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Karen Russell, Swamplandia, roman traduit de l'américain par Valérie Malfoy, 450 pages, Albin Michel, août 2012, 22,50€ ****

Publié le par Sébastien Almira

ATTENTION COUP DE COEUR !

 

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Voilà un premier roman américain qui promettait d'être haut en couleurs dès sa jolie jaquette. Le résumé continuait de nous mettre des étoiles plein les yeux avec l'histoire d'un parc d'attractions dédié aux alligators.

 

« Notre parc abritait quatre-vingt-dix-huit alligators dans la fosse. Nous avions aussi le Chemin des reptiles, une promenade en planches de trois kilomètres qui passait entre les palmiers des everglades et les touffes de laîche aux grandes feuilles coupantes, conçue et fabriquée par papa et grand-père. Là, on pouvait voir les caïmans, des gavials, des pythons birmans ou africains, toutes sortes de grenouilles arboricoles, un terrier de tortues au ventre rouge et des liserons pleureurs, ainsi qu'un rare crocodile cubain : Mathusalem – croco qui imitait si bien un rondin qu'il n'avait bougé qu'une seule fois en ma présence, quand sa mâchoire blanche s'était ouverte d'un seul coup comme une valise.

Nous n'avions qu'un seul mammifère, Judy Garland, une ourse brune de Floride, sauvée par mes grands-parents alors qu'elle était toute petite, à l'époque où l'espèce hantait encore les pinèdes du nord. Sa fourrure ressemblait à une carpette roussie – mon frère prétendait qu'elle souffrait d'un genre de pelade. Elle savait faire un tour, enfin, une sorte de tour : le Chef lui avait appris à hocher la tête pendant Somewhere over the rainbow. Une horreur. Ses dodelinements terrifiaient les petits enfants et scandalisaient leurs parents. « Au secours ! s'écriaient-ils. Cette bête a une crise cardiaque ! » C'est vrai qu'elle n'avait pas le sens du rythme, mais il fallait la garder, selon le Chef, parce qu'elle faisait partie de la famille . » pages 15-16

 

Hilola Bigtree, dompteuse d'alligators de classe internationale, cuisinière exécrable et mère de trois enfants, est la star de Swamplandia. Son plongeon dans la fosse aux Seths (c'est ainsi qu'ils surnomment leurs alligators noirs) rameute toute la Floride. Si bien qu'au lendemain de sa mort, les autres spectacles ne suffisent plus : le parc se désemplit, le bateau faisant la navette entre le continent et les Dix Milles Îles ne vient plus tous les jours et leur nouveau concurrent, le Monde de l'Obscur, marchant du tonnerre, Swamplandia finit par tomber dans l'oubli. L'ambiance n'est pas au beau fixe chez les Bigtree.

Profitant de cette accalmie, Kiwi, l'aîné, qui en a assez de ne s'instruire que par un semblant de cours par correspondance et par de vieux ouvrages de la Bibliothèque Flottante (une petite embarcation qui desservait en livres les Dix Milles Îles dans les années 30 et 40, abandonnée depuis dans une petite crique), fuit sur le continent avec l'espoir de s'inscrire en université et de travailler à côté pour envoyer de l'argent à sa famille. Mais l'employeur à la mode, c'est le Monde de l'Obscur...

Criblé de dettes, Chef Bigtree, le père, part une nouvelle fois sur la terre ferme pour un voyage d'affaires d'une durée indéterminée censé rassembler les fonds afin de lancer la nouvelle version du parc.

Osceola (Ossie, pour les intimes) dit parler aux esprits depuis qu'elle se plonge toute la sainte journée dans le Télégraphe Spirite et tombe amoureuse du fantôme de Louis Thancksgiving, un dragueur de fond qui a beaucoup de choses à raconter.

Enfin, Ava, la plus jeune et la plus fervente défenseuse de Swamplandia, s'entraine à devenir aussi douée que sa mère, tente d'élever une petite Seth née rouge qu'elle cajole comme un bébé, de communiquer avec son frère, et de ramener sa sœur Ossie à la raison et à la maison.

