Mercredi 17 octobre 2012 3 17 /10 /Oct /2012 15:19

ATTENTION COUP DE COEUR !

 

Pour la deuxième fois sur ce blog, je vous propose un « critique » faite d'extraits du livre (Le garçon qui ne pouvait pas voir les livres en peinture, Ellen Willer, L'école des loisirs). Parce que je crois que Certaines n'avaient jamais vu la mer n'a pas besoin de plus que ce qu'il raconte. Il est assez sombre et flamboyant, discret et puissant, calme et épique, pour se suffire à lui-même. Alors je vous propose de lire les quelques extraits que j'ai choisis pour vous, de vous laisser emporter et d'imaginer le reste, de voyager avec ces femmes sur le bateau qui les conduisit du Japon aux États-Unis, de découvrir leur mari, un nouveau payes, de nouvelles coutumes, le racisme, d'enfanter, de survivre, jusqu'à la fin horrible qui leur est destinée.

En espérant que cela vous donnera envie de découvrir le reste.

 

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« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes. Certaines d'entre nous n'avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore de petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d'élégants vêtements, mais la plupart d'entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheurs et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l'océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s'était jetée à l'eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour. » (page 11)

 

« Sur le bateau chaque nuit nous nous pressions dans le lit les une les autres et passions des heures à discuter du continent inconnu où nous nous rendions. Les gens là-bas, disait-on, ne se nourrissaient que de viande et leur corps était couvert de poils (nous étions bouddhistes pour la plupart donc nous ne mangions pas de viande et nous n'avions de poils qu'aux endroits appropriés). Les arbres étaient énormes. Les plaines, immenses. Les femmes, bruyantes et grandes – une bonne tête de plus, avait-on appris, que les plus grands de nos hommes. Leur langue était dix fois plus compliquée que la nôtre et leurs coutumes incroyablement étranges. Les livres se lisaient de la fin vers le début et on utilisait du savon au bain. On se mouchait dans des morceaux de tissus crasseux que l'on repliait ensuite pour les ranger dans une poche, afin de les utiliser encore et encore. Le contraire du blanc n'était pas le rouge mais le noir. Qu'allions-nous devenir, nous nous demandions, dans un pays aussi différent ? Nous nous voyions, peuple de petite taille, armé de ses seuls livres – débarquer au pays des géants. Se moquerait-on de nous ? Nous cracherait-on dessus ? Nous prendrait-on seulement au sérieux ? Toutefois, même les plus réticentes admettaient qu'il valait mieux épouser un inconnu en Amérique que vieillir auprès d'un fermier du village. » (page 15)

 

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« Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu'en voyant notre mari pour la première fois, nous n'aurions aucune idée de ce qu'il était. Que ces hommes massé aux casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le quai, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes gens des photographies. Que les portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres qu'ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d'autres, des professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des mensonges pour ravir le cœur. Qu'en entendant l'appel de nos noms, depuis le quai, l'une d'entre elle se couvrirait les yeux en se détournant – je veux rentrer chez moi – mais que les autres baisseraient la tête, lisseraient leur kimono et franchiraient la passerelle pour débarquer dans le jour encore tiède. Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n'y a pas à s'inquiéter. Et nous aurions tort. » (pages 26-27)

 

