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Pierre Vens, La nuit grecque, roman, 290 pages, Albin Michel, avril 2014, 20 € **

Publié le par Sébastien Almira

 

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Ma seconde escapade en Grèce étant imminente, je me mets à lire les quelques livres que j'avais sélectionnés sur le sujet. On commence avec un premier roman que j'imaginais sympathique, agréable et chaud dans tous les sens du terme.

 

Vincent, quadra marié, père de famille et chef d'entreprise, voit sa vie voler en éclat le jour où il est contraint de se rendre à Athènes pour voir un client qui lui doit pas mal d'argent. Une somme qui permettrait de payer les salaires de ses employés et de ne plus avoir les banquiers et les investisseurs sur le dos un petit moment.

Sa vie de couple est déjà en jachère, aussi, quand il voit dans un bar de la capitale l'ombre d'une femme derrière un rideau, affairée à préparer un spectacle, il a tout de suite envie que quelque chose se passe. Que sa vie soit de nouveau satisfaisante, agréable. Le spectacle se termine et c'est finalement un homme qui sort de derrière la scène. Un jeune Athénien, efféminé mais divinement beau, bronzé, fin et légèrement musclé, à la barbe travaillée. Un Grec. L'alcool aidant, Vincent décide de draguer le jeune homme et c'est une histoire d'amour dramatique qui commence.

 

« Il laisse la porte de sa chambre se refermer derrière lui dans un claquement sec, dévale l'escalier, affronte la clim, sort de l'hôtel et se laisse embrasser par la nuit grecque. » page 42

 

Au delà de cette belle image du passage de l'hétérosexualité de Vincent à son homosexualité (par le biais d'une personne dont il tombe sous le charme en pensant que c'est une femme et qui se révèle être un homme), la première moitié du roman manque cruellement de plaisir de lecture, d'intérêt même.

L'écriture est clinique, comme les sentiments, on a presque l'impression de lire un essai (pas très développé) sur... Sur quoi, d'ailleurs ? Les sentiments nouveaux et troubles de Vincent pour un homme ? la découverte de la Grèce ? la chute d'une entreprise entre les mains de financiers aux dents longues ? la vie de famille qui se délite ? l'amour inexistant d'un père pour son fils ? le cœur d'un jeune homme qui a besoin qu'on lui offre la lune afin qu'il se sente aimé ? Tout est survolé, sauf peut-être le dernier point, même s'il est un peu brouillon.

Et puis presque pas de Grèce, presque pas de cul, c'est vous dire ma déception.

 

« De son bagage, il sort sa trousse de toilette et une chemise bleue. Le miroir de la salle de bain lui renvoie le visage d'un homme d'une quarantaine d'années au regard bleu. Ses cheveux ont commencé à blanchir uniformément mais les rides tardent à s’ancrer sur son visage. Il se regarde torse nu, il a perdu du poids récemment, et ça lui va bien. Il se parfume, enfile sa chemise qui le mincit encore un peu plus, souligne sa musculation et dessine ses épaules rondes. » etc. (pages 11-12)


Dans la deuxième moitié, lorsque Vincent s'enfonce un peu plus dans la spirale infernale, lorsqu'une lueur d'espoir apparaît peut-être, au loin, là-bas, lorsque la Grèce réapparaît dans le récit : tout devient plus clair, plus beau, plus limpide, plus lisible aussi.

Est-ce un procédé d'écriture voulu par l'auteur ? En tout cas, j'ai eu l'impression qu'au fil du récit, à mesure que l'esprit de Vincent s’éclaircissait, la plume devenait plus agréable, plus belle. Attention, tout est relatif, ni la plume ni le roman ne deviennent magnifiques mais, malgré le manque, malgré la peine, malgré la douleur, malgré les ombres qui planent toujours, c'est là que le roman devient beau, la lecture plaisante et la Grèce envoûtante.

Il est dommage que la Grèce finale n'ait pas transpiré sur le reste du roman. Je rêvais que La nuit grecque soit une avalanche de sentiments contradictoires, de scènes sexuelles et sensuelles, de ruelles grecques baignées de soleil entrecoupées des problèmes de couple et d'argent que l'on connaît à Vincent, mais le rêve n'est pas devenu réalité. Réalité qui ne suffit pas pour décrocher une troisième étoile, celle qui vous invite gentiment, mais expressément, à vous pencher sur le livre.