 

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Quelque peu mensongère, la quatrième de couverture s'évertue à ne montrer que le côté édulcoré de l'histoire : un parc d'attractions formidable qu'une fillette tente de sauver. Mais l'intrigue est, comme je vous l'ai racontée, bien plus profonde que ça. Et les couleurs vives de la jaquette s'évanouissent vite dans la jungle des Dix Milles Îles et dans le Monde de l'Obscur où nous suivront cette tripotée de personnages atypiques qui tentent de survivre.

 

« Sélectionné par le New York Timescomme l'un des cinq meilleurs romans américains de l'année 2011, Swamplandia plonge le lecteur dans l'univers luxuriant et magique de Karen Russell, dont l'écriture inventive n'est pas la moindre des qualités. »

 

Effectivement, l'écriture de l'auteure nous emporte avec une facilité déconcertante dans cet univers inconnu et particulier qui fourmille de personnages farfelus et de situations cocasses. Et on finit même par le trouver magique et luxuriant, alors que l'intrigue n'est pas des plus joyeuses. Étrangement, c'est comme ça que j'ai ressenti ma lecture, un voyage merveilleux servi par une écriture voluptueuse.

J'ai été déstabilisé par la tournure des événements, je m'attendais à voir une famille unie autour d'Ava Bigtree tenter de sauver leur monde et que ce serait là toute l'histoire, alors que pas du tout.

Plus que déstabilisé, j'ai même été déçu. Pourtant j'ai aimé quand même Swamplandia. J'ai aimé suivre les membres de cette famille pas comme les autres, voyager dans la jungle dangereuse des Dix Milles Îles, découvrir les entrailles du Monde de l'Obscur, rendre visite au grand-père qui perd la boule en maison de retraite, découvrir l'histoire de Louis Thanksgiving, le jeune dragueur de fond tué à la tâche dans les années 30, ne pas savoir si je devais me méfier de l'Oiseleur, etc. Oui j'ai aimé tout ça, et bien plus encore, malgré ma déception. J'ai voyagé le temps de quelques heures à l'autre bout du monde, à une autre époque, dans un univers sombre et désespéré et pourtant si merveilleux.

 

russell

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mgoussu 29/04/2014 09:55


Oui, je lis toute la sélection. Mais le hômage me permet de lire un peu aussi à côté. L'intérêt de lire toute la sélection, c'est qu'on cerne mieux la maison d'édition. Je ne lis que des poches,
mais je ne voyais pas forcément bien les positionnements des uns et des autres. Je voyais 10-18 en littérature étrangère, et Folio en Blanche un peu snob. Le livre de Poche est un peu l'anti
Folio, avec des trucs très populaires, parfois un peu raccoleurs ou markétés, et quelques bijoux, mais souvent sur des thématiques grand public (la guerre, le génocide, des trucs que tu es
obligés de trouver importants). Cela dit, je ne sais pas si je retenterai ce jury là l'an prochain : bcp de temps et pas que du bon, comme tu le faisais remarquer. 

Sébastien Almira 29/04/2014 22:12



Je crois qu'on ne peut être juré Livre de Poche qu'une seule fois, de toute façon.



mgoussu 28/04/2014 21:31


Merci de cette belle chronique. Je viens de chroniquer Swamplandia pour sa parution en poche, et j'ai trouvé qu'il y avait ud mou dans le milieu du livre. Mais ta chronique m'a fait comprendre
pourquoi : la 4ème de couv, ainsi que le début du livre, laissent penser à une comédie foutraque, alors que la tonalité de la suite est plus sombre. Pour moi, c'es tplutôt l'auteur que la 4ème de
couv qui en est coupable, mais la fin rattrape le désarroi du milieu. Si tu veux comparer nos avis, tu peux écouter le mien ici
: http://cequejaipensede.blogspot.fr/2014/04/swamplandia-de-karen-russel-paru-au.html


Encore merci pour ta chronique

Sébastien Almira 29/04/2014 00:47



Mais c'est moi qui te remercie de ton commentaire !


J'ai lu ton excellent article. Swamplandia fait partie du prix des lecteurs du livre de poche ? Tu lis toute la sélection ? (hônnetement, je l'ai fait il y a deux ans, d'abord je n'avais pas
envie de ne lire que les livres de la sélection, et en plus faut avoir envie de les lire pour certains... ^^)