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litterature adulte

Tahar Ben Jelloun, L'insomnie, roman, 260 pages, Gallimard, janvier 2019, 20€ *

Publié le par Sébastien Almira

Tahar Ben Jelloun, L'insomnie, roman, 260 pages, Gallimard, janvier 2019, 20€ *

De Tahar Ben Jelloun, j'avais lu Partir il y a quelques années, que j'avais trouvé plutôt bon.
De Tahar Ben Jelloun, je sais qu'il est membre de l'Académie Goncourt, qu'il est publié à la prestigieuse collection Blanche chez Gallimard depuis des années.

De Tahar Ben Jelloun, je sais qu'on parle d'un grand écrivain.

Quelle n'a pas été ma surprise en débutant ma lecture de L'insomnie.
Le scénario m'a attiré dès que la représentante Gallimard m'en a parlé, ce que je savais de lui a fait le reste.

Grand insomniaque, un scénariste de Tanger découvre que pour enfin bien dormir il lui faut tuer quelqu'un. Sa mère sera sa première victime. Hélas, avec le temps, l'effet s'estompe... Il doit récidiver. Plus la prise est grosse, meilleur est le sommeil. Mais jusqu'où aller ?
Un temps, le scénario tient la route, on se demande ce qui se passera au prochain chapitre. Sans aller jusqu'à parler de suspense insoutenable, on veut connaître la suite, la fin. Ce n'est pas des plus original, mais pour un roman « décalé » par un auteur censé être plutôt « classique », ça commence bien.

Ma surprise vient d'ailleurs.

« Le Pointeur était inattaquable (1) DANS LA MESURE OÙ il ne forçait personne à venir chez lui. Ce petit mec, maigre et obséquieux, s'arrangeait pour demeurer hors d'atteinte (2). Seul mon frère avait osé poursuivre en justice ce pervers qui, on allait le découvrir, était protégé (3) par la police parce qu'il la renseignait sur certains opposants politiques au régime de Hassan II. Sa plainte avait vite été classée malgré les efforts d'un avocat sérieux, qui avait dû renoncer tant le Pointeur était un indic intouchable du régime (4). » page 25
J'espère que vous avez bien compris combien le Pointeur était inattaquable, hors d'atteinte, protégé et intouchable. Sinon, Tahar Ben Jelloun vous passe un coup de fil et il vous le répète. Et si besoin vous laissez votre adresse et votre mail, il vous refera un point.
« DANS LA MESURE OÙ » : mais quel auteur de littérature doté d'un sens un minimum aiguisé de la langue française, de sa beauté, peut utiliser cette expression sans jeter son manuscrit à la poubelle ? Mes yeux en saignent. J'en fais trop ? Au temps pour moi, je me laisse influencer par sa poésie transcendante que vous pourrez lire quelques lignes plus bas.

« Il a poussé un cri que j'ai vite étouffé avec un tissu que j'ai enfoui dans sa bouche » page 28
Là, c'est pareil, il convenait de préciser que le scénariste avait enfoncé le tissu dans la bouche au cas où vous pensiez que l'on pouvait étouffer un cri en enfonçant un tissus dans la poche ou dans les fesses de la victime.
De plus, vous remarquez la lourdeur de la phrase avec toutes ses propositions en un minimum de mots. Tantôt c'est lourd, tantôt c'est académique, scolaire, banal. Sujet verbe complément, adverbe parfois.

« Nuits blanches, nuits sèches, sans rêves, sans cauchemars, sans aventures. Nuits tristes. Nuits étroites, étriquées, réduites à quelque souffrance. Nuits inutiles, sans intérêt, sans saveur. Nuits à oublier, à jeter dans la poubelle. Nuits sans vergogne. Nuits de bandits, de truands, de salauds. Nuits sales, perverses, hideuses. Nuits indignes du jour, du soleil, de la lumière et de la beauté du monde. » pages 36-37
Et tantôt, il en fait trop. La quatrième de couverture annonce un écrivain, un poète, un peintre. Cette successions de nuits n'a rien de poétique, c'est lourd, pauvre, « inutile, sans intérêt, sans saveur », pour reprendre ses mots.

