Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Denis Lachaud, J'apprends l'hébreu, roman, août 2011, Actes Sud, 230 pages, 18,50 € ***

Publié le par Sébastien Almira

j-apprends-l-hebreu.jpgFrédéric dix-sept ans, n'est pas un ado comme les autres, sinon il ne serait pas le personnage principal du nouveau roman de Denis Lachaud, auteur de J'apprends l'Allemand et Prenez l'avion (Actes Sud 1998 et 2009). La quatrième de couverture parle d'un gamin « fragilisé par une enfance vécue au rythme des mutations professionnelles de son père (…) (qui) a perdu le sens de la phrase, (et dont) seuls les mots lui parviennent, séparément. »

Mais ça va plus loin que ça : Frédéric est un ado complètement perturbé qui développe de graves problèmes de communication. Contraint d'évoluer avec un dictaphone pour poser les mots prononcés sur le papier afin de les comprendre, il est incapable de tenir une discussion en direct. Ce qui inquiète gravement sa mère.

Après avoir grandi à Paris, vécu à Oslo et Berlin, c'est à Tel-Aviv que la famille Queloz s'installe. Et c'est là que commence le roman. Perturbé à l'idée de déménager, de découvrir un nouvel espace, Frédéric est complètement angoissé lorsqu'il se rend compte qu'en plus d'apprendre une langue, il lui faut apprendre un alphabet et un sens de lecture. Mais apprendre l'hébreu est peut-être le signe du renouveau : une fois sur place, le pays, la ville, la langue, la chaleur, tout éveille en lui l'espoir de trouver une place dans le monde, et plus seulement dans son monde.

C'est l'occasion pour l'auteur de faire vivre toute une galerie d'individus aux antipodes les uns des autres en les questionnant sur leur rapport à Israël, à un hypothétique état palestinien et, surtout, au territoire. Question qui hante l'adolescent, le territoire tient une place primordiale dans le récit. Comment se sent-on à l'intérieur et à l'extérieur de notre territoire ? Quel est le sens de la vie sur ce territoire ? Comment apprend-on à vivre hors de ce territoire ?

 

C'est l'histoire d'un garçon perdu dans les méandres d'un monde qu'il ne comprend pas et qui ne le comprends plus, l'histoire d'une possible renaissance, l'histoire d'une ville, d'un pays et de son créateur, Benjamin Herzl, qui tient un rôle important dans le roman et dans l'imaginaire de Frédéric.

Denis Lachaud nous entraîne dans Tel-Aviv et dans la tête de ce garçon un brin dérangé. C'est un voyage étrange qui s'annonce, sans mille rebondissements, sans suspense, ni histoire d'amour à l'eau de rose ; en somme, sans faire de son livre un page-turner. Et, pourtant, jamais je n'ai eu envie d'arrêter ma lecture mais toujours de tourner la page, de connaître la suite de l'histoire de Frédéric, de Benjamin et de Tel-Aviv. Frédéric est le narrateur de la majeure partie du récit et Denis Lachaud rend à merveille le parler de l'adolescent en lui donnant une écriture et un comportement mi-enfantin, mi-intellectuel qui lui siéent à merveille.


Un très bon livre en cette rentrée, une histoire tendre, humaine, pour se reposer des multiples polars, romans d'anticipation et autres autobiographies déguisées qui nous sautent aux yeux sur les tables des librairies.

 

 

 

Un grand merci aux éditions Actes Sud et à Elodie Cédé pour l'envoi de ce livre.

Voir les commentaires

Dieu dans l'Art (ou l'art de dénigrer dieu)

Publié le par Sébastien Almira

Ne vous attendez pas à ce que je vous parle de tous les livres, de tous les films où Dieu  tient un rôle. Car si Dieu fait l'objet d'un culte dépassant l'entendement, tant sur le plan religieux que sulturel, je m'arrêterai à quelques oeuvres traitant ce vaste sujet avec humour.

 

 

Marc Dubuisson, La Nostalgie de Dieu, livre 1, Diantre ! éditions, 16 € ***

Marc Dubuisson, Le Complexe de Dieu, livre 2, Diantre ! éditions, 16 € ***


nostalgie 1

 

Noir sur blanc dans le premier tome, blanc sur noir dans le second, Marc Dubuisson met Dieu en scène de façon tout à fait originale. Dans La Nostalgie de Dieu, un homme qui s'apprête à se suicider ne peut s'empêcher de monologuer avant de sauter. Une voix lui hurle « TA GUEULE ! ». Dieu a fait son entrée en scène. Avec un cynisme à la hauteur de sa grandeur, un flegme intarissable et un désintérêt total pour la race humaine, Dieu s'entretient avec l'homme qui, d'abord surpris de le rencontrer, en profite pour l'assaillir de questions et accusations en tout genre.

Dans le second tome, devenu faible et douteux à cause de son entrevue avec l'homme suicidaire, Dieu dialogue avec son psy. Coupé d'ateliers psychologiques nécessaires à la thérapie du patient, le livre balance une rencontre haute en couleurs, (bien qu'en noir et blanc) où le cynisme est roi. Les dessins peuvent paraître simplistes, mais il n'en fallait pas plus. Le lien entre la simplicité des dessins et le cynisme des mots est assez fort pour ne pas avoir besoin de couleurs, de mouvements, de techniques, de froufrous qui gâcheraient l'intérêt de la BD et le travail du créateur.

 

Allez ! Un p'tit dernier !

« - Vous, par exemple, si votre chat se fait rosser par un clébard, ça va vous faire de la peine. Par contre, quand 300 Péruviens se font laminer dans un tremblement de terre, ça vous empêche pas de finir votre rosbeef.

- La peine est différente, je l'admets...

- Alors voilà, imaginez que pour moi... la Terre est peuplée de Péruviens. »


 

Habemus Papam, de et avec Nanni Moretti, avec aussi Michel Piccoli, 1h40, 2011

 

habemus-papam.jpgReparti bredouille de Cannes, Habemus Papam a néanmoins récolté six prix aux Nastri d'Argento (prix de la presse italienne) : production, costumes, décors, photographie, sujet et meilleur film.

Après la mort du Pape, le Conclave se réunit pour élire le nouveau représentant de Dieu. Dans la salle, chacun pense aussi fort qu'il le peut "pas moi... pas moi !". Après un premier tour où les favoris sont tous à quasi égalité, on repart pour un tour. Et là, changement radical : Melville, qui ne s'était pas présenté, ne figurait pas parmi les favoris et n'avait pas même reccueilli une voix au premier tour, est élu. On lit l'hésitation et la peur l'envahir lorsque son som se fait entendre trop souvent, lorsqu'on commence à l'applaudir avant même d'avoir terminé le dépouillement, lorsqu'on lui demande de faire serment et lorsque, devant sa non-réponse, un cardinal se met à chanter pour l'encourager.

Il dit oui. Il le crie, même.

Mais lorsque vient le moment de se présenter aux balcons devant des millions de fidèles qui attendent depuis des heures, il ne peut pas. Il se met à hurler et fuit. D'abord ses responsabilités. Ensuite, le Vatican.

