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Kéthévane Davrichewy, Quatre murs, roman, 180 pages, Sabine Wespieser Éditeur, février 2014, 18 € ****

Publié le par Sébastien Almira

 

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« Ma mère insistait pour que l'on vienne, on s'y rendait contraints. Heureux de nous retrouver ? Comment savoir ? Presque de la joie, et de l'exaltation quand le toit apparaissait derrière les arbres. Mais lorsque les voitures s'engageaient sur le chemin, l'agacement me gagnait déjà. Les effusions, les bagages trop chargés de mes sœurs, les recommandations de ma mère, les remarques de mon frère. Tous l'étaient, agacés, mais personne ne voulait le reconnaître. Dissemblances d'adultes impossibles à combler. » Saul, page 30

 

À Somanges, la maison familiale est devenue trop grande depuis que le père est mort et que les enfants, devenus parents à leur tour, n'y passent plus tout leur temps. Ils s'y réunissent une dernière fois à la veille de la vente et, dans les pièces vides, résonnent déjà des propos anodins mais chargés de sous-entendus.

« Si Somanges était notre socle, la terre s'est ouverte quand nous l'avons vendue. Tout l'amour enseveli. » Saul, page 61

Deux ans plus tard, la famille se réunit à contre-cœur et surtout pour faire plaisir à leur mère, en Grèce où Saul, l'aîné, a acheté une maison. Sur les terres de leurs ancêtres, c'est non sans une certaine appréhension que les Saul (directeur d'un grand quotidien), Hélène (nez réputé) et les jumeaux Réna et Élias (dont la trajectoire professionnelle est loin d'être transcendante) se retrouvent. Au programme, rancœur et révélations sur le mystérieux accident dont on parle à demi-mots et sur le cousin Dimitri.

 

« Je me suis mis à passer de plus en plus de temps en Grèce. J'y suis bien. Difficile de décrire le bien-être. Autour de la maison, la terre est aride, le vent souffle, siffle dans les oliviers, les tamariniers. Quand le bois est livré, les parfums se mélangent, chaque arbre a le sien. Je commence à les identifier. Et j'essaye de me souvenir de ce que disait Hélène sur les odeurs de Somanges et de la Grèce de nos grands-parents. Celles qui nous ont enveloppés et celles qu'elle a réinventé au sens propre. Ma sœur est nez.

Là-bas, les parfums sont envahissants, je ne distingue pas le passé du présent. Unité de temps et de lieu. Ce qu'il me faut. Je plie sous le poids du bois, j'aime ces efforts, les tâches à renouveler. Je scie, je ponce, je taille. Je ne relève pas la tête, la sueur dégouline sur ma peau» Saul, page 38

 

Pourtant pas friand d'histoires de famille, de secrets, de non-dits, de tensions sous-entendues, de scènes sans mouvement, d'histoires où il ne se passe pas grand chose quoi, j'ai été touché par le roman de Kéthévane Davrichewy.

D'abord parce que la langue est belle. Elle donne envie de s'attarder sur les mots, les phrases, les pages, de profiter de chaque instant pour savourer la délicatesse de son écriture. Sans jamais tomber dans le pathos ou la grandiloquence, elle fait raconter le récit par les quatre frères et sœurs eux-même. D'abord Saul, déjà sur l'île, ensuite par Hélène avant et après son arrivée, enfin par les jumeaux, d'une seule voix, sur le bateau alors qu'ils sont à deux doigts des retrouvailles.

Ensuite parce que les l'occasion pour chacun de raconter l'état d'esprit actuel autant que les souvenirs. La peur des retrouvailles autant que les actes passés ayant entraîné des tensions entre eux. Chacun y va de sa version des faits, de ses impressions sur la jalousie d'untel et l'amour d'un autre.

« Quel besoin avons-nous de rester en contact ? Couper, est-ce possible ? Sectionner les fils qui nous ont tenus en vie ? Théâtre de marionnettes. Quelqu'un soudain lâche le cordon, et nous retombons comme des bouffons inanimés. Mon père était-il le marionnettiste ? » Saul, page 33

Enfin parce que grâce aux deux précédentes chose, c'est un joli voyage que l'on fait à leurs côté, malgré les tensions. Un voyage subtil, touchant et finalement agréable à travers le temps et les sentiments d'une fratrie qui n'a pas toujours été épargnée par les drames. Un des plus beaux romans de la rentrée pour le moment.

 

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«  - Tu sais ce qui m'est arrivé de pire ? dit-elle. Me retrouver dans les bras d'un homme qui portait un parfum d'Hélène. 

- De quel homme parles-tu. 

- Ma vie te surprendrait, il y a des angles morts, les relations sont parfois complexes. 

- Tu trompes Pierre ? 