Certaines scènes sont proches du ridicule, comme celle où le scénariste tue un baron de la drogue sur son propre yacht avant que les gardes armés ne le laissent partir sans rien dire.
Comme celle du comptage de points crédits sommeil. Page 84, il estime avoir gagné 72 mois de sommeil, 6 ans de tranquillité, en faisant un calcul précis. Sans que l'on sache combien de temps a passé entre le début du roman et ce décompte, ni entre ce décompte et la page 94 où :
« Sur le chemin du retour, je recomptais machinalement mes points crédits sommeil quand j'ai découvert avec horreur que j'en avais perdu énormément. Comment et quand cela avait-il pu se produire ? Aucune idée. Un vol, une absence, une négligence ? (mon dieu, quel suspense ! ndlr) Je me sentais comme victime d'un cambriolage. (…) Quelque chose n'allait pas.
Arrivé chez moi, je suis parti me mettre au lit immédiatement (phrase exquise, ndlr). J'ai essayé de m'assoupir, mais rien. Mes points avaient réellement tous disparu. Pour quelle raison ? Leur date de péremption était-elle dépassée ? »
Comment ne pas saisir le ridicule de ce passage ?
On est toujours « le lendemain », « quelques jours après », on ne sait jamais bien où en est la temporalité du roman. On sait seulement que cela fait un an que son acolyte Tony est parti, mais Tony est parti page 67, donc moins d'un an après les fabuleuses nuits de sommeil comptées, le héros n'a plus de points crédits sommeil ! Pire ! Il aurait été cambriolé, on lui aurait volé ses nuits !
Sérieusement ?


Donc nous allons procéder comme ce grand écrivain : de manière très scolaire, jusqu'à ce que ça rentre, et avec des mots simples, des tournures de phrases simples, des phrases courtes.

1/ Je sais désormais que Tahar Ben Jelloun écrit comme un élève de troisième. De ceux qui ne font pas de faute, certes, mais comme un collégien quand même : le plus simplement possible.
2/ Je sais désormais que Tahar Ben Jelloun ne se relit pas, que Gallimard ne corrige pas son texte (à moins que le grand écrivain refuse qu'on touche à ses écrits), que les lourdeurs et les répétitions sont laissées là par tous les lecteurs, relecteurs, correcteurs, éditeurs, du texte.
3/ Je sais désormais que Tahar Ben Jelloun n'a pas peur du ridicule. À moins qu'il ne pense que personne ne s'en rendra compte, ce qui m'amène au dernier point.
4/ Je sais désormais que Tahar Ben Jelloun se permet de prendre ses lecteurs (qui payent 20€) pour des imbéciles.

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Philippe Besson, Un certain Paul Darrigrand, roman, 210 pages, Julliard, janvier 2019, ***

Publié le par Sébastien Almira

Philippe Besson, Un certain Paul Darrigrand, roman, 210 pages, Julliard, janvier 2019, ***

« Pendant longtemps, cette escapade m'apparaîtra comme la preuve que la jeunesse pouvait bel et bien exister, je veux ce qu'on associe généralement à la jeunesse : la désinvolture, l'énergie, l'affranchissement, le goût d'être ensemble, l'envie de la fête. Avant cela, au fond, je n'aurai jamais véritablement connu pareilles sensations. Après, il sera trop tard. Après, ce seront les choses sérieuses. » page 25

Après la réussite littéraire, critique et commerciale de Arrête avec tes mensonges qui racontait sa première histoire d'amour avec un garçon alors qu'ils étaient lycéens à Barbezieux (critique), Philippe Besson récidive. Cette fois, il s'agit encore d'une histoire d'amour contrariée, mais pendant ses études supérieures à Bordeaux.


Il suffit d'un regard dans un couloir pour que Paul s'incruste à sa table, demandant carrément à quelqu'un de lui céder sa place, et dans sa vie, tel un parasite, belle entrée d'ailleurs. Mais on le connaît bien le petit Philippe maintenant : ça n'a même pas encore commencé que l'on devine une fin terrible. Et pour cause, Paul est marié. À une femme.
C'est également le récit de ses études, de sa maladie évoquée de façon romancée dans Son frère, de l'indépendance, des premières vacances entre amis, des premiers verres et des premières conneries alors que débarque le Sida.