 

Et là, Nanni Moretti, déjà très bon lorsqu'il s'agissait de filmer l'arrivée des Cardinaux, devant une presse italienne corrompue et inutile, l'élection dans le Conclave, s'avère plein de second degrés pour parler d'un Pape qui fuit ses responsabilités, qui s'enfuit comme un enfant en manque de libertés. Entre séances chez le psy, repas à la bonne franquette, ballades dans Rome et pièces de théâtre, Melville (joué à merveille par Michel Piccoli) redécouvre la vie. Celle qu'il n'a pas eue. Celle qui lui manquait. Celle qui le faisait douter. Du côté du Vatican, personne ne peut sortir tant que le nouveau Pape n'est pas officiellement présenté au monde. Ils sont donc cloîtrés à l'intérieur, avec néanmoins une lueur de liberté, puisque le psychothérapeute athée (l'excellent Nanni Moretti !) appelé pour aider le Pape à vaincre ses peurs, est contraint de rester avec eux, maintenant qu'il a vu le visage du Pape.

 

Ce film est un vrai plaisir, intelligent, drôle, émouvant, sur un homme qui n'a pas vécu la vie qui lui convenait. Je remercie vivement Nanni Moretti de m'avoir offert ce plaisir, et de n'avoir pas tout gâché à la fin ! Je vous le recommande très chaudement s'il passe encore près de chez vous !

 


Jean-Louis Fournier, Satané Dieu ! , Le Livre de Poche, 5 € ****


Jean-Louis Fournier, prix Renaudot pour Où on va, Papa ? en 2008 (Stock), s'est spécialisé dans les courts livres d'humour. Avec Satané Dieu, il signe une fable drôlissime sur le rôle de Dieu et saint Pierre dans toutes les misères et autres emmerdements qui polluent le monde.

 

fournier.jpg« Dieu a fini le monde, il a ses cent cinquante trimestres, il peut enfin prendre sa retraite.

Il loge maintenant avec saint Pierre au dernier étage d'une grande tour, près du ciel, au dessus des nuages et de ses locataires, les hommes.

Son logement est somptueux, meublé en style Louis XV et très confortable. Il a un salon de musique, un fumoir, une bibliothèque avec plein de livres en latin, un home cinéma, une piscine intérieure, une salle de sport et une grande terrasse avec plein d'arbres.

Mais Dieu s'ennuie.

[...]

- Vous voulez qu'on déménage ?

- Non, je veux rester près d'eux.

- Alors essayez de leur gâcher la vie. Au lieu de multiplier le pain et le poisson, multipliez-leur les ennuis.

- Vous avez raison. Je vais m'occuper d'eux. Mais est-ce que je vais réussir ?

- Vous avez bien réussi le paradis, il n'y a pas de raison que vous loupiez l'enfer. »

 

Voilà, tout est là. Dieu s'ennuie. Et pour combler ce grand vide, il décide de nous faire chier. Oui, oui, c'est lui qui est à l'origine de tout ce qui pollue nos sens. Les moustiques, c'est lui. Le trou dans la couche d'ozone, c'est lui. L'augmentation du prix du tabac, c'est toujours lui. TF1 aussi. Les pigeons aussi. Le cancer du poumon, c'est encore lui. Tout. Tout, je vous dis, tout est de lui ! Tout ce qui gâche notre vue, notre odorat, notre ouïe, c'est lui.

Je me répète, mais il faut bien que vous compreniez : TOUT EST DE SA FAUTE. Et Jean-Louis Fournier le conte à merveille. Il explique comment Dieu crée de la crasse avec un humour dévastateur.

 

 

Zazie, Le Dimanche (issue de l'album Za7ie)

 

Pour finir, voilà un très beau texte de Zazie, nul besoin de commenter. Simplement, lisez et/ou écoutez !

 

(Zazie / Philippe Paradis – Zazie)
Editions La Zizanie / P. Paradis (à compte d’auteur)


Lundi, j’étais seul au Monde
La Terre était ronde
Plongée dans les ténèbres
Froide et funèbre
Pour moi, c’était clair
Il fallait que soit la lumière
Lundi, pour tromper mon ennui
J’ai fait le jour et la nuit
La nuit


Mardi, je me rappelle
La lumière était belle
J’ai fait de la déco
Quelques vagues, mais pas trop
J’ai fait des bas et des hauts
Et des ombres au tableau
Mardi, j’ai fini le Ciel
Et c’est au Ciel que je vis
Que je vis


Après, je me souviens
Juste que c’était bien
J’ai semé la pluie
Mis la graine dans le fruit
Qu’elle soit féconde
Puisque cette Terre est ronde
Mercredi, oui, c’est bien le jour
Où j’ai fait l’amour
Je m’en souviens toujours


Oui mais le Dimanche
Qu’ai-je fait
Mais le Dimanche
Qu’ai-je fait 


Jeudi, je te l’ai dit
Tout ça n’est plus très clair
En manque de chaleur
J’étais accro à la lumière
Il a fallu que j’allume
Le soleil et la lune
Histoire de briller un peu
J’ai sorti le grand jeu
Le grand Je


Vendredi, je ne sais plus
Avant ma garde à vue
Quel crime ai-je commis
Si ce n’est toi, mon ami,
Il fallait qu’on m’arrête
Avant d’avoir fait l’animal
Pour m’empêcher de nuire
Car vendredi, j’étais en plein délire
En plein délire


C’était la fin de la semaine
La Terre pourtant était pleine
Mais qu’est-ce qui m’a pris ce jour-là
Te vouloir à l’image de moi
Je t’ai fait mâle, dominant
Couler l’arme et le sang
Samedi, que la Terre me pardonne
Si j’ai fait les hommes
Si j’ai fait les hommes


Oui mais le Dimanche
Qu’ai-je fait
Mais le Dimanche
Qu’ai-je fait 


J’ai fait un petit somme
Un serpent dans la pomme
Que je me pardonne
Si j’ai fait les hommes


Oh mon Dieu
Mon Je
Oh mon Dieu
Qu’ai-je fait
Oui mais le Dimanche
Qu’ai-je donc fait


Je n’avais pas droit au repos
J’avais pas fini le boulot
Je t’ai donné un cerveau
Sans te dire comment t’en servir
J’aurais pas du te prévenir
Que tu allais mourir
D’où le malaise
Le cœur me pèse
De cette erreur de genèse
De cette erreur de genèse


Prononcer le nom Dieu
Prononcer le non-Dieu

 



Alors, d'accord, ce n'est pas en lisant Marc Dubuisson et Jean-Louis Fournier, en regardant le cinéma de Nanni Moretti et en écoutant Zazie que vous en apprendrez beaucoup sur Dieu mais, en tout cas, vous passerez un très bon moment !

Voir les commentaires

ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC AMÉLIE NOTHOMB

Publié le par Sébastien Almira

3

 

Elle est un phénomène de librairie et d'édition à elle seule depuis près de vingt ans. Son premier roman, Hygiène de l'assassin, se fait remarquer par la critique et les lecteurs, elle est taxée d'écrivain la plus talentueuse de sa génération. En 1999, Stupeur et tremblements reçoit le Grand Prix du Roman de l'Académie Française, dépasse les 500 000 exemplaires et l'assoie au rang de star de la littérature. Depuis, elle est traduite dans une quarantaine de langue, ses romans tirés à 200 000 exemplaires sont attendus avec impatience à chaque rentrée et les médias se l'arrachent ou la boudent injustement.

À l'occasion de la sortie de son vingtième roman, je vous propose un entretien exclusif avec Amélie Nothomb dans lequel nous parlons de ses débuts et de ses rapports avec la maison Albin Michel (son histoire avec Philippe Sollers, son premier contrat, ses rapports avec les employés de sa maison d'édition), de son rapport au succès et de sa place hors norme en librairie et en édition, de ses habitudes de lecture et d'écriture et, enfin, de son œuvre et de sa carrière en général.