« Cette nuit-là, nos maris nous ont prises à la hâte. Ils nous ont prises dans le calme. Avec douceur et fermeté, sans dire un mot. Persuadés que nous étions vierges, comme l'avait promis la marieuse, ils nous ont traitées avec les plus grands égards. Dis-moi si ça fait mal. Ils nous ont prises par terre, sur le sol nu du Minute Motel. En ville, dans les chambres de second ordre du Kumamoto Inn. Dans les meilleurs hôtels de San Fransisco où un homme jaune était autorisé à pénétrer à l'époque. Au Kinokuniya Hotel. Au Mikado. À l'hôtel Ogawa. Nous leur appartenions et ils supposaient que nous ferions tout ce qu'ils nous demanderaient. S'il te plait, tourne-toi vers le mur et mets-toi à quattre pattes. Ils nous ont prises en disant tranquillement : Le moment est venu. Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours. Ils nous ont prises avec notre kimono de soie blanche relevé par-dessus la tête et nous avons cru mourir. J'avais l'impression d'étouffer. Ils nous ont prises avec gourmandise, voracité, comme s'ils attendaient ce moment-là depuis des siècles. Ils nous ont prises alors que nous souffrions toujours des nausées de la traversée, et que le sol tanguait encore sous nos pieds. Ils nous ont prises dans la violence, à coups de poing, chaque fois que nous tentions de résister. Ils nous ont prises alors que nous les mordions. Les frappions. Les insultions – Tu ne vaux même pas le petit doigt de ta mère – en appelant au secours (nul n'est venu). Ils nous ont prises alors que nous nous agenouillions à leurs pieds, face contre terre, en les suppliant d'attendre. Etc. » (pages 29-30)

 

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« Ils ne voulaient pas de nous comme voisins dans leurs vallées. Ils ne voulaient pas de nous comme amis. » (page 45)

 

« Nous les aimions. Nous les haïssions. Nous voulions être elles. Si grandes, si belles, si blanches. Leurs longs membres gracieux. Leurs dents éclatantes. Leur teint pâle et lumineux, qui masquait les sept défauts du visage. Leurs manières étranges mais attachantes, qui ne cessaient jamais de nous amuser – leur goût pour la sauce A1, les souliers pointus à talons,, leur drôle de démarche avec les orteils à l'extérieur, leur habitude de se rassembler dans le salon de l'une ou de l'autre pour rester debout à parler toutes en même temps pendant des heures en groupe nombreux et bruyant. Mais pourquoi, nous demandions-nous, ne s'asseyent-elles jamais ? Elles semblaient bien dans leur univers. Tellement à l'aise. Elles possédaient une assurance qui nous faisait défaut. Et de bien plus beaux cheveux. Avec tant de couleurs. Et nous regrettions de ne pouvoir leur ressembler davantage. » (pages 49-50)

 

« Mais en attendant, nous resterions en Amérique un peu plus longtemps à travailler pour eux, car sans nous, que feraient-ils ? Qui ramasserait les fraises dans leurs champs ? Qui laverait leurs carottes ? Qui récurerait leurs toilettes ? Qui raccommoderait leurs vêtements ? Qui repasserait leurs chemises ? Qui redonnerait du moelleux à leurs oreillers ? Qui changerait leurs draps ? Qui leur préparerait leur petit déjeuner ? Qui débarrasserait leur table ? Qui consolerait leurs enfants ? Qui baignerait leurs anciens ? Qui écouterait leurs histoires ? Qui préserverait leurs secrets ? Qui chanterait pour eux ? Qui danserait pour eux ? Qui pleurerait pour eux ? Qui tendrait l'autre joue, et puis, un jour –parce que nous serions fatigués, parce que nous serions vieux, parce que nous en serions capables –, leur pardonnerait ? Un imbécile, forcément. Alors nous repliions nos kimonos pour les ranger dans nos malles, et ne plus les ressortir pendant de longues années. » (page 64)

 

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« Quelques-unes parmi nous ont commencé à recevoir des lettres anonymes les informant que leurs maris étaient les prochains. Si j'étais vous j'envisagerais de quitter la ville. D'autres racontaient que leurs maris avaient été menacés par des ouvriers philippins dans les champs. Ils sont venus vers lui armés de leurs couteaux de travail. Hitomi, qui était la gardienne du domaine des Princes depuis plus de dix ans, s'est fait braquer en plein jour avec une arme à feu alors qu'elle retournait en ville. Mitsuko est sortie un soir avant le dîner pour chercher des oeufs au poulailler et elle a vu son linge brûler sur les fils. Et nous savions que ce n'était qu'un début. » (page 94)

Par Sébastien Almira - Publié dans : Littérature adulte
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