Si Arrête avec tes mensonges m'avait bouleversé, serré le cœur, fait pleurer jusqu'au milieu de la nuit (je l'avais lu d'une traite, après une longue soirée), je peux vous dire directement que le fameux Paul Darrigrand ne lui arrive pas à la cheville.
Entendons-nous bien, c'est un bon roman, dans la lignée du précédent, qui fera certainement pleurer à nouveau les lecteurs et les lectrices de Philippe Besson, mais c'est moins beau, moins puissant, moins spontané. On croirait presque à une commande de l'éditeur.
« Salut Philippe, tu vas bien ? Ton roman, là, l'histoire d'amour qui a merdé, ça marche fort dis donc ! Si, si, je te jure, c'est ton roman le plus vendu ! Ouais. Ouais. Oui, oui, très émouvant... oui... Du coup, je me disait, on se disait avec Mireille, tu... tu n'en aurais pas une autre dans le genre d'histoire. À raconter. Un amour impossible avec un garçon dans ta jeunesse, tu as bien dû en avoir d'autres non ? Oui ?! Ah super ! Ben voilà, fais-nous ça, parce que ton bouquin sur Macron là, faudrait pas perdre tous les homos qui en route quoi ! Tu sais pas ? Bon écoute, pars une semaine à L.A., tu mets ça sur notre compte, et réfléchis-y ! »

Et Paul Darrigrand a resurgi du passé.

J'avais trouvé à Arrête avec tes mensonges quelque chose de très émouvant, d'assez universel aussi, de déchirant certes mais de magnifique. Je n'ai pas l'impression que nouveau faux roman plaira autant. Ce n'est pas la même histoire, la même époque (ses années d'étudiant sont plus folles que celles de lycéen), la même géographie (en plus j'ai également fait mes études à Bordeaux), le même contexte sentimental (triangle amoureux), mais ça sent le réchauffé.
Sans doute n'y aurait-il pas eu un premier roman autobiographique, j'aurais plus apprécié celui-ci, parce que c'est beau, touchant, parfois déchirant aussi, c'est prenant, on veut connaître la suite, Philippe Besson a encore ce talent de raconter des amours impossibles, bancales, bouleversantes.

 

 

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Lectures avortées de la rentrée 2018

Publié le par Sébastien Almira

Avant de passer au meilleur de l'année 2018 et à la rentrée de janvier 2019, je voudrais écrire quelques mots sur des romans de la dernière rentrée dont je n'ai pas parlés parce que je ne les ai pas terminés. Certains parce que je les trouvais mauvais, d'autres parce que je m'ennuyais ou encore parce que j'avais envie d'autre chose.
Pas d'étoiles ici donc, seulement quelques commentaires.

 

Julian Barnes, La seule histoire, roman traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin, 250 pages, Mercure de France, octobre 2018, 22,80€
Je n'en avais jamais lu. Apparemment, il FAUT lire Une fille, qui danse. Mais apparemment ce nouveau roman est également magnifique, époustouflant, beau, émouvant, et je ne saurais me remémorer tous les adjectifs et les superlatifs que j'ai lus et entendu sur La seule histoire. C'est donc à pas de loup que je commence ma lecture, plein d'espoir et de timidité.
Et je suis resté timide. Je n'ai lu que soixante pages, mais qu'est-ce que je m'y suis ennuyé dans ces soixante pages ! Effectivement, le narrateur ne met pas de pathos dans l'histoire d'amour qu'il raconte. Non, il n'y met rien. Rien qui m'interpelle, rien qui m'enveloppe, rien qui me donne envie de poursuivre ma lecture.

 

Makenzy Orcel, Maître-Minuit, roman, 320 pages, Zulma, octobre 2018, 20€
De Makenzy Orcel, j'avais adoré le cru, le poétique, le sublime, le sale, l'émouvant roman Les Immortelles paru chez Zulma aussi en 2012 (critique ici). Je n'avais pas été tenté par le suivant et, cette année, je me suis dit quand même si Les immortelles t'avait autant plu, allez, lance-toi, son écriture est tellement belle, inventive, furieuse. C'est toujours le cas. Mais ça l'est un peu trop parfois.
Comme lorsque conquis par Palestine, j'avais enchaîné avec Oppium Poppy de Hubert Haddad : une déception cuisante. Un style trop travaillé, trop complexe, trop incompréhensible.
Makenzy Orcel m'a envoûté le temps de vingt, trente pages, je ne sais plus, et m'a perdu en chemin. Je ne comprenais même plus certaines scènes, tellement les phrases étaient poétiquement alambiquées, pleines de fioritures, pleines de zones d'ombre.
Moment d'égarement de ma part ou de celle de l'auteur, mais sacré moment d'égarement...

