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Stéphane Velut, Cadence, roman, 190 pages, Christian Bourgois Editeur, août 2009, 15 € ****

Publié le par Sébastien Almira

Non, non, je n'ai pas fui ce blog ! Même si je l'ai "délaissé" pendant un mois, il est toujours là, et moi avec. Avec en prime un nouvel article littérature. Un roman de la rentrée publié chez Bourgois, que j'aurais plutôt vu chez un Albin Michel en forme, un Gallimard version rentrée 2008 (de belles prises de risque en ces mois d'août et septembre) ou encore un POL.


cadence2Tout commence en février 1933 à Munich lorsque le narrateur est investi d'une mission de la plus haute importance : peindre la toile qui donnera espoir au peuple allemand, faire d'une fille aux boucles blondes l'icône d'un pays en chute libre, dorer le blason d'un homme qui monte pendant la crise à coup de propagande.
Mais le peintre ne croit pas en Hitler, pas plus qu'en les hommes "ordinaires". Il ne le fait pas non plus pour l'argent qu'il touchera à la fin des sept mois prévus pour la création et la livraison de l'oeuvre. Non, il nourrit de bien plus grandes ambitions.


"Elle avait des émotions (et) ses émotions avaient un petit effet sur moi. Et cela m'était insupportable, je n'avais rien prévu de tel. Avant de la voir, je l'avais imaginée finie toute à moi, sage et asservie. Mais la petite s'avérait encore loin d'être à moi totalement, elle était encore pétrie de ses souvenirs et de ses peurs, incapable de devnir pleinement mon jouet. Elle arrivait parasitée par la vie. Il fallait que je la vide. (...) Elle n'avait besoin d'aucun passé pour ce qu'elle allait devenir."

Le ton est donné, la trame lancée. On découvre au fil du récit ce que le peintre désire faire de la fille qui lui est offerte en modèle et non pas en objet, comme il le désire et comme il l'entend.

"Le silence serait le seul moyen de parvenir à mes fins. Que je la laisse ainsi dans l'ignorance de mon projet, inquiète, attentive à tous mes gestes, et elle finirait bien par ne plus penser qu'à cela, comme moi."

Comme nous. Ce silence dosé nous emprisonne dans la Cadence de Stéphane Velut, attentifs à tous ses mots. Et on finit par ne plus penser qu'à ça, comme lui, comme elle.

Avant, il peignait des vieillards, des fous. Debout, nus, grandeur nature. Mais "ce n'était plus convenable". Plus personne ne s'intéressait à lui, à son travail, il n'était plus exposé nulle part. "Car la variante, ce qui vous fait quelque peu singilier, a vite fait de vous rendre abject aux yeux des gens quelconques." Alors, il avait sauté sur l'occasion. Il pourrait peindre, mais ça l'intéressait peu désormais. Ce qui lui importait, c'était son projet, qu'il pourrait enfin réaliser.

"Je pensais que deux mois pour façonner mûrement l'ensemble et le réaliser nous suffiraient. Un temps qui s'annonçait de pur délice. Ensuite je la peindrai, Hitler pouvait attendre."

Avec la complicité de Wermer Troost, "le plus grand prothésiste de l'Allemagne", il mène à bien son projet, dont il nous dévoile cadence1les pendants à petites doses.

"Nous nous accordâmes sur les cuirs, les fixations diverses et les aciers polis qui offraient tout à la fois confort, esthétique et rigidité. Je laissai, en revanche, toute liberté dans les choix mécaniques. Les subtilités de fabrication de l'ensemble m'échappaient totalement."

Dans un style aussi poétique et soutenu qu'horrible et tranché, Stéphane Velut signe là un récit puissant, dont on ne connait la teneur que petit à petit. Inquiétant lorsqu'il commente à demi-mots l'oeuvre dont il est si fier au début de ce carnet qu'il écrit au moins de septembre. Suffoquant lorsque l'on comprend ce qui se trame au dernier étage du 18, à Betrachtungstrasse. Le premier roman du neurochirurgien et professeur d'anatomie de cinquante-deux ans est une des merveilles de la rentrée qui passent inaperçues, un conte cruel, un petit bijou d'horreur et de sensiblerie, à mi-chemin entre un Kafka et un Burton, sur fond de traque allemande que l'on connait, contée ici d'une manière assez particulière. Tout comme ce roman, très particulier, de ceux qui ne plairont pas à tout le monde, mais qui ont la carure d'un chef-d'oeuvre.


Après que le jury du Prix Virilo (blog) a jugé qu'il "ferait peur même en banlieue", Cadence a reçu le Prix Sade 2009.

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