Julie Grelley, Anges, roman, 180 pages, Albin Michel, janvier 2010 **

Publié le par Sébastien Almira

Depuis le succès d'Amélie Nothomb et de ses vrais romans romanesques (pas ses autobiographies déguisées qui ravissent tant le grand public), il parait chaque année son lot de premiers romans, plus ou moins prometteurs, de la même veine. Une écriture incisive, un zeste de cynisme pour porter un petit roman déjanté, et beaucoup de dérision (ou pas). La sauce ne prend pas toujours, mais la recette reste la même et, Albin Michel et P.O.L. en tête, les éditeurs cherchent de nouvelles pouliches assez dérangeantes pour se faire remarquer dès leur premier roman.

grelley2.jpgP.O.L. enchante avec Truismes de Darrieussecq, qui ne propose malheureusement plus que des maigres récits blancs dignes de l'école Gallimard, et plus récemment avec Une fille du feu d'Emmanuelle Bayamack-Tam.
Quant à la maison Albin Michel, elle est toujours en quête de nouvelles Nothomb prêtes à faire subsister leur économie pour les années à venir. La rentrée de septembre 2006 a vu naître la divine Max Monnehay qui publiait alors Corpus Christine (où un homme victime d'un accident travail se fait séquestrer par la femme qu'il aime) et dont j'attends toujours aussi impatiemment une nouvelle merveille. En celle de 2010, il y a Julie Grelley, de quinze ans l'aînée de Max, qui la remercie à la fin de ses Anges. J'attendais d'ores et déjà beaucoup de cette nouvelle recrue.


"Seigneur, permets-moi de trouver un ange. Un ange qui serait à moi pour toujours. Et à qui Colline appartiendrait. Un ange qui n'aurait d'yeux que pour mon âme. Et caresserait mes cicatrices du bout de ses ailes. Un ange sans pêché. Un ange sans désir. Un ange sans sexe."

"Dans son corps. Dans son esprit. Dans mon âme." Il y a cette narration un temps presque incompréhensible, à laquelle on finit par s'habituer, menée par l'âme de Colline, celle-là même qui utilise la troisième personne pour parler de celle qui agit, de celle qu'elle est devenue, de son corps. Il y a du Catilinaires et de l'Attentat de Nothomb dans ce roman, comme dans Une fille du feu. Il y a ce travail sur l'obsession de la beauté. Des personnages qui la vénèrent ou l'exècrent. À l'instar de l'héroïne de Bayamack-Tam, celle de Grelley s'aime détestable, jusqu'à s'enlaidir, s'abîmer, se détruire elle-même. On trouve dans ces romans autant de belles femmes au sens universel du terme que d'autres, laides, obèses, voire difformes. Il y a cette dimension quasi mystique du beau et du laid, allant jusqu'au culte. L'apparence, qu'elle soit délectable ou détestable, est un personnage de premier plan pour les trois auteures.

Alors qu'elle n'était qu'adolescente, Colline est rapidement devenue la coqueluche des plus grands couturiers et photographes degrelley1 mode, acquérant le statut de model et de modèle de toute une génération. On la demande de tout côté, la planète est à ses pieds, prêt à la déifier. Mais ce monde, pas plus que le culte qui est dévolu, ne l'attire, ni ne la touche. Du jour au lendemain, sans autre raison, elle arrête tout. Elle arrête tout, se mure dans le silence, brûle l'argent amassé grâce au mannequinat (8,5 millions de francs, tout de même) dans la porcherie de la ferme familiale.
Elle pousse plus loin encore, s'enlaidissant jour après jour. Lynn, le mannequin, n'est plus. Place à Colline ! Les cheveux blonds sont teints en noir, les yeux bleus cachés sous des lentilles marrons, les doigts volontairement cassés, le visage déchiré... Il n'est rien que Colline ne refuse de s'affliger afin de ne plus être Lynn.
Elle n'a alors plus qu'une raison de vivre : posséder un ange. Nulle pédophilie dans sa quête. Saint Michel et le Christ sont là, qui l'aident et la conseillent. Elle sera une Enfant de Dieu grâce à son ange. On ne peut ne pas saisir le but mystique de la mission dont elle se croit investie, mais le fait est là, elle veut un ange, et compte assouvir ce besoin par tous les moyens.
Mais les essais ont tous un goût de défaite, la menant jusqu'à la prison. Après quoi elle refait sa vie, embauchée dans une quincaillerie à trois rues de la pension Saint-Joseph où étudie David, blondinet à la voix de pucelle que Colline choisit instantanément en le voyant et l'entendant chanter.
Elle l'approche en se faisant passer, par téléphone, pour une pensionnaire et apprend ainsi qu'il souhaite devenir chanteur d'opéra. La purification ne devrait donc pas le gêner : pour devenir son ange, le garçon doit être amputé de tout attribut masculin...


Des allures de polar pénètrent alors le récit qui nous tient en haleine, non par voyeurisme ou perversité. Le propos est dérangeant, le style aussi. Mais on n'atteint pas la barre placée haute par Nothomb et Bayamack-Tam. Julie Grelley crée un monstre malgré lui, évoluant dans un premier roman aux qualités littéraires notables, mais pas des plus remarquables. On se laisse tout de même happer par cette histoire de Belle devenant Bête qui ne hantera pas nos cauchemars bien longtemps.

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