Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Nadia Galy, Le cimetière de Saint-Eugène, roman, 240 pages, Albin Michel, mars 2010, 16 € ****

Publié le par Sébastien Almira

galy1.jpgNadia Galy est l'auteure du "très remarqué" Alger, Lavoir Galant (dixit Albin Michel) que je n'avais cependant pas remarqué. Fort heureusement, je n'ai pas raté son second roman. Posant également ses bases en Algérie, elle développe une histoire plus complexe qu'elle n'y parait, plus intéressante que ne le dit la quatrième de couverture, plus acerbe et plus douce à la fois que tout ce que vous avez pu lire sur l'Algérie en littérature. (Ah, je sais, j'y vais fort ! Mais mon but dest de vous prouver qu'il faut absolument lire ce magnifique roman, alors... !)

 

Slim a été élevé par une mère veuve qui ne sait ni lire ni écrire, avec l'image d'un père martyr du FLN. La France ? Niette ! Il la hait plus que tout. C'est à cause d'elle qu'il n'a pas de père. Alors quand il rencontre, pour le boulot, cette Française qui veut apprendre l'Arabe, encore plus quand elle l'appelle chez sa mère, il est au bord de la crise. Qu'est-ce qu'elle lui veut, à lui ? Pourquoi l'a t-elle choisi ? Qui est-elle pour s'immiscer dans sa vie à lui et à Inès, sa mère ? Quels secrets remontent à la surface par sa faute ? Qui était vraiment cet homme mort avant sa naissance ? Qui est ce meilleur ami, Moka, qui ne supporte pas qu'une femme pénètre le cercle intime de Slim ? Quelle est cette étrange relation qui les lie, les protège, les unit jusqu'à la solidarité à toute épreuve après la trahison, jusqu'à la mort après l'amour ?

 

galy2Autant de questions pour autant d'autres que j'oublie. Autant de questions pour autant d'autres qui nous obligent à poursuivre la lecture. Autant de questions pour autant d'autres qui tissent le récit sans faille de Nadia Galy, la conteuse d'histoires merveilleuses, la conteuse d'histoires d'amours, d'amitiés, de violences (extrait 3), de trahisons, d'humour (extrait 1) de souvenirs, de réalités (extrait 2), de révélations et de littératures.

 

Comme l'auteure phare de la maison, Nadia Galy a un style qui se reconnaitrait entre mille. Mais contrairement à Amélie Nothomb, dont l'économie de vocabulaire n'enlève rien à la prestance du texte, Nadia Galy utilise un vocabulaire des plus riche et une construction des plus complexes sans jamais alourdir son récit inutilement.

Laissez-vous tenter par cette exquise découverte méditérranéenne. Dépaysement géographique, culturel et littéraire assuré !

 

A Nadia Galy,

Votre "premier demandeur, (votre) première signature" à Paris le 27 mars 2010.

 

 

Extrait 1 (page 37) :

"Ma chère brodeuse Inès, cette robe il est magnifique, alors je veux que quand les prunelles de quelqu'un ils verront cette motif de broderie, il saura que c'est Badra qu'elle est dedans. Badra, c'est moi comme tu le sais, et tu vas savoir que la motif elle est à moi aussi, à partir de tidsuite. Je l'achète, c'est comme ça pas autrement. Je veux que personne, femme ou homme, autre que moi, ne peut trouver ces poissons qui nagent sur les manches de ses bras. Je sais que tu seras d'accord parce que ton coeur est grand, et ton porte-monnaie aussi avec ce que je vais lui mettre dedans !" (lettre de Brada à Inès)

 

Extrait 2 (page 39-40):

"LE VISA VACANCES-TRAVAIL EN FRANCE, OU LA FUITE ANNONCEE DE NOS CERVEAUX", titre sur trois colonnes le quotidien du soir. Les regards de Slim et de Demi-Tour s'accrochent, Slim discerne une ombre triste dans celui de leur ami. Les visas, tout le monde est au courant et n'a que ça à la bouche. Même la mère patrie sait. Et elle tremble dans ses bottes, redoutant l'exode de ses Zalgériens chéris, ses bacheliers, ses licenciés ès-quelque chose pour lesqueles elle s'est saigné aux quatre veines, mais qu'elle empile par paquets de mille dans les bureaux de main-d'oeuvre. Elle les devine déjà tirant leur révérence, ventre à terre, l'écume aux lèvres et des rêves plein les yeux, pour aller se jeter dans le giron de la concurrence, cette marianne dépoitraillée qui va pieds nus et n'a de cesse de ruiner ses plans. Tout ce que l'Algirie est parvenue à faire, et dans la panique encore, c'est fourbir une réplique sur le thème : "Méfiez-vous, les gars, tout liquide n'est pas de l'eau." Pourtant, le pays n'en a que faire de ces exhortations à la prudence.

Résultat, le consulat de France, débordé pour un rien, n'avait pas besoin d'un tel cataclysme pour imploser. En moins de quarante-huit heures il implorait grâce, et depuis ce matin, il est carrément fermé. Rideau ! En fait, il se passe que la France expérimente une énième politique de l'immigration : durcir l'obtention des visas de tourisme, mais permettre en échange aux diplômés - ceux du dessus du panier-  d'aller faire plus ample connaissance avec la crémière qui va avec le beurre et son argent. Avantage : le droit d'occuper des petits jobs limités à six mois. Mais niet pour les formations excédant 500 heures, niet pour l'embauche définitive, et fin des festivités au bout de deux ans ! Ceux-ci écoulés, "Sarrasins, go home ! ".

 

Extrait 3 (pages 75-76) :

Il ne regarde pas le soleil avec un tamis, comme ces pleutres qui s'accommodaient de lui quand rien ne se présentait de mieux, ou quand ils avaient la flemme de descendre dans les rades enfumés du port pour y grimper des matrones dont la cupidité n'a d'égale que le prix de leur ratelier. Tout ce temps, toutes ces nuits d'apprentissage, il a étudié ces brutes capables de forniquer avec n'importe quoi dans le noir, vite fait, avec une frénésie inouïe, soi-disant parce qu'ils n'ont ni or ni argent pour aller aux putes. A l'affût dans les fourrés du Château, ils lui sautaient dessus sans le voir, brusques, convulsifs, fiévreux, au sacro-saint motif que "les femmes, ça manque".  Mon oeil ! Si c'était vraiment ça, pourquoi continueraient-ils, une fois mariés et nantis d'une demi-douzaine de rejetons, à s'offrir à la dérobée le veuf et l'orphelin ? Sans parler des raclées qu'ils lui mettaient parfois après, histoire de poser leur virilité. Tous des salauds, les autres hommes.

Commenter cet article