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David Levithan, A comme Aujourd'hui, roman à partir de 14 ans, 370 pages, Les Grandes Personnes, septembre 2013, 17 € *****

Publié le par Sébastien Almira

                      

Et ça continue avec les coups de cœur de la rentrée côté ado ! Et quel coup de cœur ! Le genre d'histoire qu'on ne lit pas tous les jours. Le genre de personnages auxquels on s'attache instantanément. Le genre de livre qu'on ne peut pas lâcher (ça vous rappelle Harry Potter, vous aussi ?). Du genre beaucoup trop court aussi. Parce que, vu le niveau, j'aurais aimé continuer lire ce roman pendant un mois sur des milliers de pages, plutôt que me risquer à entamer autre chose.

A est un garçon de seize ans (vous me direz : et comment on sait que c'est un garçon ? Lui, il le sait mais, effectivement, bonne question...) qui change de corps chaque jour. Tantôt dans le corps d'une fille, tantôt dans celui d'un garçon, mais toujours de son âge. C'est comme ça depuis qu'il est né. Alors, au début, il ne s'en rendait pas compte. Il trouvait ça normal, il disait à ses parents d'un jour qu'ils allaient les abandonner, comme les autres, lorsqu'ils lui parlaient de vacances prochaines, de pique-nique le week-end, d'école le lendemain. Et un jour, il a compris qu'il n'était pas comme les autres. Que les autres avaient la même vie tous les jours. Que lui n'aurait jamais les mêmes parents, les mêmes amis, la même chambre, les mêmes habitudes, le même look. Qu'il n'aurait jamais la même vie, jamais une vie, mais des milliers de vies.


« Je me réveille.
Aussitôt, je dois déterminer qui je suis. Et il n'est pas seulement question de mon corps – ouvrir les yeux et découvrir si la peau de mon bras est claire ou foncée, si mes cheveux sont longs ou courts, si je suis gros ou maigre, garçon ou fille, couvert de cicatrices ou lisse comme un bébé. S'adapter au physique, c'est finalement ce qu'il y a de plus facile quand on se réveille chaque matin dans un corps différent. Non, le véritable défi, c'est d'appréhender la vie, le contextede ce corps.
Chaque jour, je suis quelqu'un d'autre. Je suis moi-même – je sais que je suis moi-même –, mais je suis aussi un autre.
Et c'est comme ça depuis toujours. » page 7

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                                                                C comme Caméléon

Alors il s'est fixé des règles. Interférer le moins possible dans vie de ses hôtes. Ne pas leur apporter d'ennuis. Ne pas chambouler leur vie. Ne pas demander à leur entourage de lui raconter quelque chose (il ne sait pas si son hôte s'en souviendrait le lendemain, « cela doit être atroce de se confier à quelqu'un et de constater dès le lendemain qu'il a tout oublié. Je ne veux pas porter cette responsabilité-là. » page 27). Ne pas s'attacher. S'endormir avant minuit (sinon, le changement de corps est très douloureux). Etc.

Mais un jour, il rencontre Rihannon, la petite amie du garçon dont il emprunte le corps. Coup de foudre absolu auquel il ne s'attendait pas. Et malgré des habitudes parfaites, A a bien l'intention d'aller à l'encontre de toutes ses règles pour la revoir. Il ne pense plus qu'à elle. Rihannon. Qu'il se retrouve dans le corps d'une pom-pom girl avec tous les garçons du lycée à ses pieds, dans celui d'un jeune obèse asocial, d'une adolescente au bout du rouleau prête à se suicider ou encore d'un jeune gay qui file le parfait amour, il ne pense qu'à Rihannon. Et il va tout faire pour la retrouver, pour la revoir, pour lui parler, pour l'aimer. Avec un grand A.

« Que se passe-t-il au moment précis où l'on tombe amoureux ? Comment un laps de temps aussi court peut-il contenir quelque chose d'aussi immense ? Soudain, je comprends pourquoi les gens ont parfois une impression de déjà-vu, pourquoi certains croient à des vies antérieures : l'écho de ce que j'éprouve résonne bien au-delà des quelques années que j'ai vécues sur cette terre. » page 32
« Les gens sont rarement aussi attirants dans la réalité que dans le regard de ceux qui en sont amoureux. » page 45