 

Gildas Guyot, Le goût de la viande, roman, Éditions In8, octobre 2018, 17€
Le représentant nous l'a vendu comme dans la ligné de Pierre Lemaître. Peut-être. La langue est riche, l'ambiance lourde, pesante. C'est un homme qui renaît, qui sort d'entre les morts, ces tas de morts pendant la première guerre mondiale. Il s'extrait des cadavres purulents et on y est. On les voit, on les sent, on les vomit. Il n'y a pas à dire : l'auteur a quelques qualités pour nous plonger dans la merde.
Et je ne m'y sentais pas bien du tout. Aucune envie de rester là-dedans, de vivre cet enfer.
En revanche, j'ai trouvé son écriture et son récit à la fois maîtrisés et à la fois maladroits. Parfois pédants même, excessifs aussi. Quelque chose que j'ai eu du mal à expliquer à mes collègues, mais quelque chose de faussement maîtrisé et de faux. Quelque chose comme ça.

 

Florence Noiville, Confessions d'une cleptomane, roman, 190 pages, Stock, août 2018, 17,50€
Marie-Sabine Roger, Les bracassées, roman, 320 pages, Rouergue, août 2018, 20€
Avec un roman sur une cleptomane et un roman sur une vieille obèse phobique sociale qui rencontre une jeune atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette, je m'attendais à me payer deux bonnes tranches de rire, tant ce genre de personnages me plaît et peut engendrer de sacrées scènes. Que nenni ! J'ai à peine ri avec Le discours de FabCaro (critique ici), et je n'ai pas ri du tout avec ces deux romans, vite laissés tomber.

 

Salman Rushdie, La Maison Golden, roman traduit de l'anglais par Gérard Meudal, 410 pages, Actes Sud, août 2018, 23€
Après Julian Barnes, encore un grand écrivain anglo-saxon, que je découvre à peine. J'ai beau avoir Les versets sataniques depuis treize ou quatorze ans, je n'avais rien lu de Salman Rushdie. Son statut d'écrivain culte ne m'a jamais étonné mais après avoir lu le début de La Maison Golden, il me semble quelque peu galvaudé.
Il se perd tellement en circonvolutions que sa prose finit par ressembler à un catalogue d'exposition. Quantité d'informations inutiles supérieure au nombre de lignes incalculable de chaque phrase, tournures d'une prétention sans nom :ce qui me vient après quelques dizaines de pages, c'est que La Maison Golden est a été dorée après avoir été torchée comme une pâtisserie de supermarché.

 

Allan Hollighurst, L'affaire Sparsholt, roman traduit de l'anglais par François Rosso, 600 pages, Albin Michel, août 2018, 23,90€
Je suis venu à bout de l'énorme et pompeux nouveau roman du « plus grand styliste anglais » Allan Hollinghurst, en sautant pléthore de pages. Il s'agit là d'un roman fleuve bouffi de prétention et de tentatives stylistiques à mourir d'ennui qui plaira sans doute aux vieux homos intellos parisiens mais endormira le reste de la France en quelques pages.

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Deborah Install, Il y a un robot dans le jardin, roman traduit de l'anglais par Clara Gourgon, 340 pages, Super 8 éditions, janvier 2017, 18€ **

Publié le par Sébastien Almira

Deborah Install, Il y a un robot dans le jardin, roman traduit de l'anglais par Clara Gourgon, 340 pages, Super 8 éditions, janvier 2017, 18€ **

