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Emmanuelle Bayamack-Tam, Mon père m'a donné un mari, théâtre, 160 pages, POL, janvier 2013, 16,80 € ****

Publié le par Sébastien Almira

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RENCONTRE A LA LIBRAIRIE LETTRE ET MERVEILLES A PONTOISE LE VENDREDI 20 MARS 2015 A PARTIR DE 20H30 !!

Ce qui fait encore plus plaisir que d'avoir des commentaires sur un best-seller quand on est blogueur, c'est de parler de livres, d'auteurs dont pas grand monde ne parle. C'est créer la surprise en faisant découvrir quelque chose, quelqu'un de nouveau, de différent, d'étonnant.
Si je pouvais amener quelques personnes à découvrir Emmanuelle Bayamack-Tam, je serais encore plus fier que d'avoir 2000 visites en deux jours lorsque je publie une critique sur le nouvel album de Mylène Farmer. Alors commençons.


En cette rentrée 2013, ce sont deux livres d'elle que POL publie. Une pièce de théâtre, Mon père m'a donné un mari, dont je vais vous parler, et un roman, Si tout n'a pas péri avec mon innocence, dont je vous parlerai très bientôt.
Même si je n'ai pas tout lu d'elle, je peux me permettre d'avancer qu'elle construit au fil de ses livres une oeuvre singulière et originale, avec quelques thèmes, quelques détails, récurrents. Ses personnages vivent souvent en marge de la normalité, tantôt obèse, tantôt travesti, tantôt atteint d'Asperger, mais sont quasi toujours édifiants de beauté. L'origine, le rapport aux parents, la différence, le corps et la sexualité sont des thèmes omniprésents. Et cette truculente pièce de théâtre ne déroge pas à la règle.

Alexandrine, seize ans, n'a pas grandi comme les jeunes de son âge. Sans doute atteinte du syndrome d'Asperger, elle est habitée par des chansons qui lui pourrissent l'existence, ne supporte pas la saleté, ne sait pas qui elle est vraiment, se branle à s'en faire saigner sans jamais parvenir à jouir et, comble de son malheur, ses parents séparés ne peuvent s'adresser la parole sans se faire mille reproches. Elle assiste donc régulièrement aux insultes qui fusent envers un mari incapable de bander correctement, qui se prend pour un jeune premier à soixante-quinze ans, envers une mère qui déteste sa fille depuis quatorze ans et demi, jalouse de sa jeunesse et de sa beauté qui finissent par l'éclipser elle, la mère, tant elles sont insolentes.
Elle ne comprend pas grand chose à sa vie, à la vie en général et quand ses parents se mettent en tête d'organiser son déflorage pour lui éviter de mauvaises surprises, ça se corse.

C'est précisément à ce moment que se passe la pièce, lors de la décision et lors de la perte d'innocence imminente.
Forcément, le sujet amène à nombre de scènes délicieusement drôles, car la force d'Emmanuelle Bayamack-Tam est de servir son propos par une écriture brillante, pleine de folie et d'un cynisme à toute épreuve. Politiquement incorrecte sans devenir graveleuse, elle se permet ce qu'elle veut dans des livres déjantés dont le réalisme a de quoi effrayer la ménagère. Mon père m'a donné un mari est une pièce curieuse, excentrique et succulente, qui part dans tous les sens, de la folie sexuelle des Kennedy aux choix de prénoms invraisemblables.
Laissez-vous embarquer dans l'imaginaire extravagant et carrément jouissif d'un monstre littéraire injustement méconnu.

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                                                photo : Roberto Frankenberg



Extrait, page 21 et suivantes :

LA MÈRE
Pourquoi les parents se donnent-ils autant de mal pour prénommer leurs enfants ? C'est ridicule un prénom, ça se démode très vite, ou encore on se retrouve vingt mille à le porter en même temps, sans compter que ça nous suit toute la vie. Et pourtant, au départ les parents y mettent beaucoup d'eux-même.

LE PÈRE
C'est bien ça le problème. Les parents ne devraient pas s'investir aussi personnellement dans le choix d'un prénom qu'ils ne porteront pas.

LA MÈRE
Les parents ne devraient pas s'investir aussi personnellement dans un enfant qui finira par être un parfait étranger.

LE PÈRE
Tu dis ça parce que tu n'aimes pas ta fille. Tu ne l'as jamais aimée.

LA MÈRE
Je l'ai aimée de zéro à dix-huit mois, ce qui correspond à la période où les enfants ont absolument besoin des parents : après c'est moins vital. Sans le faire exprès, j'ai peut-être été la meilleure des mères, de celles qui maternent et s'effacent après, par un tour de passe-passe sublime d'abnégation.

LE PÈRE
Tu ne t'es pas effacée par abnégation, tu t'es effacée parce que tu étais saisie par la panique. D'ailleurs, tu ne t'es pas effacée. Qui dit que tu t'es effacée ?

LA MÈRE
Toi, à l'instant.

LE PÈRE
Je l'ai dit parce qu'à vivre avec toi, on finit par dire ce que tu dis. Tu es très forte pour couper les têtes et les réduire. Tu ne t'es pas effacée, au contraire : tu as été présente dans la vie d'Alexandrine comme un sorcier jivaro dans celle de ses ouailles.

LA MÈRE
Qu'allons-nous faire d'elle ? Elle n'a pas de frère pour l'épouser, pour la culbuter dans l'herbe verte et la froisser dans les froissements du tulle.

LE PÈRE
Notre fille est très belle. Les prétendants ne manqueront pas.

LA MÈRE
C'est bien ce qui m'inquiète. Dans son propre intérêt, je l'aurais préférée moins belle. J'ai eu un instant d'espoir quand elle a arrêté de se brosser les dents. Je me suis dit qu'elle allait avoir du tartre, des caries, qu'il faudrait lui arracher des molaires, ou même des incisives, que ça se verrait, que ça lui ferait un charme de moins. Tu parles !

LE PÈRE
Personne n'a un sourire plus sensationnel qu'Alexandrine.

LA MÈRE
Heureusement qu'elle ne sourit pour ainsi dire jamais.

LE PÈRE
Elle me sourit. Elle sourit à son papa.

LA MÈRE
Tu as passé l'âge qu'on t'appelle papa. Tu as même passé l'âge d'être père. Tu étais déjà trop vieux quand on a eu Alexandrine. Je suis sûre que c'est pour ça.

LE PÈRE
Que c'est pour quoi ?

LA MÈRE
Ces érections défaillantes, ces giclées chiches, ça ne pouvait rien donner de bon. J'aurais dû le savoir, le sentir jusque dans mes ovaires. Une procédure d'alerte aurait dû se mettre en route.

LE PÈRE
Une fausse couche ?

LA MÈRE
Pourquoi pas ?

LE PÈRE
Tu n'aimes pas ta fille. Tu ne l'as jamais aimée.

LA MÈRE
Je l'ai aimée.

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