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Jean-Baptiste Del Amo, Pornographia, roman, 140 pages, Gallimard, mars 2013, 14,50€ *****

Publié le par Sébastien Almira

 

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« Bien sûr, je me leurre, puisqu'il faudrait pour recouvrir la souveraineté de mon corps, quitter la ville et non m'y perdre, mais aveuglé par mon orgueil je crois l'asservir et m'obstine à arpenter ses rues engluées de crasse. » pages 14-15

 

L'auteur prodige d'Une éducation libertine et du Sel a encore frappé. Fidèle à son talent, il nous sert ses thèmes fétiches dans une ambiance chaude, glauque et désespérée dont lui seul a le secret.

 

Dans une ville tropicale, un homme que l'on imagine jeune déambule sans fin à travers la jungle urbaine que représentent gitons, prostituées, pauvreté, maladies et pourritures. Maître dans l'art de conter la misère la plus désarmante, les odeurs les plus insupportables, la pourriture la plus répugnante, Jean-Baptiste Del Amo s'en donne à cœur joie dans ce court récit halluciné.

 

Depuis qu'il a salement baisé avec un jeune giton, le narrateur n'a de cesse d'essayer de le retrouver. Cette scène de sexe (pages 22 à 26) d'ailleurs me fait penser à celle de la cave dans Une éducation libertine. Là encore, l'écrivain raconte une coucherie dépravée, crasseuse, puante avec de tels mots, de tels sentiments que j'ai rarement lu une scène aussi sensuelle. Avec pourtant peu de paroles, il instaure une atmosphère scandaleusement excitante. Cette capacité à vous faire passer quelque chose de crade en quelque chose de beau ou d'excitant est assez inquiétante pour nous, pauvres lecteurs pris au piège de la machinerie Del Amo, et à la fois preuve du génie de l'écrivain, aussi bien capable de nous plonger sur les bords des rues de Paris et de la Seine puantes et abjectes dans le premier, de la Méditerranée dont le sel appelait invariablement le héros du second, et enfin au bord d'une plage grouillante de gitons sales et seuls dans son troisième roman.

Le lien à l'eau, à la mer, à l'océan, est toujours présent, « l'odeur du port n'est jamais loin, chargée de sel et d'un parfum de pourriture. » page 129

Avec une maîtrise incroyable, il parvient à nous faire ressentir aussi bien la pourriture que l'excitation, les odeurs que les non-dits.

 

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                                                              Folio, mars 2010, 8,10€                 Folio, janvier 2012, 6,95€

 

« Le désir geint et lancine dans mon ventre, nourri par la pourriture de la chambre, odeur de sexe crasseux, de bois piqué, de fruit talé, d'urine rance, de sueur tropicale. J'éprouve le besoin de me vautrer dans cette souillure, d'en jouir impunément. Je ferai alors de moi un homme libre et dévasté. » pages 20-21

« Je dessine des cercles dans le dédale que le jour inonde enfin et l'agitation des rues dissipe l'énigme de la nuit. La ville continue de déverser en moi son flux. La faim me tenaille, des flots de bile remontent à ma bouche, brûlent ma gorge où subsiste encore l'impression de la queue du giton et des blessures qu'elle y a infligées. » page 31

 

Dans son errance, le narrateur rencontre d'autres gitons, qui le ramène sans cesse au premier (« La réalité du giton glisse vers l'idée du giton en une estampe glorieuse et sacrée qhe je ne peux plus percevoir et célèbre pourtant en pensée. » page 37), des vieilles putes, des enfants souillés (« Elle connaît ces petites femelles affamées dont le vagin semble être un puits sans fond où les hommes s'engouffrent jusqu'à la ruine et elle les jalouse en secret quand elle ne les maudit pas à voix haute. » page 57), des ouvriers peu scrupuleux des endroits où traîne leur sexe.

Dans son errance, il raconte tout e qu'il voit de ces quotidiens qui ne sont pas des vies, de ces espérances, des ces déceptions.

Dans son errance, il se lie avec deux jeunes miséreux dont il raconte l'histoire.

Dans son errance, il n'oublie rien de nous retranscrire. Et la lecture devient douloureuse. La sensualité laisse place à l'effroi.

 

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« Les habitants de cette ville y naissent dans l'ignorance de ce avait pu mener leurs ancêtres à s'y établir. Ils y grandissaient dans l'incompréhension de ce qui avait poussé leurs parents à y demeurer. Ils y mouraient enfin dans l'hébétude d'une existence dérisoire, laissant derrière eux une descendance repoussant toujours plus loin les limites de l'ignorance, de l'incompréhension, de l'hébétude, au point que la ville, pour qui la traversait à quelques décennies de distance et en aurait gardé un souvenir même vague, semblait franchir d'une époque à l'autre une étape nouvelle et improbable dans la barbarie et l'abjection. Des touristes en route vers quelque plage du Sud ou paysage qu'ils rêvaient pittoresque erraient dans les rues perpendiculaires, leur affliction tout juste contenue. Des gosses asthmatiques jouent au ballon dans la poussière rouge des rues. Des vieillards osseux fument sur le pas des maisons, toussent et crachent à leurs pieds des glaires sombres. Ici, dit Isabel, ne pose la question de comment il crèvera. Les fumées des camions, les fumées des sucreries, les fumées de la décharge à la sortie de la ville. Un jour ou l'autre, tu finis par cracher un bout de poumon. Reste juste à savoir quand. Pour tuer le temps, les touristes rejoignent aux tables des gargotes ou des petits hôtels les hommes et les femmes du coin et s'enivrent avec eux sous le soleil implacable. » pages 120-121

 

Je pourrais vous citer des passages à n'en plus finir, j'en ai notés tant d'autres, mais arrêtons-nous là et savourons ceux-ci. Vous la voyez, vous l'entendez, vous la sentez, vous la ressentez, la langue impressionnante de Jean-Baptiste Del Amo ?

Que vous ayez déjà dévoré Une éducation libertine (Goncourt du Premier Roman ô combien mérité) et Le Sel, que vous ne connaissiez pas encore cet écrivain, jetez-vous sur Pornographia, hallucinant de maîtrise, de sensualité, de pourriture et de génie.

Et ne me dîtes plus qu'en France on n'a plus d'écrivains depuis le dix-neuvième siècle.

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