- Est-ce que je le trompe puisqu'il ne le sait pas ? Je ne l'ai jamais trahi. 

- Tu crois que Coline m'a trompé ? 

- Je ne sais pas, mais toi, tu ne t'es pas gêné. 

- Ce n'était rien, un besoin de séduire. Rien d'important. 

- Pour elle, ça l'était, ça l'a blessée. Je n'ai jamais blessé Pierre, il se sent en sécurité avec moi, et il a raison. 

- Je dois acquiescer ? 

- Je me fiche que tu acquiesce ou non. J'avais envie d'être dans les bras de cet homme, et surtout j'avais besoin de son désir. 

- Il y en a eu d'autres ? Qu'est-ce que tu cherches en me racontant ça ? 

- J'ai eu besoin de rencontres, et puis ça apaisait mon inquiétude, je te l'ai dit, tu ne l'as jamais pris au sérieux. 

- Je ne peux pas croire que tu me balances ça. C'était avant ou après ton accident ? Après, bien sûr. Avant, tu étais innocente. 

- Quel propos horrible, tu devrais avoir honte. Pure, pendant que tu y es. Il y en a eu avant et après. 

Il s'était toujours gardé d'imaginer la vie sexuelle de sa sœur, pourquoi l'avait-il interrogée ? Il ne voulait pas savoir.

Réna regrettait ses confidences. Ses aventures foireuses, son manque de désir, ne méritaient que le silence. Elle s'était pourtant confié à Hélène, mais elle ne s'était sentie ni comprise ni soutenue. Si elle s'en plaignait à Élias, il lui dirait qu'elle se trompait. Il refusait d'admettre que le rapport de ses sœurs ne tenait plus qu'à un fil. Un fil fragile et distendu. Elle ressentait le jugement de sa sœur sur sa vie, ses incitations, déguisés en conseils, destinés à transformer Réna en sœur idéale. Elle avait cessé de s'intéresser à la vie d'Hélène, au fond, elle n'était pas plus intentionnée, alors comment pouvait-elle accuser Hélène ? 

Mais, Élias, son jumeau, pourquoi s'était-il enfermé dans une vie tranquille et provinciale où elle n'avait pas de place ? Il se tourna vers elle, suspendit un geste.

- Je savais chasser tes angoisses, dit-il simplement. 

- C'est vrai. Mais tu n'es plus là. Je crois qu'Hélène était jalouse de notre relation. Elle essayait d'avoir la même avec Saul, elle ne le lâchait pas. 

- Elle y parvenait. Ils étaient inséparables, dit Élias. 

- Mais elle devait se battre en permanence, ne jamais rompre sa vigilance, alors que je n'avais rien à faire, nous étions collés, toi et moi, quoi qu'il arrive. Elle me le faisait payer. Et Dimitri était chasse gardée, je ne devais pas l'approcher. 

- Dimitri comme Saul était gâteux avec toi, il te passait tout. Plus on grandissait, plus ça devenait pénible, la façon dont Dimitri t'était attaché m'était insupportable. 

- Tu ne me l'as jamais dit. 

- Un jour, je l'ai injurié, accusé d'inceste, je lui ai interdit de te voir. 

- Qu'est-ce que tu racontes ? Mais quand ? Pourquoi ? 

- Quelques jours avant l'accident. 

Élias se sentit soulagé d'avoir mentionné Dimitri, aucun d'entre eux ne prononçait plus le prénom de leur cousin.

- Pourquoi tu ne m'en as jamais parlé ?

- Quand tu étais allongée, à moitié dans le coma ? Quand tu souffrais et te battais pour revivre normalement ? Je me dégoûtais. J'ai déversé ma rancœur sur lui, mais ma rage ne le concernait pas. C'est à toi que j'en voulais, toi qui entretenais l'affection de Saul et celle de Dimitri, comme si la mienne ne te suffisait pas. Toi qui avait Pierre. Les jumeaux, c'était fini, on s'immisçait entre nous. Avec le temps, ça s'est effiloché.

Élias s'enflammait, Réna fut frappée par sa fébrilité inattendue, elle en ressentit de l'allégresse et de la reconnaissance. Elle se pencha vers lui, pressa ses lèvres sur son front. Il lui jeta un regard surpris, ne lui rendit pas son baiser» Élias et Réna, pages 136 à 139

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jostein 11/02/2014 11:40


J'ai beaucoup aimé ce livre aussi mais j'apprécie énormément le style de cette auteure.


J'ai vu que mon blog était dans tes liens et je t'en remercie mais peux-tu y lier la nouvelle adresse :


http://surlaroutedejostein.wordpress.com/


Merci

Sébastien Almira 11/02/2014 23:39



C'est fait !