 

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Une petite idée, après l'extrait clinique, de la beauté de certains passages :

« Sur le parking à l'entrée du village, il coupe le moteur du deux-roues qu'il renonce à cadenasser. Lentement, reprenant son souffle, il emprunte les premières marches qui se faufilent entre les maisonnettes et conduisent à la seule place du hameau. La montée est rude avec le soleil du matin. Les marches sont couvertes de peinture blanche écaillée par le vent et les passages incessants. l'endroit est baigné de silence. Ici, le bruit s’excuse. à sa gauche, surgit un figuier chargé de frits exhalant une forte odeur sucrée. Les petites maisons n'ont pas de de nom, pas de numéro et il ne voit aucune rue indiquée. Dans une de ces maisons, Théo a vécu. Il a foulé cent fois ces pavés, marché sur la petite place aux quatre tables en bois et à peine plus de chaises : ici, il a dû rire et pleurer, raconter son histoire et peut-être aussi penser à lui, les soirs où l'on ne peut plus s'étourdir d'autre chose que de ses propres souvenirs.

La place est vide et le bar accolé à l'église du village s'anime à peine. La porte étroite de bois bleu est entrebâillée. Vincent s'assied sur une des chaises et attend, pendant des heures, sans bouger. Il distingue les petites cloches de l'église se balancer imperceptiblement sous le vent sans émettre aucun son. Des hirondelles décrochent et piquent vers le sol, puis il les voit haut dans le ciel, à s'en brûler les ailes. Il ressent alors ce que son jeune amant, son jeune amour, a trouvé dans cette île douce et minérale aux habitants silencieux et accueillants : une promesse d'éternité.

Le soleil se fait cuisant et, de la porte du café, un vieil homme l'observe puis disparaît. Vincent attend que le monde vienne à lui, sans forcer, sans calculer, sans que l'absurdité de ses désirs ne vienne au travers. La vie lui a appris que les choses ne viennent à soi que lorsqu'on a cessé de les vouloir. Alors il n'attend plus rien, il laisse aller son corps, assis là, entre ces murs blancs et ces volets bleus, sur cette petite place de galets noirs et blancs, à l'ombre d'une église orthodoxe et sous le regard soupçonneux d'un vieil homme tapi dans la taverne.

Le soleil l'ignore désormais. L'ombre tapisse de nouveau la place. La porte du café s'ouvre et en sort un homme fort avec des mains énormes dans lesquelles il tient une carafe d'eau et une petite bouteille d'ouzo. Il salue Vincent et pose le tout sur la table.

- Vous venez de loin, lâche-t-il.

- Oui, je viens de loin. mais je reste un peu.

- Je peux vous faire du poisson et une salade grecque, avec les tomates de mon jardin, dit l'homme.

- C'est parfait.

Il disparaît dans sa taverne. Un couple passe devant lui et le salue. Il entend des bruits de portes et, au loin, le son étouffé d'une radio. Après une demi-heure, le vieil homme revient les bras chargés de nourriture qu'il dispose sur la petite table. un chat rôde, il l'écarte en tapant dans les mains et le bruit sec fait vibrer les murs du village, court jusqu'à la mer, et emmène avec lui les odeurs de raisins et d'olives noircies par le soleil.

- Vous êtes mon invité, dit l'homme. (Et il s'assied à la table.) Ceux qui viennent ici n'attendent jamais comme vous. Ils tapent à ma porte, agitent le bras quand ils m'aperçoivent. Il manque toujours de quelque chose.

- Je cherche un ami, dit Vincent.

- Nous cherchons tous un ami, dit l'homme en mangeant.

- Il a une maison ici, enfin, je crois. Parce que j'ai perdu cet ami il y a des années.

Le vieil homme pose ses couverts et s'essuie la bouche avec une petite serviette de papier fin.

- Je suis né dans ce village. J'y vis depuis soixante ans. Je peux probablement vous aider.

- J'ai une photo, mais elle date d'il y a quelques années. Mon ami a certainement changé depuis mais c'est tout ce que j'ai. (Vincent sort de sa poche la photo un peu écornée.) Voilà, c'est lui, dit-il en pointant Théo.

Le vieil homme fixe la photo et Vincent voit que son visage se libère du masque de dureté qui le protège. Les yeux du vieil homme s'ouvrent grand. Il tient la photo et semble se concentrer.

- Alors c'est vous, le Français ? » pages 273 à 276

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