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Walter Siti, Une douleur normale, roman traduit de l'italien par Martine Segonds-Bauer, 210 pages, Verdier, août 2013, 20 € *

Publié le par Sébastien Almira

douleur

 

Turin, 1994. Walter est écrivain, il écrit les Réparations d'amour pour Mimmo, son ami. Pour lui prouver son amour pour lui. Pour lui prouver que « l'amour homosexuel peut être durable et s'intégrer sans trop de peines au sein d'une vie consacrée à l'écriture. »

Mais le manuscrit est refusé par son éditeur (« Enfin, tu ne vois pas que ce sont des putes ? Ils ne publient que de la littérature de seconde zone, ne te mets pas dans cet état. » page 10). Mais son image d'homme fort est ternie par le refus d'un livre significatif, il devient faible, passe son temps à pleurnicher mais ne supporte pas que Mimmo gâche sa vie à ses côtés, à le soutenir, avec « son inaltérable tendresse ». Aussi, il décide qu'il est temps de le faire partir. Le quitter lui briserait le cœur, se suicider lui bousillerait les nerfs : le seul moyen que Walter trouve est de se rendre haïssable à ses yeux afin qu'il le quitte de lui-même.

Il décide de réécrire le livre, en l'arrangeant selon ses besoins, sans peur de mentir, d’exagérer, de passer sous silence ou d'inventer.

« Oui, j'ai ajouté un peu de mensonge, et j'en rendrai compte à tout tribunal qui en fera la requête : mais ce qui me surprend encore, c'est qu'on ait besoin de si peu de manipulations pour transformer un livre en un autre. Je veux dire : un livre pour se faire pardonner en un livre pour se faire abandonner. » page 12

 

La construction du roman est originale. En 1998, Walter nous parle de cette histoire, c'est le début du livre qu'il écrit, et dans lequel il intègre quelques pages plus tard le livre qu'il a écrit en 1994 à Mimmo, ainsi que, dans une police de caractères et un corps de texte différents, tous les ajouts qui en ont fait la deuxième version. Avant de revenir en 1998 dans les dernières pages d'Une douleur normale pour nous expliquer la réaction de son jeune ami.

 

Le procédé est intéressant, l'intrigue avait quelque chose de troublant, de psychologique et semblait faire appel aux émotions. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé.

L'incipit est involontairement complexe, l'auteur semble ne pas s'en sortir avec ses phrases dans les trois premières pages. Un peu comme une dissertation qu'on écrit sans plan, ni relecture, au lycée. Dans d'autres passages, tout se mélange, les idées, les phrases, les significations, comme les signes de ponctuations (guillemets, parenthèses, tirets d'incise, italiques à n'en plus finir).

« Tu m'avais dit un soir « aujourd'hui j'ai lavé la voiture » et le monde soudain avait coulé de source, frais au point d'aller y faire un tour (« tu es l'un de ces pullmans qui ont la vie pour trousseau »). T'adressant à tes amies pour vanter la force de séduction du paréo : « Il m'a pratiquement violé », pour moi, au contraire, ç'avait été la première fois que je t'avais appelé « amour saint » ̶qui est le contraire de « sacré », l'adjectif que je réservais aux culturistes. L'intimité retentissait contre les murs de mes gestes et me laissait étourdi, agrippé à la queue visible du mode (italique dans le texte)sur lequel tout avait commencé. » page 40-41

 

Walter_Siti_foto.jpg

 

De plus, dès qu'il se met à décortiquer leur vie de couple, tout fout le camp. On ne se passionne ni pour l'un, ni pour l'autre, ni pour leur histoire dont l'intérêt est à peu près équivalent au sex-appeal de Walter, écrivain bedonnant d'une cinquantaine d'années. Aucune saveur ne se dégage de leur histoire d'amour, comme de l'histoire générale. On peine à poursuivre la lecture.

D'autant que le récit est bancal et le propos desservi par un illogisme ambiant (Walter écrit la première version pour se faire pardonner, pour se faire aimer, pour prouver que l'amour homosexuel existe, et la seconde version pour se faire haïr, abandonner. Alors pourquoi, dès la première version, écrit-il « Désormais tu sais à quel point je peux simuler : je ne voulais plus de toi, j'aurais donné un œil pour que ça se termine sur-le-champ » page 73, « Tu es tiède » page 79, « T'aimer est un labeur » page 80, « le rôle que je jouais : combien de fois, en faisant l'amour avec toi, ai-je espéré qu'à ta place il y ait quelqu'un d'autre ! » page 14).

Outre une complexité brouillonne, un problème de logique dans le propos et une cruelle perte d'intérêt, on peut regretter des passages à la limite du ridicule (« "Je voulais être au centre de la vie et avec toi j'y suis, mon raton", disais-tu : moi le rongeur sorti d'un conte pour faire le chauffeur. » page 35, « Mais le soir je te retrouvais nu, mon fiancé, sous les couvertures ; le panier rempli de pain, les yeux luisant d'une allégresse insensée. » page 61) et des tournures on ne peut plus familières (« Mon Dieu ne lui dis pas ça, qu'il va prendre la pose. », « Nous nous embrassions que l'omelette était encore chaude. » page 38).

 

Encore une grosse déception en cette rentrée 2013 avec ce roman qui finit par devenir brouillon et peu compréhensible dans le fond comme dans la forme, pourtant publié chez un éditeur de qualité. La fin (quelques dizaines de pages) tente de sauver les meubles, mais elle arrive un peu tard.

 

 

Merci toutefois à Colette Olive des éditions Verdier pour l'envoi de ce livre.

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