Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Leslie Kaplan, Millefeuille, roman, 250 pages, POL, août 2012, 16 € *

Publié le par Sébastien Almira

kaplan1.gif

 

« Quand je l'ai connu, Jean Pierre Millefeuille habitait déjà depuis longtemps rue Antoine-Bourdelle, une petite rue à côté de la gare Montparnasse. Conversations, échanges. Séduction réciproque. Pas du tout le vieux crispé sur ses acquis de pensée, ses habitudes. Une fois j'allai chez lui avec Zoé, la fille d'une amie. Après Zoé me dit, Je ne sais pas si je l'aime, non vraiment je ne sais pas.

Pourtant elle retourna le voir, et emmena même Léo, un amoureux. C'est là que tout a commencé. »

 

C'est ainsi que Paul Otchatovski-Laurens a choisi de vendre le nouveau roman de Leslie Kaplan. Ça ne casse pas des briques, mais ça m'a interpellé. J'avais envie de savoir à quoi correspondait ce « tout » qui avait commencé comme ça.

Ah oui ! Aussi, ce qui m'a intrigué et attiré, c'est surtout le titre. On ne se refait pas !

 

Jean-Pierre Millefeuille, professeur à la retraite, veuf, obsédé par mort et par ses pensées, écrit un article sur les rois pour un magazine (ça fait des mois qu'il y est...). Il voit des amis (Micheline, Jeanne, Charles, Ernest et par mégarde Joseph le SDF), Zoé et Léo, son fils Jean. Il passe son temps à lire Shakespeare, à boire des bières et manger de la choucroute à la brasserie d'en bas. Il fait les boutiques pour s'acheter des chaussures. Va souvent « voir les nouveautés » à la Fnac rue de Rennes, alors qu'il la trouve laide et n'y achète jamais rien. Organise des dîners, des soirées entre amis où on boit du bon vin et on parle littérature. Des fois, il part même en week-end chez Micheline. Il ne semble pas avoir de problèmes d'argent.

Ses problèmes, à Millefeuille, c'est la mort, les cauchemars (un jour, il se voit sans nez...), c'est le premier chapitre du roman de Léo qu'il est censé lire et commenter, c'est le jeune couple de SDF à qui il a donné cent euros et qu'il souhaite aider.

Voilà l'histoire de Millefeuille, et du roman. Un homme qui mange de la choucroute, lit Shakespeare et qui commente souvent ses pensées à voix hautes.

 

« Le type plus âgé qui était avec eux, lui, avait vraiment l'air d'un sale type, une allure de délinquant, peut-être une sorte de chef.

Après tout, je n'en sais rien.

Trop facile, eux, des innocents.

Quand on est si jeune... quand on est si jeune... quoi, quand on est si jeune ?

Pas une excuse d'être jeune. Pas un crime non plus.

Et pareil pour les vieux, se dit Millefeuille en rigolant.

Moi je suis vieux, et j'ai l'intention d'être encore plus vieux.

Il faut que j'aie le temps... se dit Millefeuille.

Le temps de quoi ? se demanda Millefeuille.

Le temps, le temps...

Le temps de commettre tous les crimes que je porte en moi, se dit Jean-Pierre Millefeuille, et il se mit à rire tout seul, un vrai rire.

Je pense trop, se dit Millefeuille, quand on commence... quand on commence...

Eh bien quand on commence on pense n'importe quoi, se dit Millefeuille en se levant et en se secouant.

Il se rassit en se disant, C'est idiot. J'ai envie de rester encore un peu.

Un ange passa. »

page 121, où Millefeuille est assis, seul, dans un parc. Je n'ai oublié aucun mot, aucune virgule, rajouté ni enlevé aucune majuscule.

kaplan2.jpg

Ce qui est le plus original dans le roman, ce n'est certainement pas l'histoire, vous l'aurez compris. C'est l'écriture de Leslie Kaplan. Je n'avais rien lu d'elle avant Millefeuille, alors je ne sais pas si la construction est propre à ce roman ou si c'est une habitude chez l'auteure de Mon Amérique commence en Pologne. Les codes structurels du récit sont littéralement explosés. Les dialogues ne sont signifiés que par quelques « dit-il » au milieu d'une phrase, par une majuscule après une virgule, pas un saut de ligne. Mais pas de tiret, pas de guillemets. Il faut se débrouiller avec le peu d'informations pour démêler la narration des pensées de Millefeuille et des dialogues.

Les codes grammaticaux sont également bousculés. Mais ça, c'est plus habituel dans la littérature française. Et puis il ne faut pas oublier qu'on est chez POL, la maison où il fait bon écrire différemment.

« Il se fit un café et des toasts en écoutant les nouvelles, et ensuite avec un peu de temps d'avance il sortit, direction Opéra, Quand faut y aller faut y aller. » page 30

 

Rien de bien transcendant dans l'intrigue, qui devient complètement débile à la fin. J'ai beau chercher un autre mot, moins familier, je ne trouve rien qui corresponde mieux à la fin du livre. Et puis, les pensées de Millefeuille, à longueur de temps, qu'est-ce que c'est agaçant (« Ah quel idiot, s'entendit dire Millefeuille, excédé, en même temps surpris par son propre ton. Pas de contenu précis, juste ça, Quel idiot. (…) Comme il détestait être surpris, et surtout se surprendre lui-même, il changea de sujet. » page 20, je précise que, dans cette scène, il est seul chez lui). C'est fatigant, il ne cesse de penser, dans sa tête, à voix haute, de se surprendre, de commenter ses pensées, de penser qu'il ne pense à rien, de penser qu'il pense trop. Ce livre n'est pas un épisode de quelques mois dans la vie d'un homme, mais la vie des pensées de cet homme.

 

Bref, j'ai été enthousiasmé un moment par la forme, puis ça a fini par me barber autant que le fond. Si vous avez trois heures à tuer, entraînez-vous plutôt à faire un millefeuille, et gardez-moi une part.

 

« Le téléphone va sonner, se dit Millefeuille. Le téléphone va sonner, quelqu'un va m'appeler, je parlerai à quelqu'un.

Le téléphone ne sonna pas.

Évidemment, pensa Millefeuille. Évidemment. Je n'existe pour personne. Et quand je mourrai... personne ne se souviendra de moi. » page 161

Commenter cet article