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Claire Checcaglini, Bienvenue au Front, Journal d'une infiltrée, témoignage politique, 300 pages, février 2012, Jacob-Duvernet, 19,95 € ***

Publié le par Sébastien Almira

En mai, Claire Checcaglini prend le nom de sa grand-mère et appelle le Front National. Elle veut assister à une réunion avant de prendre sa carte. « Il vaudrait mieux que vous adhériez d'abord. Ensuite, c'est monsieur Blanchard qui prendra la décision. » Pas le choix, on n'a pas le droit d'assister à une réunion du FN si on n'est pas sûr d'être un vrai partisan. Devenue Gabrielle Picard, la journaliste adhère au Front. Elle veut gravir les échelons, découvrir de l'intérieur qui sont les militants, quelles sont les raisons qui les poussent à voter et s'investir pour le parti d'extrême-droite. Elle souhaite vivre le Front pour le dire haut et fort. Bienvenue au Front, journal d'une infiltrée a été tiré à 7000 exemplaires, depuis sa sortie il y a quelques jours il s'en est vendu plus de 2500.

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« Puisque le Front avance masqué, j'avancerai masquée, moi aussi. Je ne fais, au fond, qu'appliquer les méthodes qui sont les leurs. (…) Je ne souhaite réhabiliter personne, ne rien édulcorer, ne rien excuser, ne rien justifier, seulement donner à voir comment, qu'ils soient anciens militants ou nouvelles recrues, ils vivent leur adhésion au Front. (…) Durant huit mois, je vais donc aller à la rencontre de personnes qui ne font nullement partie de mon entourage et dont j'ai toujours profondément méprisé, rejeté l'engagement, des personnes que je n'ai pu voir qu'en tant que potentiels dangers pour la démocratie, qu'ils en soient ou non conscients.(...)

Comment peut-on être membre d'un parti dont on sait par l'Histoire ce que son idéologie peut engendrer ? « Je vais au pays des salauds », avais-je dit au début de ma plongée frontiste à mon éditeur. De ce pays, je ne reviendrai pas indemne, je le pressens. » (pages d'introduction)

 

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Pendant huit mois, elle a donc fait son trou, infiltré le Front, de la simple militante au statut de « sauveur » du Front voulue comme candidate aux législatives. Elle a rencontré des militants, des secrétaires départementaux, des cadres haut placés. Et elle raconte tout. Si tant est qu'on peut parfois se demander, devant l'étendue inouïe de sa mémoire lorsqu'elle relate un discours ou une discussion, si elle n'invente rien. Toutefois, j'ai cru à tout. D'abord parce qu'il me semble que le but de la journaliste n'était pas d'infiltrer un parti pour mentir (elle aurait pu mentir sans infiltrer le Front). Ensuite parce que ce qui est relaté dans Bienvenue au Front, journal d'une infiltrée me paraît parfaitement envisageable.

Après le doute possible sur la véracité des propos relatés se pose la question d'avancer cachée. C'est ce que Marine Le Pen a avancé comme argument pour dénoncer Claire Checcaglini. D'après elle, son travail fait honte à la profession. Elle a d'ailleurs décidé de porter plainte pour « violation des règles premières de la déontologie des journalistes » et pour avoir tenu des propos diffamatoires à son encontre. Je vois ça et là des commentaires, des articles, des vidéos malmenant la journaliste, dénigrant le travail effectué sur ce livre, l'insultant même (voir la vidéo et les commentaires chez Robert Ménard, c'est affolant http://www.nationspresse.info/?p=161960 ). Alors, oui, c'est pas beau de mentir, encore moins à des gens qui vous accueillent convenablement et vous font très vite confiance (car Claire Checcaglini ne s'en cache pas, elle a été très bien reçue au Front). Mais, comme elle le dit à un lecteur du 20 minutes, croyez-vous que le maire de Plessis-Robinson et vice-préseident du conseil général des hauts de Seine, Philippe Pemezec, se serait vanté de « faire très gaffe » quant à l’attribution des logements sociaux aux Arabes dans sa ville ?

Croyez-vous que Rémi Carillon, son directeur départemental (Sylvain, dans le livre) lui aurait révélé ses projets pour purifier la France (en gros, monter une armée pour faire face aux musulmans qui attaqueront la France lorsqu'il dévoilera son référendum : « 1. La France cède à l'Islam en échange d'une paix durable, quitte à ce que la France devienne une république islamique. 2. L'Islam cède à la France (expulsion pure et simple des musulmans de France vers leurs pays d'origine), quitte à provoquer une guerre civile. », pages 33-34) ?

Croyez-vous qu'elle aurait assisté aux réunions privées du FN où Vincent Reynouard (créateur du site "PHDNM" (Pour une Histoire Débarrassée des Nombreux Mensonges) clamait que l'Holocauste est un mythe et demandait pourquoi on laissait néodevant nazi lorsqu'on parle de lui ? Croyez-vous qu'elle aurait pu apporté autant de matière à son livre ?