 

 

hygieneJe connais rapidement l’histoire avec Philippe Sollers et Hygiène de l’assassin (fraichement débarquée en France, elle envoie le manuscrit à Philippe Sollers chez Gallimard, il refuse de le soumettre au comité de lecture en écrivant "Je n'aime pas les cannulars". Elle sera publiée chez Albin Michel et n'aura de cesse de raconter cette histoire. Philippe Sollers lui répond en pondant un mauvais papier sur ses livres dès qu'il en a l'occasion), pouvez-vous m’en dire plus ?

Oh je crains qu’il n’y ait pas plus à dire. Sollers n’a évidemment jamais reconnu cette histoire que j’ai racontée à tous les journalistes possibles et imaginables. Mais je sais que cette histoire a eu lieu, et de toute façon, très sincèrement, je remercie Philippe Sollers d’avoir interdit mon manuscrit chez Gallimard parce que je pense que si j’avais été publiée chez Gallimard, ça se serait moins bien passé et, somme toute, c’est grâce à lui, grâce à son refus que j’ai eu l’idée de m’adresser à Albin Michel. Et somme toute, je suis enchantée d’être chez Albin Michel ! Donc, merci Philippe Sollers, paradoxalement !

Comment s’est passé votre entrée chez Albin Michel ? Quel contrat vous ont-ils proposé ? Comment l’avez-vous vécu ?

Et bien, j’ai tout simplement accepté le contrat qu’ils m’ont proposé ! Je n’y connaissais rien à rien, et je dois dire que ce qu’ils m’ont proposé était très honnête. Comme quoi c’est une maison d’édition très honnête. Ils m’avaient proposé un contrat à 10/12/14, c’est-à-dire moins de 10 000, 10 % de droits, de 10 000 à 20 000, 12 % et au-delà, 14 %. Ça a donc été 14 % puisque j’ai d’emblée vendu plus que ça.

Et la suite de vos contrats ?

Je suis restée très très très longtemps au même taux, j’ai vraiment attendu l’an 2000 pour demander de passer à 15 %. Quant aux à-valoir, j’ai des à-valoir microscopiques, c’est vraiment le mot. Je ne vois pas l’intérêt d’être payée par à-valoir, puisque qu’est-ce que c’est qu’un à-valoir ? C’est une avance sur les ventes, et je ne vois pas pourquoi je serais payée par avance. Donc je ne vois pas l’intérêt de gagner des à-valoir plus importants puisque, de toute façon, les droits d’auteurs on les gagne. Et je sais que moi je dépasse toujours mes à-valoir. Les à-valoir, ce n’est intéressant que pour les auteurs qui ont de faibles ventes, paradoxalement.


acide3Quels rapports entretenez-vous avec la maison Albin Michel ?

Des rapports extrêmement amicaux avec toute la maison. Depuis les grands chefs jusqu’aux plus humbles employés, je suis l’amie de tout le monde. Donc, tout le monde me connait bien dans la maison. Et professionnellement, il y a une vraie entente efficace, on se dit les choses simplement. Donc, c’est à la fois amical et efficace.

Comment vous sentez-vous au sein de la maison par rapport aux autres auteurs ? Avez-vous l’impression d’être à part ? Et par rapport à votre œuvre ?

C’est clair que j’ai l’impression d’être à part. Il faut dire qu’il n’y a aucun auteur qui se conduit comme je me conduis moi, avec autant de dévouement et de fidélité vis-à-vis de sa maison d’édition. Ce n’est pas pour rien que je suis le seul auteur qui a un bureau dans la maison alors que je ne travaille pas dans cette maison, j’ai pas de... je veux dire, je ne suis pas employée dans cette maison, il n’y a aucune raison que j’aie un bureau. Mais j’y ai un bureau parce que je suis un petit peu le chouchou de la maison mais aussi parce que je rends beaucoup de services à tous les gens de la maison !

Pour ce qui est de mon œuvre, ben je ne peux pas vous dire. J’imagine que tout écrivain au monde a l’impression que son œuvre est spéciale. Et comment est-ce que mon œuvre s’inscrit dans la maison, ça je peux pas vous dire, elle est pas plus spéciale d’Albin Michel que... heu... Mon œuvre ne ressemble pas plus à une œuvre Albin Michel qu’à n’importe quelle autre maison d’édition, vous voyez ?


rentrée2Comment voyez-vous votre succès ? Vous sentez-vous hors norme dans l’édition ?

Complètement ! Je suis enchantée de mon succès. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que ce succès n’est absolument pas prévisible.

Comment vivez-vous votre succès ?

Mais je le vis très bien ! C’est très agréable d’avoir du succès !

Avez-vous des relations avec des libraires ?

Très peu. Il y a quelques rares libraires avec lesquels j’ai des relations d’amitiés. Mais mon dieu, il n'y en a vraiment pas beaucoup.

Comprenez-vous l’engouement qui se passe en librairie à la sortie d’un de vos livres ?

Ben non, enfin, la seule chose que je peux expliquer, c’est qu’ils se vendent bien ! Donc, heu, c’est tout, quoi ! (rires) Je sais pas, je sais pas quoi vous dire... !

À l’opposé, comment vivez-vous les mauvaises critiques, les attaques, le fait d’être souvent boudée par les grands prix littéraires ? Cela vous attriste, vous fait quoi ?

Écoutez, je vais pas vous dire que ça m’atteint pas, mais ça m’atteint peu. J'ai une certaine habitude des mauvaises critiques, j’en ai eu tout de suite, donc on s’y fait, vous savez, je vais pas dire qu’on est tout à fait blindé, mais c’est pas grave ! Quant aux prix littéraires, là ça n’a carrément aucune importance ! J’ai une attitude très simple vis à vis des grands prix littéraires : soit j’en gagne un et je suis très contente, soit j’en gagne pas, et ça m’est complètement égal.

Comment vivez-vous l’engouement en librairie ? Les queues en salon du livre ?

Ben ça, à la fois c’est très agréable, en même temps très stressant, parce que, par exemple, sur les Salons du livre, il y a toujours la responsable d’Albin Michel qui vient me dire « Plus vite ! Plus vite ! » parce qu’elle trouve que je bavarde trop longtemps avec chaque personne qui vient faire dédicacer son livre. Et ça, c’est très stressant. J’aimerai bien parler plus longtemps avec chaque personne, mais j’ai pas le droit ! (rires)

Quel est votre rapport aux gens, vos admirateurs, vos « fans », ceux qui vous écrivent ? Comment vivez-vous le fait qu’il y ait autant de personnes qui vous apprécient et vous suivent ?

Alors là, il y a autant de réponses à dire qu’il y a d’individus. Certaines personnes sont vraiment... c’est un bonheur d’être lue par elles... Donc, globalement, il y a autant de réponses qu’il y a d’individus. J’aime beaucoup, moi, bien sûr, être appréciée et que beaucoup de personnes me suivent. Et, en même temps, il y a quelque chose de stressant à ça aussi, parce que, comme je reçois énormément de courriers, c’est très très très difficile de tout lire, de répondre, et de répondre à temps. Donc, c’est un bonheur, mais un bonheur à double tranchant.


2008-1.jpgQuelles sont vos habitudes de lecture ?

Je n’ai aucune habitude de lecture. Je lis de façon boulimique, dans toutes les directions.

Vos modèles littéraires ? Ou autres ?

Ah ! Je n’en ai aucun ! J’ai beaucoup d’admiration pour beaucoup d’écrivains, mais aucun n’est mon modèle littéraire. Quant à mes sources d’inspiration, je ne sais pas !

Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?

Ça, c’est une très très bonne question ! Ça fait des années que je n’en sais rien ! (rires) Ce que je sais, c’est que c’est une force plus grande que moi et complètement irrésistible.

Qu’est-ce qui, d’après vous, ressort de vos romans, qui fait que vous avez un noyau de lecteurs qui vous suit ?

Je n’en ai aucune idée, Sébastien ! J’aimerais bien le savoir. Mais je n’en sais rien.

Quelles sont vos habitudes d’écriture ?

Mon dieu ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’écris tous les jours, de 4 heures à 8 heures du matin, après avoir ingéré, tout rond, un demi-litre de thé, beaucoup trop fort, à jeun.

Vous donnez-vous des directives ?

Je ne me donne pas de directive, j’ai une intuition globale de l’histoire que je vais raconter, dans ma tête, mais ce n’est qu’une intuition, et je n’ai pas les détails. Je trouve les détails en cours de route. Donc, je n’ai pas besoin de changer des éléments en cours d’écriture puisque, généralement les éléments, je ne les ai pas.

Combien de temps vous prend l’écriture d’un roman ?

En général, environ trois mois. Mais il faudrait bien sûr préciser trois mois plus les trente-quarante années qui ont précédé.


nothomb-harcourt.jpgVoyez-vous une ligne directrice dans votre œuvre ?

Ma foi, non ! C’est-à-dire que c’est tellement vague, la seule ligne directrice que l’on peut trouver, c’est le mystère de la personne humaine, surtout vu sous l’angle des rapports que les êtres humains entretiennent entre eux. Avouez que c’est très vague !

Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?

Je ne la vois pas ! Alors je sais que mon éditeur, lui, la vois déjà, qu’il se dit « ouhh, celle-là, elle va publier un bouquin à chaque premier septembre jusqu’à la fin des temps ! » C’est possible, mais moi je ne vois rien, je ne sais rien, on verra bien... Je suis libre, de toute façon.

Pensez-vous être devenue intouchable au point de pouvoir faire ce que vous voulez ?

Non, sûrement pas ! Je fais quand même ce que je veux ! Mais je ne me sens absolument pas intouchable.

Est-ce par peur d’être oubliée que vous publiez chaque année ?

Heu... non, absolument pas ! Vous savez, je publie chaque année, simplement parce que j’écris tellement chaque année, j’écris plus de quatre romans par an. Dans ces conditions, il me parait normal de vouloir en partager au moins un faible pourcentage, c’est-à-dire le quart.

Ressentez-vous cette peur (la peur d’être oubliée) ?

Oui, je pense que c’est une peur très humaine, indépendamment même de la publication. La peur d’être oubliée, oui, je la ressens, mais je ne peux rien y faire.

Dernière question : comment vous voyez-vous dans vingt ans ?

Mon dieu ! Je n’en sais rien, Sébastien ! J’ai beaucoup de mal à me projeter dans l’avenir. J’imagine que je serai toujours vivante. C’est déjà quelque chose !

Merci Amélie !

Voir les commentaires

INTERVIEW EXCLUSIVE D'AMÉLIE NOTHOMB

Publié le par Sébastien Almira

PROCHAINEMENT SUR LE BLOG CULTUREZ-VOUS :

 

INTERVIEW EXCLUSIVE ET INÉDITE DE

 

AMÉLIE NOTHOMB

 

sur son rapport à l'écriture, à la publication,

sur son statut à part dans l'édition et en librairie en France.

 

 

 

En attendant, cliquez sur les romans d'Amélie Nothomb pour retrouver les articles Culturez-Vous correspondant :

 

acide1   voyage-hiver.gif   forme-de-vie.jpg   tuer le père

Voir les commentaires

Mygale VS La piel que habito

Publié le par Sébastien Almira

Mygale, roman policier de Thierry Jonquet, 150 pages, Gallimard, Série Noire (1984), Folio policier (1995, réédition 1999), 5,70 € ****

La piel que habito, film de Pedro Almodovar, 2h, El Deseo (2011) ***

 

jonquet-2Pour sa deuxième adaptation littéraire, Pedro Almodovar s'attaque au culte et court roman noir de Thierry Jonquet, Mygale, où un célèbre chirurgien entretient une étrange relation avec une jeune et désirable femme qu'il ne laisse sortir de sa chambre que pour la prostituer et l'inviter dans des restaurants chics. Dès le début du roman, on fait face à trois narrations distinctes, sans liens apparents. Ève, enfermée dans sa chambre, passe son temps à dessiner et jouer du piano, lorsque Richard ne la sort pas. Car il s'agit bien de cela : Ève est sa chose, elle n'existe que par les désirs de son geôlier. On suit également deux jeunes hommes, le premier, Alex, est recherché par la police pour avoir braquer une banque tandis que le second, Vincent, est retenu prisonnier, mais tous deux sont dans la même situation qu'Ève : enfermés.

D'une plume élégante et froide, précise et neutre, qui sied bien à l'intrigue : chirurgicale, Thierry Jonquet met en place un climat inquiétant, hypnotique. On pénètre un cauchemar, trois même, sans savoir quand et comment ceux-ci se rejoindront. Une pépite, noire à souhait !

 

la_piel_que_habito-2.jpgOn comprend aisément que le roman ait plu à Pedro Almodovar, les thèmes et la noirceur du récit lui sied parfaitement. Il a cependant choisi d'adapter le roman assez librement, commençant par l'histoire actuelle d'Ève, se souciant du passé et des intrigues connexes seulement dans la seconde moitié du film. Le braqueur est toujours présent, mais son rôle a été réinventé. Le lien avec Ève n'est plus le même, il remonte plus loin, il fait exister d'autres personnages, d'autres scènes, d'autres liens. La figure maternelle, chère au cinéaste, fait son apparition, développant un pan de l'histoire d'Ève que Jonquet ne faisait que survoler. Mais cette fois, à la bienveillance habituelle des mères almodovariennes, il faut rajouter la destruction. Marisa Paredes joue de nouveau pour Almodovar et remplit le rôle de mère protectrice et destructrice à merveille.

L'ensemble est plus touffu, plus complexe, plus profond, mais en même temps la construction est plus bancale et rend le film paradoxalement moins profond. Les narrations connexes semblent jetées à la fin du film sans autre but que faire avancer l'histoire, alors que dans le livre, chaque narration a son importance et aucune ne se soumet à la supériorité d'une autre. Peut-être le film mérite-t-il d'être vu une seconde fois pour un meilleur jugement.

 

 

En attendant, chacun vaut le détour.

Mygale pour sa construction aussi froide et chirurgicale que l'écriture de Thierry Jonquet, pour le fil qui se dévoile au fil des chapitres, pour mieux nous glacer d'effroi devant une vérité à laquelle on était loin de s'attendre.

La piel que habito pour le jeu épatant des acteurs (Antonio Banderas, Marisa Paredes et la jeune et ravissante Elena Anaya), pour la profondeur psychologique de l'intrigue et des personnages, pour le suspense tout en finesse et la touche almodovarienne.

Les fins sont également différentes, alors ne choisissez pas : lisez Mygale, voyez La piel que habito et soufflez un bon coup.

Voir les commentaires

David Tavityan, Lorraine Super-Bolide, roman, 200 pages, Sarbacane, Collection EXPRIM', août 2011, 14 € **

Publié le par Sébastien Almira

P1010927c.jpg

 

De David Tavityan, je ne connaissais que la couverture du précédent livre, Comment j'ai raté ma vie de super-héros. C'est donc vierge que je commençais Lorraine Super-Bolide.

