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Jean-Marie Blas de Roblès, La montagne de minuit, roman, 150 pages, Zulma, août 2010, 16,50 € **

Publié le par Sébastien Almira

Après l'énorme (dans tous les sens du terme) Là où les tigres sont chez eux qui obtint le prix Médicis, le Prix du roman Fnac et le Prix du jury Jean Giono en 2008, Jean-Maris Blas de Roblès publie ce mois-ci un nouveau roman qui aura bien du mal à atteindre la reconnaissance, l'accueil et les récompenses du précédent.

 

 

blas-de-robles1.jpgRose Sévère aménage avec son fils, Paul. Chercheur à la Maison de l'Orient, elle sacrifie régulièrement ses déjeuners pour remettre à jour le Répertoire des peintures grecques et romaine de Salomon Reinach à la bibliothèque, « seule chose capable de la détourner du souvenir de sa mère. »

En dépit de sa réputation, liée aux scandaleux secrets dont on les prévient sans lui en révéler la nature, Rose et son fils se lient d'amitié avec Bastien. Elle va même jusqu'à lui offrir un voyage au Tibet, auquel elle prendra part.

Le Tibet, ses coutumes, son peuple, son architecture, ses légendes, sont bien les seules choses qui ont jamais vraiment intéressé le vieux gardien. À l'instar des moines tibétains, il évolue dans une absence totale de superflu, dormant sur une natte à même le sol et sa création actuelle monopolise son temps au point qu'il manque souvent à sas obligations professionnelles. Il fabrique dans son salon une représentation du mandala de Kalachakra en sable (lire extrait ci-dessous).

Et puis viennent les mensonges, d'abord ceux de Rose, sur sa mère, puis celui de Bastien, qui raconte avoir été embrigadé par son SS de frère. Pas au front, non, dans les bureaux. Il n'a accepté que parce que sa formation, avec des moins tibétains, lui permettrait de voyager dans ce pays qu'il affectionne tant.

Rose, historienne, tente alors de démêler le vrai du faux, afin de savoir ce qu'il en est réellement de ces brigades tibétaines.

 

Le style est là, rien n'est à lui reprocher de ce côté-là, fluide, recherché et élégant. L'intrigue aussi. On est pris dans le courant, entre Lyon, Berlin et Lhassa, entre ville européenne, théâtre d'atrocités nazies et terres asiatiques sacrées. On visite le Tibet en même temps que Rose, Bastien et leur nouveau compagnon de voyage, Tom, grâce aux descriptions de l'auteur dont la plume fait apparaître entre les lignes la beauté et la richesse des paysages, du peuple et de l'architecture. On se demande qui est vraiment ce gardien d'école mystérieux que rien ne touche, sinon la beauté et les traditions tibétaines, ce qu'il adviendra de ce voyage dont la motivation de Rose nous échappe, quels sont ces secrets, pourquoi ces mensonges, qui sont ces narrateurs dont le second semble répondre au premier et, enfin, à quelle vérité la recherche sur les brigades tibétaines mènera-t-elle Rose.

Pour cela, on ne lâche plus le livre. Mais à force d'invraisemblances, de mensonges et de tonnes d'informations historiques données en bloc à la fin par Rose (Le poids historique qui se déverse sur l'intrigue alourdit la lecture de ce court roman dont la puissance perd peu à peu en intensité), on se demande bien dans quoi on s'est fourré, s'il s'agit là d'un brouillon, d'une ébauche ou d'une réelle publication chez Zulma, éditeur pourtant sérieux.

 

La Montagne de minuit fait partie des quatre déceptions de la rentrée pour lire et l'express (lire critique).

 

 

Extrait des pages 38 à 41 (très long, je vous l'accorde, mais qui reflète très bien tout ce qu'on peut trouver remarquable dans ce livre : écriture, images, descriptions, mythes, etc.) :

 

C'est le nom d'un palais, dit-il, un grand palais de cinq étages où habite un roi merveilleux qui s'appelle Kalachakra. Tu peux le voir là, au centre du dernier étage, dans sa toute petite chambre carrée. Il est assis sur une fleur de lotus, il ne bouge jamais, il regarde autour de lui et il est content...

Jamais, jamais, jamais ? demande Paul. Il ne s'ennuie pas ?

Non. Il ne sait même pas ce que ça veut dire. Il habite là avec sa femme. Elle s'appelle Vishvamata, et elle porte une superbe robe jaune-orangé.

Et elle non plus, elle s'ennuie jamais ?

Pas plus que son mari ! Ils sont heureux, tu comprends, et quand on est heureux, on n'a plus envie de rien...

Même pas d'une Game Boy ?

Même pas. Le truc, c'est que la chambre où ils se trouvent est une chambre magique : elle rend heureux tous ceux qui réussissent à y pénétrer. Mais c'est très difficile de la trouver, parce que dans le palais il y a des centaines d'autres pièces. C'est comme un labyrinthe où l'on peut se perdre à tout moment..

Qu'est-ce qu'il y a dans les autres pièces ?

Dans une des pièces il y a des Game Boy, dans une autre il y a des bonbons de toutes les sortes, dans une autre il y a des robots électroniques, et ainsi de suite. Mais si tu t'arrêtes dans une des pièces, disons dans celle des Game Boy, tu te mets à jouer, et puis au bout d'un certain temps, voilà que tu commences à t'ennuyer... Alors tu passes dans la pièce des bonbons, et tu te mets à manger, à manger, jusqu'à t'en rendre malade. Comme c'est barbant, tu changes encore, tu passes dans la pièces des robots, et là aussi tu finis par te lasser. Ça n'arrête pas...

