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Karine Tuil, Six mois, six jours, roman, 250 pages, Grasset, août 2010, 18 € ***

Publié le par Sébastien Almira

 « Vous échouerez à dire l'indicible, la littérature est un aveu d'échec, vous écrivez pour dire ce qui vous échappe, ce qui est irreprésentable, ce qui est perdu. Écrivez ! Et soyez infidèle aux faits ‒ les reconstitutions sont l'affaire de la police, pas des écrivains. » (page 225)

 

Karl Fritz, soixante-dix huit ans, donne le ton. Conseiller, homme de main, ami, père de substitution, sont ses fonctions auprès de Juliana Kant qui, elle, est le personnage fictif de Suzanne Klatten.

Suzanne Klatten, héritière de l'empire Varta et BMW, s'est fait extorquer sept millions d'euros par un maître-chanteur qui avait déclaré, avant d'être condamné à six ans de prison, avoir voulu venger sa famille, victime de la guerre de 39-45, car les Klatten avaient été solidaire du régime nazi. Ce fait divers avait défrayé la chronique il y a deux ans, Karine Tuil s'en est servi pour écrit son huitième roman, après La Domination (Grasset, 2008).

Karl Fritz, après son renvoi, décide de tout dire. À une écrivaine. Alors fiction ou réalité ? Deux niveaux superposés où l'on se pose la question : Karl Fritz raconte-t-il vraiment l'histoire à Karine Tuil ? L'histoire est-elle réelle ? Où finit la réalité et où commence la fiction ici ?

 

tuil.jpgKarine Tuil mêle habilement les deux en racontant l'histoire de Juliana Kant, riche héritière à la vie conjugale étouffante, à l'existence morne, à la sexualité morte, qui rencontre Herb Braun, le bellâtre, l'artiste (il dit être photographe de guerre), l'Homme.

« Dans le lit de cet homme, elle n'était plus la décisionnaire, la femme puissante et dominatrice, c'était une proie, une victime, qu'on comblait et plaignait. Le désir la sauvait de son quotidien morne, la sexualité la préservait des tourments de l'âge. (...) Dans son lit, elle était cette femme libre et affranchie des conventions sociales, des obligations familiales (...). Mais quand elle le quittait, quand elle sortait de la chambre d'hôtel où elle s'était laissée manipuler, elle sentait monter en elle l'effroi et la honte, une honte puissante... » (page 126)

Voici donc l'histoire d'une femme mariée qui s'éprend d'un autre homme, une histoire qui « commence comme une banale comédie de mœurs » (Karine Tuil à Philippe Vallet, journaliste à France Culture et France Info) mais qui devient tout autre quand ledit amant fait chanter Juliana. Karl Fritz se met alors autant à raconter la suite que l'histoire des Kant.

On apprend que le grand-père de Juliana, puissant industriel allemand, épousa Magda Friedländer, la contraignant à renier son père adoptif parce que juif, que celle-ci divorcera puis se mariera quelques temps plus tard avec Joseph Goebbels, ministre de la Propagande nazie. Elle enrôle son fils et son ex-mari, Günther Kant, avide de nouvelles perspectives financières. Goebbels, Hitler et Kant s'associent d'abord pour un commerce d'uniformes et de matériel militaire. Puis Kant construit sur ses terrains le camp de Stöcken et bénéficie de déportés pour travailler jour et nuit dans ses usines. Il devient alors « un homme dont la puissance économique est sans égale » (page 160) et les Britanniques, au sortir de la guerre, dissimulent les preuves de sa collaboration pour bénéficier de ses usines, contrairement à d'autres industriels qui seront condamnés lors des procès de Nuremberg.

 

Karine Tuil mêle la grande histoire des Kant et la petite histoire de Juliana afin de démêler des fils qui n'apparaissent qu'à la fin. Le personnage de Fritz, narrateur, lui permet d'user d'un style résolument incisif. À la fois cynique et haché, celui-ci me ramène à celui d'Amélie Nothomb : Six mois, six jours est très bien écrit, mais ce n'est pas ce que certains appellent « Grande Littérature » en essayant, plus que de mettre des majuscules aux mots, de carrément tout écrire en lettres capitales, pour bien montrer qu'à côté, le reste n'est que broutille, cacophonie et finalement vide absolu.

Je regrette néanmoins une chose dans ce roman : page 226, il se termine. Page 228 débute un journal (une lettre ?) du père adoptif de Magda, en juin 1938, qui raconte comment il a vécu la séparation avec sa femme, le rapprochement de sa fille avec les nazis, le reniement total qu'elle lui a infligé, son ascension. L'histoire était terminée, je n'en voulais plus, il n'en fallait plus. Mais il y a ça, là. Et je ne peux m'empêcher d'en trouver le livre gâché.

Cela dit, que je ne passe pas pour un râleur professionnel ! Six mois, six jours marque ma réconciliation avec la rentrée littéraire 2010 : enfin un livre qui me réjouit, deux mois après Une forme de vie d'Amélie Nothomb !

 

« Ma version des faits vous choque ? Je vous l'ai dit : j'invente. Qui pourrait démêler le vrai du faux, la fiction du réel. J'écris, j'invente, je suis infidèle aux faits, je fabule. » (Karl Fritz, page 133)

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constance93 24/10/2010 00:11


il y a un sacré écart.
de cette rentrée littéraire, je retiens avant quelques-autres (dont Six Mois, Six Jours) et très loin devant beaucoup (dont je tairais les noms ;) ) Parle-Leur de Batailles, de Rois et d'Elephants
de Mathias Enard.
après Karine Tuil, William Ospina (Le Pays de la Cannelle - traduit de l'espagnol (Colombie) : très bien écrit, mêlant aventure, histoire et interrogations mais un peu trop pesant au niveau du
style), et Olivier Adam (même si paraît-il Le Coeur Régulier ressemble de trop à ce qu'il a déjà fait (et que je n'ai encore jamais lu)).
D'autres ne sont pas mal (Laroui, Nothomb...) mais il manque toujours quelque chose (profondeur pour les deux exemples entre parenthèses) :S


Sébastien Almira 24/10/2010 07:59



Oui, c'est la première fois cette rentrée que je suis si tiraillé par de bonnes et de mauvaises lectures. Peu de bonnes pour l'instant (Karine Tuil, Amélie Nothomb, Bernard Quiriny en partie),
beaucoup de mauvaises (liste trop longue ^^).


Mais je ne perds pas espoir, je suis en train de lire le Sel de Del Amo, et m'attendent Ouragan de Gaudé, La tête en arrière de Scwartz, Chroniques de l'asphalte 3 de benchetrit (loin d'être de
la grande littérature, mais qu'est-ce que je prends comme plaisir en lisant ses livres, à lui !!) et me tentent bien d'autres encore (Shangvi, Les derniers flamands de Bombay, Laroui, Une année
chez les Français, ou je ne sais déjà plus quel titre..., et ceux que j'oublie...)