 

D'abord, j'ai été conquis par la couverture. Il me semble que c'est la première fois qu'une couverture Exprim' me plait autant. Il faut dire que la fille est assez jolie et que le rose égaye l'ensemble. À l'intérieur, c'est un peu le même principe : heureusement que Lorraine est là !

Pour tout dire, je ne sais même pas si le livre m'a plu, ou bien si il ne m'a juste pas déplu. J'ai eu du mal à rentrer dans l'histoire. Lorraine est « une fille de seize bougies taillée comme une sauterelle qui se sent pousser des ailes » lorsqu'elle vole des voitures pour rouler à fond la caisse sur l'autoroute, en ville ou en campagne. Elle a déjà « cinq bagnoles désossées, des fractures et un coma pour (sa) pomme ».

Son problème, c'est son père. Un « pauvre acteur frenchyde seconde zone à Hollywood » devenu ponte de l'industrie cinématographique, métier qui lui prend assez de temps pour l'empêcher d'être à la maison pour voir Lorraine grandir. Alors elle tente de se faire remarquer, de montrer sa détresse à son père. Par tous les moyens.

C'est ce que David Tavityan nous montre au début du roman, quelques scènes pour expliquer l'absence de « papa Gaby », les crises et les déboires de Lorraine (séjours à l'hôpital notamment). C'est un peu gros, un peu lourd, l'auteur en fait trop, je n'y croyais pas et ça m'a agacé.

 

« Pitoyable, il se met à pleurer. Mais je le connais bien, mon Gaby. Sur sa planète, il pleure d'un œil et rit de l'autre. Non pas qu'il soit vulnérable. Au contraire : ça le broie encore plus, de vivre ses joies et ses peines comme il le fait, en secret. Et rien que d'y penser, des frissons me saisissent. Le connaissant mieux que quiconque, je sais qu'une fois ce mélo consommé jusqu'au mot Fin, il retournera à des amours plus gratifiantes : son cinéma et ses studios. Tout en prenant garde à moi, d'un oeil, bien sûr. Comme il l'a déjà si bien fait, à l'issue de mes précédents crashs. » page 33

« Ça reste une histoire rock'n'roll, la mienne. Compliquée. À toujours faire des pieds et des mains pour montrer qu'on est là. Le bazar qui nous sépare, Daddy and me, c'est ce langage qu'il parle, dialecte si spécial de bisinessman, truffé de mots comme piastres, pépètes et milliards; je la connais par cœur sa musique de big sous qui tombent à toute heure dans son escarcelle, et pourtant je n'y entend toujours rien de clair. » page 34

« Souvent je voudrais devenir métal blanc, papier-monnaie, n'importe, pourvu que je représente assez d'intérêt à ses yeux ! Souvent, je me plais à me rêver en effigie de billets de banque. Serais bien au chaud, en dizaines d'exemplaires au fond de son portefeuille en croco, tournoyant entre ses mains, palpée à tout-va, adorée telle la déesse de l'oseille... » page 34

 

P1010901b

 

De plus, l'adolescente use d'un langage très accrocheur mais vite éreintant :

« Une idée fabuleuse me dégèle. Jimmy, le stagiaire qui m'a coiffée la dernière fois et refilé son numéro. Il m'adore, qu'il m'a dit, m'avait même procuré de quoi me faire un petit rail de coco. Je l'télémuche, il décroche, on discute... encore raté : il me la prêtera pas sa caisse pourrie. M'invite à Eurodisney, pour se rattraper. Un vrai gamin, un qui n'a pas de quoi me ramener à la vie, aucun programme mortel & démentiel ! Pfff... »

Elle est ce qu'elle reproche aux autres : une gamine, puérile. Son parlé rapide, violent, jeune, colle parfaitement à son image et à l'image de la collection Exprim', mais fatigue vite. Les situations extravagantes dans lesquelles elle se met (elle parle de cul, boit tout l'alcool qu'elle peut trouver, est tellement folle de vitesse qu'elle se lance presque volontairement contre des murs, veut filmer Blanche-Neige et deux ou trois nains en pleine action, etc.) et le style, c'est-à-dire tout ce qui fait le roman, m'agaçait et je continuais non pas par plaisir, mais pour en arriver à bout.

Ensuite arrivent les androïds. Père riche oblige, un androïd s'occupe de la maison. Puis Lorraine, en mal d'amour, s'entiche de Captain Spirit, robot quasi humain aux facultés de mentaliste hors du commun, dont elle va tomber amoureuse. Mais comme le dit cet adage un peu naze : il faut se méfier de l'eau qui dort ! Car Captain Spirit va vite se révéler très bon dans d'autres domaines que le mentalisme et le sexe (oui, oui, Lorraine va coucher avec un robot !) : celui des catastrophes !

 

Le roman se termine en eau de boudin (oui, aujourd'hui, c'est le jour des expressions idiotes) et il plaira certainement à beaucoup d'autres, mais je n'ai pas été conquis par le tempérament extravagant, provocateur et explosif de Lorraine Super-Bolide (du personnage, comme du roman). Pas assez ancré dans la réalité, pas assez fantastique (et/ou fantasque). Pourtant rien de fondamentalement mauvais, l'univers est coloré et déglingué, et j'aime habituellement ça. Mais là, je n'ai pas été emballé plus que ça.

 

P1010907.JPG


Merci à Cécile et aux éditions Sarbacane pour l'envoi de ce livre !

Voir les commentaires

Gilles Martin-Chauffier, Paris en temps de paix, roman, 320 pages, Grasset, septembre 2011 **

Publié le par Sébastien Almira

 

pariscouv.jpg

 

« Si vous croyez tous les bons flics gauchistes, alcooliques, dépressifs et divorcés, cessez de lire des polars français. » page 25

 

Pour la deuxième année consécutive, je participe au projet Chroniquesdelarentreelitteraire.com, et j'étais tout aussi excité que l'année dernière au moment de recevoir la liste des ouvrages et de découvrir les nouveautés parmi lesquelles il me fallait choisir celle que je chroniquerai. J'ai jeté mon dévolu sur Paris en temps de paix, d'un auteur que je ne connaissais pas et qui a pourtant reçu le prix Jean Freustié pour Une affaire embarrassante, le prix Interallié pour Les Corrompus, le prix Renaudot des lycéens pour Silence, on meurt et le prix Renaudot de l'essai pour Le Roman de Constantinople.

Je ne souhaitais pas réitérer l'expérience précédente, à savoir que je n'avais pas aimé le livre choisi (La Triche, de France Huser). Et j'ai eu peur, lors de ma lecture, de devoir réécrire une chronique peu ou prou mauvaise, mais la fin du roman a rattrapé un milieu lassant et pataud.

 

La première scène nous plonge dans un lycée de banlieue où le commissaire Hervé Kergénéan, « qui passe selon ses propres dires pour un très bon flic alors qu'il n'est qu'un paresseux qui fait son malin et tire la couverture à lui », intervient avec un responsable de la RATP. Le proviseur est on ne peut plus mou. Sa méthode pour dompter les fauves des cités consiste à leur parler comme à de sages lycéens intelligents à qui l'on n'a rien à reprocher. Vite, quelques élèves prennent le dessus, « Mister Rap en personne » cloue le bec au proviseur et au responsable de la RATP, venu parler des dégradations incessantes dans les RER, la prof jubile et chuchote à l'oreille du commissaire que, désormais, seule la sonnerie de fin du cours les arrêtera. « Charmante, la quarantaine, mince, quelques cheveux blancs, elle avait l'air de la bourgeoise rangée et prudente qui se faufile à l'église », elle tape la discut au commissaire en même temps qu'elle lui tape dans l'œil. Et c'est à ce moment que Hassan Masrak, jeune rebeu à l'air intello malgré une canette de coca ouverte sur sa table, a pris la parole pour enterrer le discours polémique de Mister Rap. Kergénéan n'en revenait pas, manqua d'applaudir et Anne-Marie, la prof, était aux anges. Le jeune Hassan était en effet son chouchou.

