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José Carlos Somoza, L'appât, roman, 400 pages, Actes Sud, septembre 2011, 23 € ****

Publié le par Sébastien Almira

 

« On nous choisissait parce que nous jouissions en détruisant ceux qui nous détruisaient, et nous nous y adonnions entièrement, nous étions des bombes pleines de vengeance et peu nous importait d'exploser à côtés des gens cruels. » (page 62)

 

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Depuis la bombe du 9 novembre, les autorités ont bien compris que la police conventionnelle ne servait plus à rien, que les plus hautes technologies étaient aussi vite dépassées que contournées par les tueurs en série, psychopathes et autres terroristes.

Des siècles plus tôt, Shakespeare et son cercle gnostique ont parsemé leurs pièces connues et moins connues d'explications du psynome et des philias. En gros, notre désir est roi, il contrôle ce que nous sommes, pensons, faisons. Nous ne pouvons en réchapper. Ce qui permet donc à la police scientifique de traquer tout criminel grâce à des appâts entraînés à former des masques pouvant stopper le plus grand malade grâce à des gestes, mots, regards ou lumières qui agissent sur le désir et active une dépendance. Tout dépend du théâtre de Shakespeare, chacune de ses pièces livre le secret d'une philia (nom donné aux différentes catégorisations de désirs : philia Holocauste, philia Ambigu, etc.) et les appâts répètent sans fin ces pièces sur scène pour en apprendre les moindres détails et être prêts à aller chasser.

D'autant que l'Empoisonneur et le Spectateur terrifient l'Espagne.

Diana Blanco est la meilleure d'entre eux et, lorsque sa sœur parvient à se faire repérer par le Spectateur, qui torture des prostituées pour satisfaire son psynome, elle n'aura de cesse de le traquer pour l'accrocher et sauver sa sœur.

 

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L'intrique policière paraît des plus simples, mais Somoza ne fait pas les choses à moitié. Il crée une uchronie tournant autour d'une théorie élaborée et parsème son récit de rebondissements, d'indices et de fausses pistes à tour de bras ! Comme dans Daphné disparue, on se laisse balloter telle une marionnette, un peu perdu devant des pistes simples et logiques qui finissent toujours par nous faire passer pour des idiots. À chaque soulagement, Somoza nous reprend en main, sans nous laisser de répit jusqu'au dénouement final, théâtral et surprenant. Plusieurs fois, je me suis dit « bah, c'était pas si compliqué, c'est un bon roman, mais pas autant que tous les avis que j'ai lus le prétendent », et je me suis trompé tout autant de fois. La trame racontée plus haut n'est qu'un incipit après lequel vous risquez d'être surpris.

Je suis vraiment subjugué devant le talent, le génie même, de Somoza à entortiller des milliers de fils qui rendent le récit complexe et passionnant et qu'il parvient à dénouer avec une simplicité déconcertante à la fin. Comme dans Daphné disparue, que je vous conseille encore plus. Il poursuit d'ailleurs son exploration du milieu artistique, puisqu'après la peinture (Clara et la pénombre), la poésie (La Dame n°13) et la littérature (Daphné disparue), il signe un nouveau thriller artistique, sur le théâtre, vous l'aurez compris.

Les quelques défauts de la première partie m'empêchent de le qualifier de chef d'œuvre (traduction [ou écriture...] bancale, fautes de frappes [dont une partie de narration qui se retrouve dialogue à cause d'un tiret mal placé], erreur sur les prénoms dans un même paragraphe...), mais passée la période d'acclimatation et ces quelques erreurs, je n'ai vraiment plus pu lâcher L'appât, un thriller saisissant et implacable.

Et visiblement, je ne suis pas le seul à avoir été accroché par le masque que Shakespeare et Somoza ont créé !

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