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Karen Russell, Foyer Sainte-Lucie pour jeunes filles élevées par les loups, nouvelles traduites de l'américain par Valérie Malfoy, 250 pages, Albin Michel, février 2014, 20 € ***

Publié le par Sébastien Almira

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Ceux qui se souviennent de mon enthousiasme pour Swamplandia (lire ici) imaginent sûrement l'excitation ressentie en apprenant que la traduction du premier livre de Karen Russell était fin prête. En plus, on m'avait dit que l'une des neuf nouvelles qui composent ce recueil était un préquel au suscité Swamplandia.

 

J'ai donc entamé le livre avec un enthousiasme débordant qui est retombé au bout de trente pages.

Je m'explique. Les nouvelles, à l'origine, c'est pas trop mon truc. C'est souvent un peu frustrant, quand même, il y a rarement une fin, et si la longueur sied parfois bien au texte, elle peut aussi se révéler trop courte. C'est encore plus vrai avec Foyer Sainte-Lucie pour jeunes filles élevées par les loups, dont le titre est pourtant exagérément long (un pied de nez fait aux nouvelles?).

 

Alors pourquoi serait-ce pire dans le cas présent, me direz-vous ? Et bien parce que l'univers délirant, merveilleux et luxuriant découvert avec Swamplandia se retrouve partout dans ce recueil. La jeune Américaine fait preuve d'une inventivité rare pour raconter des histoires farfelues à souhait.

Tantôt, ce sont deux jeunes frères, emplis de remords, qui passent leurs nuits à écumer un cimetière de bateaux, au milieu de fantômes de poissons afin de retrouver la sœur morte par leur faute. Plus loin, des enfants au sommeil problématique sont internés dans un camp, par chambrée selon leurs tares (apnée du sommeil, somnambulisme, somniloquie, hyperphagie nocturne, insomnie, narcolepsie, incontinence, etc.). On rencontrera également le fils du minotaure, Lady Yéti qui règne sur le Palais des Neiges Artificielles où se rencontrent et se touchent adultes avertis sur patins à glaces, ou encore une jeune fille coincée dans un coquillages géant sur une île abritant un musée des conques (qui n'est pas sans rappeler un certain parc d'attraction à crocodiles sur une île au nom féerique). Et enfin, on fera plus ample connaissance avec le grand-père Bigtree, installé dans une maison de retraite composée de vieux yachts.

 

« Le chalet 4, c'est un peu la cour des miracles.

Il y a Espalda et Espina, les filles adoptives du révérend – deux jumelles bossues qui rient de tout et se frottent réciproquement leurs bosses dans leur sommeil.

Felipe, un parasomniaque qui est également possédé. Ça date du jour où il a cueilli un guanababa au bord de la route, sans savoir que le racines de l'arbre s'étaient enroulées autour d'une fosse commune où reposaient les restes de révolutionnaires de la Moncada. Depuis lors, il est hanté par l'esprit de Franck Pais. À cause de cela, il dégoupille des grenades imaginaires et hurle dans son sommeil « Viva la revolucion ! » en brandissant le poing. Le jour, c'est un garçon trompeusement apolitique.

Cette année, on a un nouveau lycanthrope d'Europe Centrale. À le voir, on pense tubercules et humidité du Vieux Continent. Son visage est un cauchemar hormonal, un patchwork de plaies suintantes et de cratères acnéiques. Des touffes de poils roussâtres surgissent aux endroits les plus insolites : menton, oreilles. On devine une histoire d'épouvante là-dessous – pas d'école, sa mère fréquente un sabbat de sorcières, il mange du chou rance dans une auge, ce genre de choses. Son sommeil suit les cycles de la lune. » in Le camp de sommeil Z.Z. Pour dormeurs perturbés, page 42

 

Avec des histoires aussi déjantées que ça, on se demande pourquoi un tel travail de création d'univers n'a pas donné lieu à de plus longs textes. Être plongé dans de pareils univers et en être extirpé au bout de vingt ou trente est extrêmement frustrant, d'autant qu'en bonnes nouvelles qui se respectent, on reste toujours sur notre faim, côté fins.

 

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Les amateurs de Karen Russell qui aiment aussi les nouvelles apprécieront sans doute, mais seront-ils nombreux ? Si, en plus, Albin Michel a collé une couv peu ragoûtante, c'est pas gagné. Et c'est très dommage car l'ambiance est follement excitante, l'écriture toujours aussi excentrique, enjouée, haute en couleurs, l'inventivité exceptionnelle et le résultat insolite et fantaisiste.

On retrouve, en plus de l'univers, les deux thèmes chers à l'auteure : les enfants et adolescents, et la mer, l'eau, les coquillages, les animaux marins qui peuplent chacune de ses histoires. Elle s'amuse à dépeindre ces personnages, ces décors et ces détails avec une fantaisie réaliste et un humour délicat mais omniprésent.

J'espère donc que Karen Russell utilisera de nouveau une, voire plusieurs, des nouvelles de son premier livre, afin d'en tirer un autre merveilleux roman. En attendant, découvrez Swamplandia qui vient de paraître au Livre de Poche !

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