 

pariscouv

 

Loin de devenir vulgaire, l'écriture de Gilles Martin-Chauffier s'adapte parfaitement à l'ambiance du roman. Avec des allures de polar sur fonds de conflits religieux, le roman s'installe paisiblement dans le XVIIIe arrondissement de Paris et dans la cité Artois-Picardie. Kergénéan reverra Anne-Marie. Au restaurant d'abord, chez lui ensuite, dans un relais et châteaux à 800 € la nuit, etc. Yaël, une étudiante juive se fera agresser par une racaille de douze ans qui voulait lui voler son sac, lequel n'est pas inconnu des services de police. L'agresseur sera tabassé. Et enfin, le jeune frère de Yaël se fera enlever.

Tout semble prouver qu'une guerre des clans est déclarée. Les médias, les politiques, les habitants du quartier sont aux abois : les Juifs et les Arabes sont en guerre ! Paris n'est plus sûre. Mais Kergénéan est persuadé que, sous ses airs d'affaire aux conclusions déjà connues, se cache quelque chose d'autre. Il tente de démêler les fils avec ses hommes, Kerilis et son fidèle second J.R. Faisant face aux assauts du maire Jean-Pierre Homais, un socialiste incompétent prêt à toutes les façades pour faire croire au bien-être dans son arrondissement, du conseiller de Homais, véritable girouette tête à claques, de la ministre qui ne veut pas que soit déclenchée une guerre civile, de la Crim' à qui l'affaire a été remise, d'Anne-Marie qui joue à la bourgeoise bitch et du ravisseur qui a décidé de traiter directement avec lui, il reste calme, sûr que la vérité verra bientôt le jour et qu'il endossera, comme d'habitude grâce à J.R., la responsabilité et les lauriers d'une affaire remarquablement bien menée.

Mais comme dans toute affaire digne de ce nom, il faut savoir se méfier de tout le monde et protéger ses arrières. Je ne vais la jouer « Kergénéan saura-t-il déjouer les pièges de personnes malintentionnées qui gravitent autour de lui ?! Saura-t-il découvrir la terrible vérité ?! » Mais l'idée est là. Gilles Martin-Chauffier sait faire durer le suspense, distillant savamment quelques indices au fil de l'enquête. Un peu trop savamment peut-être car je me suis vite lassé.

 

Les scènes et les ficelles s'enchaînent comme elles se ressemblent, les préceptes à la con aussi. Si je m'amusais des traits d'humour de l'auteur (« on dirait un nazi dont Lutte Ouvrière aurait lavé le cerveau », « Aussi cadenassé que la recette des macarons de Lenôtre, le secret du charme de ces bourgeoises sexy ne passe jamais par exubérance »), je me suis vite lassé de ses aphorismes qui rendent le style prétentieux et lourdingue (« ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on fait tomber la température », « un chien a quatre pattes mais ne prend pas deux chemins à la fois », « on n'a pas besoin de vos lampes de poche pour éclairer le soleil » ou encore « on ne s'associe pas avec une oie blanche quand on cultive de noirs desseins »).

Au milieu du roman, j'ai eu l'impression de m'enliser et me suis ennuyé, commençant à sauter des lignes, puis des paragraphes entiers. Pas vraiment accro aux roman policiers, j'ai aimé que celui-ci n'en soit pas vraiment un, j'ai aimé l'humour et l'écriture simple de l'auteur qui collait parfaitement au récit, j'ai aimé les boutades lancées à la politique, aux partis et aux hommes politiques (il parle de plusieurs personnalités sans en cacher le nom), j'ai aimé la dimension politique du roman (sujet sensible des banlieues, rapport de la police à ces cités, politiciens aux apparences trompeuses, etc.). Mais ça n'a pas suffit à m'entraîner dans le roman de manière assez efficace pour en avoir une très bonne image. Celle que j'ai est plutôt pataude. J'ai bien aimé, mieux que le roman choisi l'an dernier, mais sans plus. Peut-être aurais-je plus de chance encore la prochaine fois !

 

pariscouv

 

Un grand merci à Abeline de Chroniquesdelarentreelittaire.com et aux éditions Grasset pour ce livre.

Voir les commentaires

Kaoutar Harchi, L'ampleur du saccage, roman, 120 pages, Actes Sud, août 2011, 15 € ****

Publié le par Sébastien Almira

harchi3.jpgAuteure de l'étrange et puissant Zone Cinglée (publié dans la collection Exprim' Sarbacane, à destination des 15-25 ans) où elle rejouait en banlieue une sorte de tragédie antique sombre et alarmante sur l'état d'une jeunesse perdue qui aspire à la lumière des villes, Kaoutar Harchi réunit les mêmes ingrédients dans son premier roman pour adultes, beau et terrifiant, publié en pleine rentrée littéraire, cette année chez Actes Sud.

 

 

« Héritiers maudits d'un effrayant geste collectif attisé par une féroce répression sexuelle qui, trente ans plus tôt, a profané le corps d'une femme et marqué leurs destins respectifs du sceau de la désespérance », quatre hommes dont les liens ne sont pas connus de tous quittent Paris pour Alger. Ils tentent, chacun, de fuir, d'honorer la dernière demande d'une mère défunte, de retrouver un enfant ou encore de se recueillir sur les vestiges de l'atrocité commise trente ans auparavant.

Je ne peux en raconter plus sur ce texte court, de peur de vous dévoiler certains de ses mystères, dont les liens se dénouent au fil de ce voyage initiatique sur les terres originelles.

 

harchi2.jpg« Tandis que je rejoins Arezki, je vois tous ces mâles alignés le long des immeubles, qui fument toujours et encore. Juste pour oublier que le chômage et le célibat ont tout remplacer. Il faut le dire : la vie est un trafic d'objets courants vendus au marché noir contre quelques billets et les imams, les jours de fête, organisent des orgies interminables où les sexes opiniâtres ont l'odeur du poisson avarié. Dans ce pays comme ailleurs, les solitudes contemporaines naissent du prix exorbitant des bordels. » page 76

 

« Le temps est mort. Le peuple algérois, suspendu. Les abribus, les entrées d'immeubles et les trottoirs, les tavernes, les jardins publics, les abords des fenêtres et les parkings sont de vastes salles d'attente. En réalité, je crois que personne n'espère plus rien mais les corps, eux, demeurent figés dans l'expectative. Les yeux écarquillés, les bustes penchés vers l'avant, les bras tendus, eux, peut-être y croient encore...