C'est où la chambre des Game Boy ?

C'est là, au premier étage, dit Bastien en lui montrant un motif dans la plus grande des enceintes carrées du mandala. Et à côté, la chambre des friandises. Ici, tu peux voir la chambre des robots, là celle des peluches, un peu plus loin celles des trains électriques... Il y a cinq cent trente-six chambres, bien plus que tu n'es capable d'en inventer.

Par où on rentre ?

Regarde, il y a quatre portes : celle du Sud, qui est gardée par des chevaux, celle de l'Ouest par des éléphants, celle du nord par des léopards des neiges, et celle de l'Est par des cochons...

Et il y a quoi au deuxième étage ?

Au deuxième étage, il y a encore cent seize chambres, et dans chacune d'entre elle une maman qui te raconte des histoires. La chambre des histoires de loups, celle des princesses, celle des ogres, celles des sorcières, tu n'as que l'embarras du choix. Mais si tu as réussi à venir jusque-là, c'est que tu es sur la bonne voix, et chacune de ces histoires te donnera une indication pour monter au troisième étage. Là, il n'y a que soixante-dix chambres décorées avec des miroirs. On y entend sonner des cloches et toutes sortes de musiques plus belles les unes que les autres. Dans chacune des chambres, il y a un maître ou une maîtresse d'école qui t'aide à devenir plus intelligent et à trouver l'escalier qui mène au quatrième étage.

  -  Et au quatrième ? Demande Rose, entrant soudain dans le jeu.

Bastien la regarda un instant, elle vit l'onde de désolation qui brouillait son regard :

-  Au quatrième, dit-il en fixant le mandala,cherchant ses mots, on est tout près du but. Il n'y a plus que seize chambres avec autant de piliers et de bassins en marbre noir. On doit plonger dans chacun d'entre eux, s'y laver pour de bon de toutes nos souillures.

S'avisant qu'il ne conversait plus qu'avec lui-même, Bastien s'excusa auprès de Paul et continua :

 - Ce qui veut dire qu'avant d'accéder à la chambre magique, il faut penser sérieusement à la Game Boy que tu as cassée ou perdue, laver les traces de chocolat autour de ta bouche, demander pardon à tes dents à cause des bonbons, à toutes les fourmis que tu as écrasées pour le seul plaisir de les voir se tortiller, au chat dont tu as tiré la queue, et comme ça pour toutes les chambres dans lesquelles tu as pénétré sans en sortir aussitôt. Et là, au bout d'un long moment, si tu as été sincère, un passage secret s'ouvre sans le moindre bruit et découvre un escalier de diamant : pour peu que tu aies le courage de t'y engager, il te mène pour toujours au cinquième étage et à la chambre de la félicité suprême.

-  Et sinon ? Demande petit Paul, l'air sérieux.

-  Pas de problème, mon grand : tu continues à te balader dans toutes les chambres du palais, ce qui après tout n'est pas si désagréable, non ? Mais tu n'aurais pas envie d'une grenadine, par hasard ?

Devant l'approbation vigoureuse de Paul, il les avait fait asseoir sur les coussins, à même le parquet, et s'était empressé de leur servir à boire.

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Hélène ADDA 30/08/2010 13:34


Je l'ai lu ! C'est un roman gigogne ! En fait, il faudrait lire la partie "barbante" (sic!)à la façon d'un article de fond sur les dégâts des mythes dans les armoires de nos cervelles. Le Canard
Enchaîné en parle très bien justement. Bonne rentrée !


Karveelt 28/08/2010 10:30


La rentrée littéraire 2010 sur le blog de Karveelt : repères déjà en ligne et critiques à venir !

http://karveelt-in-wonderland.over-blog.com/article-rentree-litteraire-2010-reperes-56040759.html


Leyla 26/08/2010 19:10


Un petit coucou par ici :)

J'ai lu intégralement ta critique ( qui est bien faite d'ailleurs ) .

Au vu de l'extrait que tu propose , le style a l'air effectivement très fluide et l'intrigue prenante . Cependant avec tous ses détails historique , j'ai hélas peur de m'embrouiller. Ca été presque
le cas ici , donc je ne sais pas si je lirai ce livre ^^

Par contre , je trouve bien l'idée que tu critique les nouveautés de la rentrée littéraire : ça me permet également de faire un tri :D

J'attends tes autres billets avec impatience ^^


Sébastien Almira 27/08/2010 21:02



l'extrait est très beau, je trouve, mais ne reflète pas la totalité du livre. Il devient vite barbant; malheureusement !



Stephie 23/08/2010 09:32


J'ai lu plusieurs billets qui s'accordent à dire que ce roman n'arrive pas à la cheville du précédent. Comme il est cout, je tenterai ma chance.


Voyelle et Consonne 23/08/2010 08:32


Je découvre ton blog via Le Globe Lecteur. Très chouette. On dirait que la rentrée littéraire ne te réussit pas?


Sébastien Almira 23/08/2010 20:20



Effectivement ! L'an dernier, il n'y avait que deux livres que j'ai abandonnés parce qu'ils ne me plaisaient pas trop (La dernière passion de son éminence et La meilleure part des hommes), sinon
j'avais aimé tous les autres.


Cette fois, excepté Nothomb, je n'ai pas encore eu de bonnes surprises... Mais viennent incessamment sous peu Laurent Gaudé et Bernard Quiriny qui m'enchantent avant même de les avoir lus !