Et c'est là qu'est tout l'enjeu du roman de David Levithan. Bien entendu, que va-t-il se passer ? Va-t-il réussir ? Etc. etc. C'est le but, il faut du suspense, de l'amour, des rires, des larmes, des disputes et des baisers.
Mais au delà de la pure histoire d'amour, c'est l'hypothèse de celle-ci qui fait l'enjeu de tout le livre. A change sans cesse de corps, n'a jamais la même enveloppe, n'est jamais dans la même ville, ne peut parfois pas se déplacer, a d'autres fois une apparence repoussante, est souvent une fille. Même s'il est toujours le même au fond, il n'est jamais tout à fait la même personne. Comment aimer, comment se faire aimer ? Comment être soi, comment être quelqu'un ?
A doit faire face à un problème de taille et à côté, ce garçon qui raconte que le Diable l'a possédé le temps d'une journée (comment a-t-il fait pour se souvenir du passage de A dans son corps ?), ce n'est pas grand chose. A est confronté à la réalité de son existence, de son identité et de ses possibilités.

« Le problème, quand vous vous retrouvez chaque jour dans un nouveau corps, c'est que vous avez beau avoir une histoire, celle-ci demeurera toujours invisible. En étant chaque fois un autre, je dois faire les choses différemment et, d'une certaine façon, repartir à zéro. » page 175

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                                                                   David Levithan

A comme Aujourd'hui est un roman original qui semble sans fin. Que dire de cette galerie de personnages infinie et détonante ?! Ça part dans tous les sens, chaque jour on rencontre de nouveaux personnages, avec de nouveaux problèmes et de nouveaux enjeux. On est en perpétuelle découverte, en perpétuelle surprise. On ne se lasse pas des personnages, on apprend à peine à les aimer que, déjà, il faut les quitter. On a de quoi s'identifier à beaucoup de monde et c'est assez inédit. Même s'il est parfois frustrant de devoir quitter certains personnages.
A comme Aujourd'hui est un roman bouleversant. L'histoire d'amour improbable entre A et Rihannon, et tout ce qu'elle soulève, a de quoi émouvoir. Elle doit faire face à des obstacles particuliers qui la rendent encore plus unique, ainsi on n'a pas l'impression de lire n'importe quel roman d'amour pour adolescents.
A comme Aujourd'hui est un roman philosophique. Avec toutes les questions qu'A se pose, celles que j'ai soulevées un peu plus haut et tout ce que vous remarquerez en le lisant, il a de quoi faire réfléchir. Sur les personnages bien sûr, mais aussi sur vous-même, sur vos choix, sur l'amour et sur la vie en général. Et c'est aussi, à plusieurs reprises, un appel à la tolérance.
A comme Aujourd'hui est un roman jouissif. J'ai ressenti un plaisir de lecture tellement énorme en le lisant que je n'en reviens toujours pas. Terminé il y a une dizaine de jours, je pourrais le relire sans peine dès à présent. Même si la solitude évidente de A est un thème omniprésent du roman, celui-ci a un pouvoir déridant assez prononcé.
A comme Aujourd'hui est un roman époustouflant. Il m'a distrait, enchanté, amusé, bluffé. L'année dernière, je n'avais pas hésité à dire que Chapardeuse de Rebecca Makkai était sans doute l'un des plus beaux romans que j'avais lus. Cette année, c'est au tour de A comme Aujourd'hui de revêtir une couronne de lauriers : c'est l'un des meilleurs romans ado que j'ai lus, si ce n'est le.

« Avant même d'ouvrir les yeux, j'aime Vic. Biologiquement fille, il se sent garçon. Il s'est défini tout seul, comme moi. Il sait qui il veut être. La plupart des jeunes de notre âge ne sont pas confrontés à ce genre de problèmes. Mais quand on tient à vivre en accord avec sa propre vérité, il est nécessaire de partir à sa recherche, processus qui s'avère souvent douloureux au début, puis gratifiant. » page 292

« Je sens les larmes me monter aux yeux, puis couler le long de mes joues. Je ne connais pas l'homme dont ils parlent – je ne connais personne ici. Je ne fais pas partie de leur univers... et je comprends enfin que c'est pour cette raison que je pleure. Parce que je ne fais pas et je ne ferai jamais partie d'une famille, ni d'une communauté. Je le sais depuis longtemps, depuis des années, mais c'est seulement aujourd'hui que cela me frappe de plein fouet. Jamais personne ne pleurera ma disparition. Jamais personne ne me regrettera comme on regrette le grand-père de Marc. Je ne laisserai à personne des souvenirs tels que ceux auxquels je viens d'être confronté. Qui me connaît, qui sait ce que j'ai fait ? Si je disparais, il n'y aura même pas un corps sur lequel se recueillir : pas de funérailles, pas d'enterrement. Si je disparais, nul ne se souviendra de mon passage sur cette terre, si ce n'est Rihannon. » page 309

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