'eux. En secret, les marmots rêvaient de prendre la galopante. (…) Rien ne pouvait les sortir de leur cave humide où s'entassaient des bocaux de nourriture pour les périodes de vaches maigres. Ils en étaient conscients. Rien n'y faisait. Rien, sauf l'uniforme des Agents du Service National. » pages 24-25

« Certains candidats arrivaient des zones urbaines dites sensibles, très éloignées des centres-villes aux immenses colonnes de vitres et de fer, derrière lesquelles se cachaient des informaticiens grassouillet et des cadres aux crinières parfaitement laquées. (…) Des étrangers tentaient également leur chance : ils débarquaient de terres lointaines, parfois exotiques, souvent dévastées, à la recherche d'un avenir meilleur. (…) l'argent, le pouvoir qu'on lui avait octroyés en contrepartie de son ignorance. » page 25

« En général, le luxe offert tuait en eux toute velléité de conquête, ou de révolte. La curiosité s'évaporait, remplacée par la certitude d'avoir trouvé une place. » page 33

 

Voilà comment on recrutait et tenait les Agents du Service National. Leur ignorance, leur obéissance et leur aveuglement en échange d'une vie d'argent, de luxe et de sexe.

Dans ce monde réglementé au millimètre, on suit l'Agent 1075, le plus fort, le plus doué, le plus obéissant, le plus respecté. Un modèle. Mais, blessé et contraint de passer trop de temps à son goût à l'hôpital, sa vision des choses est en passe de changer.

 

Roman d'anticipation étonnant, par sa faible longueur, par son sujet (la littérature déchaîne plus de passion que le football?!), par sa maîtrise (en plus, l'auteure est plus jeune que moi...), Le rire du grand blessé m'a profondément marqué. Le sujet ne pouvait que me plaire, la maîtrise m'a impressionné et j'ai été emporté dans ce court chef d’œuvre, nourri par l'angoisse, la fébrilité, l'addiction qu'il dégage. En plus d'un talent indéniable pour l'écriture, Cécile Coulon semble avoir de l'imagination (supposition car je n'ai lu que celui-ci pour le moment, mais on m'a vivement conseillé Le roi n'a pas sommeil) et ne se perd pas en chemin. Ce qui fait de ce petit livre un Grand Livre. Un Livre Frisson, un Livre Réflexion et, surtout, un Livre Plaisir !

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