 

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Non, et c'est bien cela qui rend le travail de journaliste intéressant : Claire Checcaglini nous rapporte des faits que personne ne peut rapporter. Le trait peut paraître grossier, Robert Ménard attaquait dans son interview la journaliste sur son but : enquêter sur un parti ou bien confirmer ses pensées ? Il est vrai qu'elle part avec des a priori qu'elle exploite en profondeur. Elle ne s'en cache pas. Mais ce qu'elle voulait faire, c'est vérifier si la dédiabolisation effectuée de main de maitre par Marine Le Pen était de façade ou réelle. Et force est de constater que non :

 


« Voilà la stratégie. Nous n'aurons jamais les voix des musulmans, c'est une cible que je n'ai pas. Si je caresse l'Islam dans le sens du poil de temps en temps, ce n'est pas pour eux, c'est pour les Français qui croient encore, ces cons-là, que l'Islam est une religion.Ces gens-là, je ne vais pas perdre leur électorat. Si je dis que l'Islam n'est pas fréquentable, que c'est la pire des choses, ils me traiteront de raciste et ne voteront pas pour moi. De sorte que, pour le moment, c'est eux que je caresse dans le sens du poil. Alors, je flatte la laïcité, parce que les Français sont très laïcs, ils sont même laïcards, ils estiment que toutes les religions ont le droit de vivre. C'est leur credo, ils ont appris ça depuis qu'ils sont tout petits, le principe de laïcité, ils le trouvent formidable. Donc je fais en sorte de les flatter. En attendant, le Front ne rentre pas dans le lard de l'Islam, et moi ça m'emmerde. »

Marine Le Pen à Rémi Carillon, pages 199-200

 

D'ailleurs, « la dédiabolisation du Front avait à ce point fonctionné que des remarques ouvertement racistes n'étaient plus considérées comme telles. Marcel paraît tout aussi sincère en nous expliquant qu'il n'aime pas les noirs que lorsqu'il se défend de tout racisme. (…) Ainsi, le mouvement étant soit-disant devenu un parti comme un autre, ne pas aimer les noirs, les étrangers ou les musulmans est-il aussi devenu une opinion comme les autres. » (page 220)

 

D'une, le FN n'a pas changé. De deux, comme il est considéré comme un parti normal, leurs idées deviennent normales pour eux. En des mots polis, certains des militants et cadres FN sont des racistes dangereux. D'autres sont presque des idiots. C'est le cas de Rémi Carillon, dont trois membres de la famille sont morts dans les camps de concentration, « lui qui semble n'avoir rien compris à une logique passée qui avait pourtant décimé sa propre famille ! Celui qui préconisait un nettoyage ethnique de la France a dans son entourage des victimes de la haine des autres. » (page 92). C'est également le cas de Guillaume ou encore Sébastien, qui croient aveuglément tout ce qu'on leur dit. Le premier se délecte notamment du discours de Maitre Collard sur le procès Barbie où il parle des larmes d'un enfant qui n'existe même pas ! Il y a chez les manifestants et militants un manque d'information ambiant qui les conduit à s'abreuver des paroles des plus grands racistes contemporains sans s'en rendre compte.

 

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C'est assez inquiétant et c'est pour cette raison que le livre de Claire Checcaglini est intéressant, pour ne pas dire salutaire (on passera toutefois sur un style journalistique frisant l'amateurisme). D'abord pour les Français qui ont cru au changement du Front National. Ensuite à ceux qui hésitent à voter pour eux (que ce soit par mécontentement ou par dépit). Enfin pour les militants qui ne se rendent pas compte de tout.

À ceux qui sont racistes, révisionnistes, extrémistes, ce livre ne plaira pas. Espérons que les autres s'y penchent autant qu'ils se sont penché sur Indignez-vous, qui n'avait pourtant rien de remarquable, ni même d'intéressant.

Espérons également que le succès du livre donnera l'occasion aux éditions Jacob-Duvernet de payer un correcteur. Le livre est en effet truffé de coquilles et de fautes en tout genre : lettres inversées, virgule avant la dernière lettre d'un mot, fautes d'orthographe, fautes d'accord, oublie d'un guillemet, plusieurs double-espaces par page, etc. C'est simple, je n'ai jamais vu autant de fautes dans un livre, même dans des épreuves non corrigées ! (Le second tirage vient de bénéficier d'une correction)

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denis 14/03/2012 18:59


tu as conseillé à Constance de lire l'ampleur du saccage


je viens de le lire et de le présenter sur mon blog : en effet un livre étonnant et splendide de par l'écriture

Sébastien Almira 15/03/2012 11:06



En tout point d'accord avec toi. J'ai également publié un article sur le blog.