Accordant des délais, des échéances. Pensent que les horloges exilées hors des terres retrouveront un jour le chemin du retour. Quant à moi, je compte tout ce qui est à proximité. Trompe des secondes qui ont déjà rompu. Et cette gangue lourde qui colle à la peau me rappelle que même le ciel est sans issue. » page 79

 

 

De sa plume bouleversante et sans appel, Kaoutar Harchi, vingt-quatre ans, il convient de le préciser, signe une vibrante fiction (« car les gens ne croient plus en la vérité mais seulement en la fiction, en l'invention d'un malheur qu'ils disent exagéré, faux, alors qu'il est le leur, le nôtre », page 118), dressant un constat au vitriol de l'Algérie contemporaine, dont les enfants sont voués à ne rien attendre de plus que leur misère. Des générations d'hommes et de femmes perdus, frustrés par une vie mortifère, une sexualité bridée, des interdits religieux et des traditions ancestrales auxquels la jeune Kaoutar rend un bel hommage, sans chercher à pardonner leurs crimes, mais en racontant leur histoire, aussi terrible soit-elle. Une des révélations de la rentrée, tout simplement magnifique.

Voir les commentaires

Amélie Nothomb, Tuer le père, roman, 150 pages, Albin Michel, août 2011, 16 € ***

Publié le par Sébastien Almira

nothomb.jpg

 

« Allez savoir ce qui se passe dans la tête d'un joueur. »

Amélie Nothomb et son éditeur sont passés maîtres en matière d'uppercuts de quatrième de couverture. Ceux-là ne nous aident jamais à comprendre de quoi il s'agit mais ils nous donnent toujours envie de le découvrir. Il faut dire qu'Albin Michel est le roi des techniques commerciales. Chaque année, elles sont testées et approuvées : de mai à octobre, on sort l'artillerie lourde pour permettre à la maison de mitrailler les meilleures ventes (Pancol, Higgins Clarck et Cornwell avant l'été, Nothomb et Abécassis à la rentrée, Schmitt, Werber et Chattam dans la foulée).

Alors certes, Eric-Emmanuel Schmitt se disperse, écrit (du moins, publie) de plus en plus et trop souvent de la bombe anti-littéraire (comme en témoigne le médiocre et dégoulinant de bons sentiments Concerto à la mémoire d'un ange) ; les ventes d'Amélie Nothomb baissent d'année en année (voir l'article d'Audrey Chèvrefeuille) et Katerine Pancol ne publie pas tous les ans (heureusement !). Mais l'affaire n'en est pas moins hautement lucrative.

 

De la même façon qu'Albin Michel ne change pas une équipe qui gagne, je continue de lire et de chroniquer le nouveau Nothomb chaque année car sa régularité tant décriée ne me dérange pas. Au contraire j'attends impatiemment, chaque rentrée, de découvrir son nouveau roman !

Chez la romancière belge, il y a des hauts (tous ses romans d'Hygiène de l'assassin en 1992 à Cosmétique de l'ennemi en 2001, puis Acide Sulfurique en 2005, Ni d'Ève, ni d'Adam en 2007 et Une forme de vie en 2010), des bas (Antéchrista, Journal d'Hirondelle) et depuis peu, quelques romans moyens, qui ne convainquent pas, déçoivent par leur histoire ou leur fin ou encore se font trop vite oublier. C'est le cas (pour moi) de Robert des noms propres (pourtant lu deux fois, je ne parviens pas à me souvenir de l'histoire), Biographie de la faim, Le fait du prince et Le Voyage d'Hiver.

Je ne sais pas encore dans quelle catégorie se trouve Tuer le père. Il a des défauts mais n'est pas foncièrement mauvais. Son plus gros problème en fait, c'est qu'il s'oublie aussi vite qu'il se lit ! Et pourtant, le maquettiste maison a rendu copie parfaite : le corps 14 cerné de marge de plusieurs centimètres dans un petit format allonge la nouvelle nouvelle d'Amélie Nothomb à cent-cinquante pages ! Le tout pour la modique somme de seize euros. C'est de la critique facile ? Oui, mais on critique d'autant plus facilement quelqu'un qu'on apprécie beaucoup. Et dont on attend beaucoup par la même occasion.


tuer-le-pere.jpg

 

Mais que je vous parle un peu de l'histoire de ce qu'elle appelle son « western moderne » ! Nevada, Joe Whip a quatorze ans. Il n'a jamais connu son père et sa mère est plus intéressée par son nouvel ami que par son adolescent de fils. Sa seule passion c'est la magie. Alors lorsqu'il se donne en public dans un bar de Reno pour de l'argent de poche et qu'un inconnu lui parle du plus grand magicien, Joe n'hésite pas ; il se rend chez lui pour s'en faire un professeur et en même temps qu'un père de substitution. Norman Terence lui apprendra tout ce qu'il ne sait pas encore, c'est-à-dire pas grand chose puisque le gamin s'entraine depuis son plus jeune âge avec des vidéos. Mais ce que Joe veut surtout maîtriser à la perfection, c'est la triche, ce qui ne plait guère à son mentor et sera l'occasion pour la romancière de parler du bien et du mal. Il veut aussi Christina, la femme de Norman, fire dancer reconnue. Mais ça, il ne le dit pas. Il attend le moment opportun et décide de rester vierge pour elle, pour que ce soit plus beau.

 

« Et tandis qu'elle parlait, il l'observa. Elle resplendissait. Ses yeux jetaient des éclairs. La finesse de ses traits le sidéra. Il n'avait jamais vu un tel visage.

À quinze ans, Joe avait fait plus d'une fois l'expérience de la beauté, ne serait-ce chez sa mère. Mais c'était la première fois qu'il en était touché, comme si la beauté s'adressait à lui en particulier, comme si c'était une confidence qui se méritait et dont il fallait se montrer digne après sa révélation.

Sitôt qu'il vit sa beauté, il l'aima, de la façon la toute-puissance du premier amour. Ce fut un amour d'un seul tenant : dès la seconde de sa naissance, il s'accompagna d'un désir absolu et perpétuel. »

 

burning1  burning2  burning3

 

Si Joe est heureux de pouvoir apprendre la magie de fond en comble, il l'est également de s'être trouvé un père et une mère dignes de ce nom. Ainsi, il n'épargne pas à Norman les affres des relations père-fils houleuses, le complexe d'œdipe ou encore l'insolence perpétuelle d'un garçon de quinze ans. Et c'est au festival mondial de Black Rock City, Burning Man (sorte de village utopique, créé de toute pièce chaque dernière semaine d'août, où chacun est libre de vivre son art et sa différence. Lien Wikipedia), que tout va se jouer. Plus de vingt-mille personne s'y donnent rendez-vous une semaine de septembre pour vivre, dans la joie, la bonne humeur et les bédos, une aventure hors du commun. Hors du temps, de la vie courante et de ses codes, à Black Rock City, « pas l'ombre d'une vie ni d'une construction en dehors de l'immense campement : on eut cherché en vain un cactus, un serpent, un vautour ou une mouche, ni route ni piste, que du sable. » Jongleurs (torches, pistolets à propane, bâtons enflammés, bolas) et danseurs de feu sont là pour en mettre plein la vue à leurs spectateurs sous psychédéliques.

 

burning5  burning4  burning6

 

Le cadre, l'ambiance du roman, les couleurs qu'il dégage font de Tuer le père un roman différent. Le traitement psychologique des personnages me semble plus poussé. Le flash-back est utilisé plusieurs fois pour en apprendre plus sur ce trio amoureux de haute voltige. Sous ses apparences nouvelles, ce roman traite cependant des thèmes de prédilection de la romancière, sans quoi le nouveau Nothomb ne serait pas un nouveau Nothomb. La beauté, l'amour, la personnalité, le bien et le mal, les liens qui unissent deux personnes : le mystère de la personne humaine, en somme, comme elle se plait souvent à qualifier son oeuvre.

