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Răzvan Rădulescu, La vie et les agissements d'Ilie Cazane, roman traduit du roumain par Philippe Roublière, 260 pages, Zulma, mars 2013, 20,50€ ***

Publié le par Sébastien Almira

 

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Ilie Cazane sont deux personnages hors du commun. Le premier du nom n'a jamais travaillé, mais réussit pourtant à vivre comme il faut grâce à une gueule sympathique et un bagou qui ensorcelle les serveurs comme les policiers, les filles comme les beaux-parents. C'est ainsi que nait le second, son fils.

Sous le régime du Conducător Ceauşescu, on suit de manière décousue le chemin des deux héros, la vie et les agissements d'Ilie Cazane.

L'élément principal du roman réside en le génie du père qui parvient à faire pousser des tomates grosses comme des courges. Assez vite, tout le village est au courant et les autorités le somment de leur révéler son secret afin d'en produire industriellement. Mais le bonheur d'Ilie Cazane qui fera aussi son malheur est qu'il n'a pas de secret. Il se fait emprisonner, interroger, torturer, mais n'a rien à répondre, rien à dévoiler.

 

« Sur le visage du premier, auparavant grassouillet et jovial, de l'incertitude se lisait. Il était troublé. Il tenait dans les bras une tomate de cinquante centimètres de diamètre et on voyait, tant il transpirait, combien il lui avait été difficile de l'apporter jusque-là. L'officier posa la tomate dans un coin et dit :

- Cazane, Cazane, je t'ai donné de ma propre main des graines pourries. Avec le plus mauvais terreau possible. Tu as planté la graine, nu comme un ver. Nous t'avons surveillé, nous t'avons fouillé jusque dans l'arrière-train. Nous t'avons repris la caisse. Nous sommes au cœur de l'hiver. Et regarde quelle tomate a poussé !

Désespéré, le Colonel se mit à hurler :

- Donne-moi tes poudrettes, Cazane, sinon tu pourriras ici !

Cazane, assez faible, vieilli, répondit :

- Je vous les donnerais bien, mais je n'ai mis aucune poudre.

Le Colonel pleurait.

- Je sais bien, Cazane, je sais que tu n'en as pas mis. Mais je ne peux le croire. » page 19

 

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Avec cet élément de l'histoire, assez kafkaïen, je m'attendais, à tort, à un roman absurde, à une critique cynique et extravagante du régime de Ceauşescu. Que nenni ! Si certains passages soulèvent l'ahurissement et d'autres prêtent à sourire, aucun ne m'a tiré d'éclat de rire, et le côté kafkaïen ne va pas très loin.

Le roman n'en est pas pour autant mauvais, loin de là. Il y a même un point assez remarquable à préciser : la plume de Răzvan Rădulescu, décrit comme « l'un des auteurs les plus inventifs de sa génération ». Aussi fluide qu'élégante, elle procure un réel plaisir de lecture, en nous baladant au grès des envies de l'auteur, au fil de son récit décousu et de ses interminables passages narratifs et/ou descriptifs. C'est grâce à ses envolées littéraires que je ne me suis pas ennuyé des histoires secondaires comme la description d'un village ou la vie toute entière de celle qui a été il y a fort longtemps la logeuse du Colonel Chirită en charge de l'affaire Cazane. L'auteur n'a pas peur de noyer ses lecteurs dans de longues descriptions, ne lésinant jamais sur d'innombrables détails qui n'ont d'autre utilité que de rendre le récit le plus réaliste possible. Sinon, qui se soucierait de savoir que « Madame Sticlaru, malgré ses quatre-vingt-dix kilos (ainsi que le lui avait indiqué la balance de la polyclinique Sainte-Vendredi, à sa dernière consultation), se mouvait avec agilité », et qu'un jour, elle avait été vue« sur la selle d'une motocyclette, attendre que le feu passe au vert, au carrefour de la rue Moşilor et de la place Obor » (page 140) ?

Cependant, je ne cache pas ma déception quant à l'histoire. Je m'attendais à plus cynique, plus burlesque, plus extravagant, mais la vie et les agissements d'Ilie Cazane père et fils, entre la nature désinvolte et mystérieuse du premier et l'enfance solitaire et drôlatique du second, m'ont tout de même fait passer un bon moment, servi par l'écriture exquise de Răzvan Rădulescu.

 

 

Merci à Catherine Henry des éditions Zulma pour l'envoi de ce livre !

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