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Stéphane Servant, Le cœur des louves, roman à partir de 16 ans, 530 pages, Rouergue, Doado, août 2013, 17,50 € ****

Publié le par Sébastien Almira

 

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Comme ça fait quelques semaines que je l'ai lu et qu'il est de toute façon inutile d'en dire trop sur l'histoire, je copie un petit résumé de chez Decitre :

« Célia et sa mère, une écrivaine à succès en panne d'écriture, reviennent vivre dans la maison de leur grand-mère, morte depuis des années, au cœur d'un village perdu dans les montagnes. Leur retour est mal vécu par certains, comme s'il ravivait de vieilles histoires enfouies. » Et je peux vous dire qu'il va en raviver des vieilles histoires enfouies, des haines et d'anciennes amours, de terribles secrets et quelques souvenirs heureux.

 

« Alors oui, ce soir-là, alors que la vieille femme plongeait son regard de l'autre côté de la fenêtre, elle s'était dit que sa grand-mère avait quelque chose de la sorcière. Peut-être pas de celles qui volent sur un balai. Mais elle était de ces femmes qui ont dans le cœur un éclat de lune qui les pousse à marcher à côté du monde. » page 39

 

À vrai dire, c'est un roman d'apparence très sombre, qui frise parfois avec la fantastique ; disons plutôt un côté un peu mystique. L'ambiance que parvient à instaurer Stéphane Servant vous imprègne tout entier à mesure de votre lecture. Une ambiance morose, morbide, malsaine dans laquelle tente désespérément de garder la tête haute et de survivre la jeune Célia, la petite-fille de celle qui jadis était appelé la sorcière et la putain. Et si, en plus, sa mère se défile dans une semi-dépression d'où elle ne parvient pas à écrire le foutu manuscrit que son éditeur lui réclame depuis des lustres... Vouée à elle-même, Célia affronte seule (ou presque) les fantômes du passé comme les vivants qui ne cachent pas leur haine sans nom (et sans explication aucune) envers sa famille.

 

 

« - Tout est si confus depuis que je suis arrivée ici. Parfois, j'i l'impression de ne plus savoir où est la réalité.

- La réalité ? Quelle réalité ? demande Alice en souriant.

- Eh bien, je ne sais pa, ce qui relie les gens entre eux. Les sentiments, les histoires.

- La réalité est un mensonge, Célia.

- Un mensonge ?

- Tu crois qu'on voit les choses comme elles sont ? Vraiment ? interroge Alice qui tire des tissus du coffre en bois. Tu sais quoi ? Moi je pense que tout ça, c'est des inventions. Des inventions d'humains. Des illusions. On met des mots sur des choses qui n'existent pas. On se persuade comme ça que notre vie a un sens. On se donne des prétextes pour faire passer la peine ou la douleur. On court après des rêves de bonheur. Et qu'est-ce qui reste au final ? Rien. Il reste rien ? » page 147

 

L'auteur nous sert une galerie de personnages (principaux, secondaires et même les plus insignifiants) impressionnante. On finit par connaître tous les traits de caractères, toutes les manies, toutes les relations et, finalement, tous les secrets, de tout le village. Il y a dans la tenue de cette histoire comme dans l'écriture une grande maîtrise de la part de Stéphane Servant. Chaque personnage, chaque lien, chaque secret, chaque détail, chaque paysage est travaillé au scalpel pour ne rien laisser au hasard. Ça impressionne à la lecture.

En parlant de paysages, la forêt devient un personnage à part entière du Cœur des louves. Vous connaîtrez chaque recoin des bois par cœur, vous découvrirez le lac noir et sa légende qui effraient tant les habitants du village. Les descriptions plantent le décor de manière autoritaire : vous y êtes, vous ne pouvez vous échapper, contraints que vous êtes de suivre le destin sinueux de ces trois générations de femmes pas décidées à se laisser marcher sur les pieds. Vous les suivez malgré le froid et la neige, malgré les superstitions et les légendes, malgré la haine et le désespoir. Vous n'y pouvez rien.

 

« Les vieilles personnes sont comme les enfants. Pour être heureux, il leur suffit de croire à leur propres histoires. » page 251

 

Je ne sais pas combien de temps il a fallu à l'écrivain pour écrire Le cœur des louves mais c'est un vaste projet qu'il a monté au millimètre près, en veillant à ce que tout soit parfait. Des personnages au paysages, des secrets aux légendes, des sentiments aux non-dits, vous ne trouverez aucune faille. Cette histoire de secrets de famille sur fonds de pseudo-sorcellerie sur trois générations de femmes (aussi hors du commun soient-elles) ne me tentaient pas le moins du monde quand j'ai découvert un résumé mais c'est un énorme coup de cœur de l'équipe du Rouergue qui m'a quasi été envoyé de force et que j'ai commencé à lire pour ça. Alors, Adèle, forcez-moi encore ! Redonnez-moi du Coeur des louves, puisque j'étais près de passer à côté d'une telle merveille, je vous suivrai encore la prochaine fois. Les yeux fermés.

Vous aussi, laissez-vous tentez par ce roman magistral pour grands ados, et pour adultes même, au pouvoir envoûtant, dont vous ne parviendrez pas à vous défaire de sitôt. Une vraie histoire de sorcellerie, je vous dis...

 

 

Un immense merci à Adèle Leproux des éditions du Rouergue pour ce livre magnifique !

 

 

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Encore quelques extraits :

 

« Et au bout du chemin, le Moulin est bien là, planté de guingois dans un béal boueux. Ses murs lépreux envahis de mousses et de lierre. Ses fenêtres au verre grossièrement dépoli. Les volets vermoulus, le jardin mangé d'herbes folles et de bidons d'huile et de pièces de voiture rongées de rouille comme des carcasses d'animaux. Et, derrière la bâtisse, la forêt énorme qui menace d'engloutir le bâtiment. Comme elle s'approche en frissonnant, au rez-de-chaussée, un visage apparaît derrière une fenêtre étoilée. Un œil tuméfié. Les lèvres fendues. Le visage ravagé d'une jeune fille qu'elle reconnaît. Alice. Et quand Alice l’aperçoit, ses lèvres derrière la vitre forment silencieusement le prénom de cette ombre qui grelotte au-dehors : "Célia." » page 67

 

« Faisait-elle partie de ces pauvres filles qui se retrouvent grosses pour avoir dit oui trop tôt, non trop tard, ou qui n'avaient simplement rien dit parce qu'elles ne savaient pas quoi dire ou parce qu'on les avait fait taire ? » page 442-443

 

« Les yeux ne servent à rien. Il suffit de savoir sentir. Ressentir le monde autour de soi. Sa laisser pénétrer du chaos sans forcément chercher à tout ordonner. Parce que nous-même nous ne sommes pas autre chose qu'une part du chaos. » page 472

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