Les mauvaises langues diront qu'elle déguise chaque année son précédent roman, que l'emballage nouveau cache un plus vieux produit. Que les moyens sont toujours les mêmes aussi, l'écriture toujours aussi mauvaise, le personnage plus horripilant encore, etc. Les mauvaises langues trouveront toujours à redire.

 

Alors il est vrai que l'écriture automatique qui rend un Nothomb reconnaissable entre mille peut agacer (on a parfois l'impression de lire un documentaire sur le jonglage, la magie ou l'amour), mais c'est son style, celui qui l'a fait accéder au rang d'« auteure la plus douée de sa génération » (le nom de l'auteure de cette citation m'échappe), celui qui rend certaines de ses phrases cyniques et remarquables. Et on ne change pas de style pour faire plaisir à autrui.

Moi je dis que ce roman ne ressemble pas aux autres, que sa couverture sombre et mystérieuse dissimule un univers magique et coloré à un grand public qui se délecterait pourtant de cette petite friandise qui se laisse dévorer tendrement, le sourire aux lèvres, des étoiles dans les yeux.

Et attention aux fausses impressions, car Amélie Nothomb a de l'imagination à revendre. Jusqu'au dénouement final !

 

 

« Le but de la magie, c'est d'amener l'autre à douter du réel. »

« La magie déforme la réalité dans l'intérêt de l'autre, afin de provoquer un doute libérateur ; la triche déforme la réalité au détriment de l'autre, dans le but de lui voler son argent. (…) Le magicien aime et estime son public ; le tricheur méprise celui qu'il plume. »

Norman Terence

 

 

Tuer le père participe aux matches de la rentrée de Price Minister !

Voir les commentaires

Gemma Malley, La Déclaration, 3 tomes, Naïve ****

Publié le par Sébastien Almira

 

La Déclaration, tome 1, 360 pages, 2007, 16 € *****

La Résistance, tome 2, 410 pages, 18 € ****

La Révélation, tome 3, 330 pages, 18 € ****

 

 

1.jpgAvec les avancées scientifiques et technologiques, il arrive forcément un moment où nos égos surdimensionnés nous amènent à faire et cautionner de terribles choses. En 2140, le traitement Longévité permet la renouvellement des cellules. Plus de maladies ; en 2140 on ne meurt plus. Quelques comprimés par jour et l'éternité est à vous. Mais cette chance a un prix : si plus personne ne quitte cette terre, plus personne n'a le droit d'y naître. À moins de s'affranchir à seize ans et de ne plus prendre la Longévité. La vie devient alors un enfer : maladies, fatigue, souffrances, la peau qui se dessèche, les cheveux qui tombent, la vie quoi.

Ceux qui se rendent coupable de procréation sont doublement punis. Ils écopent de plusieurs années de prison et leur enfant est envoyé en Foyer de Surplus. Car tout enfant Illégal est considéré comme un Surplus et doit apprendre Où-Est-Sa-Place en devenant homme ou femme à tout faire au service d'un Légal. Lavage de cerveau et obéissance sont les maîtres mots de leur éducation. Ils doivent apprendre à ne pas penser, à obéir et détester leurs parents, ces monstres égoïstes qui les ont mis au monde en dépit des risques et dont ils doivent racheter la dette pour mériter leur semblant de place dans une société de consommation poussée à l'extrême.

 

« Je jure de payer ma dette, d'obéir,

Et d'être digne des Légaux pour les servir.

Je fais vœu de porter la Honte des Surplus

Et de racheter ma Faute envers Mère Nature.

Je fais vœu d'écouter, non de parler ;

De combler mes faiblesses et de me perfectionner.

Je jure de travailler dur et de respecter

La volonté de l'État si mon nom est appelé. »

 

2.jpgC'est dans le Foyer pour Surplus de Grange Hall, à quelques kilomètres de Londres qu'Anna apprend la cuisine, le ménage, l'art de devenir invisible tout en restant à l'entière disposition de son futur Maître. Dans six mois à peine elle sera un Bon Élément et pourra être employée. Anna est un Surplus modèle, elle ne se pose pas de question et sait Où-Est-Sa-Place.

Mais un nouveau débarque au Foyer. Peter n'a été rabattu qu'à quinze ans, ce qui provoque quelques interrogations. Comment a-t-il pu se cacher des Rabatteurs aussi longtemps ? Comment s'est-il débrouillé pour se faire prendre après tout ce temps ? En tout cas, Anna ne veut rien entendre. Il a beau tenter de lui parler, elle refuse de l'écouter. Surtout qu'il essaie de lui mettre dans la tête le contraire de ce qu'on lui a enseigné à Grange Hall. Il lui parle de l'extérieur, du Réseau Souterrain, de ses parents, de la vie. Selon lui, les parents d'Anna seraient toujours vivants et il s'est montré au grand jour pour que les Rabatteurs le conduise à Grange Hall afin qu'il puisse sauver Anna. Persuadé qu'il ment pour se montrer intéressant ou pour tester son esprit avant de devenir un Bon Élément, elle tente de le raisonner et finit par ne plus l'écouter du tout.

Malgré son obstination, les paroles de Peter la taraudent. Et s'il y avait une vie possible pour elle à l'extérieur, avec des parents qui l'aiment et ne la considèrent pas comme un fardeau ? Et si le Réseau Souterrain existait réellement, qui était là pour mener une révolution, libérer les Surplus et remettre un peu d'ordre dans le cycle de la vie ?

 

« Julia Sharpe se souvenait d'une époque, du temps de sa jeunesse, où l'énergie était encore disponible à volonté et où les gens pensaient que le recyclage suffisait. Avant que des îles se retrouvent englouties sous la mer et avant que la fin du Gulf Stream transforme l'Europe en cette étendue froide et grise qu'elle était devenue à présent, avec ses étés courts et ses longs hivers glacés. Avant que les politiciens soient contraints à l'action, parce que leur nouvelle vie éternelle signifiait qu'eux-même, et non les générations futures, auraient à subir les conséquences de la dégradation climatique mondiale. » page 239

 

3.jpgVoilà enfin une saga traduite de l'anglais pour adolescents où le style est aussi travaillé que l'intrigue. Malgré des phrases souvent courtes et abruptes, Gemma Malley parvient à imposer une écriture agréable et poétique.

On pourra reprocher trois choses pour chaque tome à l'Anglaise. Dans le premier, le retournement de situation auquel on s'attend forcément arrive de manière trop abrupte. « Non » pendant longtemps et, du jour ou lendemain, c'est « oui ». Ainsi que le final où, sans vous en dire plus, trois d'un coup c'est un peu gros, vous verrez par vous-même. Enfin, le deuxième tome, comme souvent dans les trilogies adolescentes, traîne un peu en longueur. L'action y est quasi perpétuelle mais on sent que l'auteure a comblé pour tenir trois tomes.

Exceptés ces détails, la trilogie de Gemma Malley reste bluffante à plusieurs égards. L'intrigue est savamment construite et très prenante, on stoppe difficilement sa lecture. Les thèmes comme l'écologie, la survie de la planète, le droit à la différence, la politique, l'inégalité des chances, le pouvoir, la société de consommation ou encore la tolérance sont abordés de manière assez importante pour sensibiliser les jeunes lecteurs (et les moins jeunes qui en ont également besoin). Le style, pour du roman ado traduit, est étonnamment bon.

 

Les éditions Naïves montrent une fois de plus qu'il ne suffit pas d'être une grosse structure pour publier des romans pour adolescents de qualité. Indéniablement, la trilogie de Gemma Malley a sa place dans les meilleurs romans jeunesse.

 

 

 

tout.png

Voir les commentaires

<< < 10 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 > >>