J'avais lu deux ou trois livres de Super 8 éditions qui m'avaient beaucoup plu. Carter contre le diable et Prime Time surtout. Le principe au départ, c'était un genre tout-terrain entre policier, fantastique et science-fiction avec pour ponts reliant le tout quelque chose de « fun » et une forte identité cinématographique. D'ailleurs, il me semble qu'ils ne devaient publier que des romans américains dont les droits venaient d'être achetés pour le cinéma. Je n'ai pas l'impression que ce soit toujours d'actualité.
Aussi, quand j'ai lu le résumé de ce roman qui, désolé pour cette fois, n'est pas une nouveauté, j'ai instantanément voulu le lire. Je n'étais plus libraire à ce moment (comprendre « j'étais au chômage »), je l'ai ajouté à la liste des suggestions de ma médiathèque. Je l'ai emprunté et je suis redevenu libraire juste avant la rentrée littéraire 2017, je m'y suis donc plongé entièrement et j'ai rendu ce roman sans l'avoir lu.
Depuis quelques jours, je ne suis de nouveau plus libraire (comprendre « je suis de nouveau au chômage » : la librairie qui m'employait en CDD depuis un an et demi est en passe de fermer et de licencier 21 CDI), donc j'ai de nouveau emprunté Il y a un robot dans le jardin qui n'est apparemment pas sorti de la médiathèque entre temps...

Bref, voilà une bien longue histoire pour un livre bien moyen.
Pour vous la faire courte, Ben est un assisté, il ne travaille pas, son couple implose, il ne sait rien faire, et ne fait rien du tout. Le bon loser américain, rien de bien neuf. Heureusement il est un petit peu sympathique.
« Jusqu'au jour où il découvre un robot dans son jardin. Un adorable petit machin de ferraille et de boulons, incapable d'expliquer sa présence chez lui mais qui, visiblement, a besoin d'être réparé. Génial ! Ben a trouvé un sens à sa vie ! »

Rien que ce passage extrait de la quatrième de couverture aurait dû me mettre la puce à l'oreille. C'est plein de bons sentiments, plein de clichés, plein de pathos, plein de grosses ficelles, c'est plein de banalités (« on achète beaucoup trop de choses inutiles qui restent au fond d'un tiroir blablabla »... sérieusement ??) et c'est niaisement écrit. Sa femme le quitte et Ben part faire le tour du monde afin de réparer Tang. Chaque personne censée l'aider l'envoie vers quelqu'un d'autre, on n'en finit plus, on tourne en rond et on connaît chaque page suivante. Mais.
Mais le personnage de Tang, le petit robot détraqué, est éminemment sympathique et attachant. Ses manières d'enfant le rendent terriblement humain, m'ont rendu accro et c'est bien là la seule réussite de Deborah Install.

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Luke Rhinehart, Invasion, roman traduit de l'anglais (États-Unis) par Francis Guévremont, 520 pages, Aux Forges de Vulcain, septembre 2018, 22€ **

Publié le par Sébastien Almira

Luke Rhinehart, Invasion, roman traduit de l'anglais (États-Unis) par Francis Guévremont, 520 pages, Aux Forges de Vulcain, septembre 2018, 22€ **

L'auteur du roman culte L'Homme Dé (collection Replay chez L'Olivier) a écrit quelques romans pas encore traduits en français. Les éditions Aux forges de Vulcain mettent le paquet en cette rentrée sur l'un d'eux : Invasion. Mais.

L'histoire ? Des ballons de plages à poils font leur apparition un peu partout sur Terre. Le premier que l'on rencontre saute sur le bateau de pêche de ce bon vieux Billy Morton. Soixante-dix ans, marié à une avocate sexy, père de deux jeunes garçons, Billy en a vu un paquet, rebelle dans l'âme il a fait de la prison lorsqu'il était jeune. C'est le genre de gars à qui on la fait pas, il s'en cogne de tout sauf de sa famille. C'est le bon pote à qui faut pas chercher des noises.
Donc c'est sur son bateau que le premier Protéen, que l'on surnommera les PP, débarque. Un extra-terrestre qui n'a de cesse de vouloir s'amuser.
Il y en a de plus en plus, les enfants du monde entier sont super contents. Mais les gouvernements se rendent compte qu'ils ne sont pas si inoffensifs qu'ils en ont l'air : ils piratent leurs systèmes de sécurité, volent aux banques et aux multinationales pour redistribuer ailleurs sans que l'on sache rien de leur but.

À partir de là, le roman devient une course poursuite entre les autorités américaines et les PP. Billy et sa famille sont embarqués dans des aventures peu communes et bien entendu pleines de rebondissements.
L'auteur en profite pour faire de son roman un manifeste anti-capitaliste, anti-politique, anti-riches, anti-ennui, anti-tout-ce-qui-est-chiant-sérieux-et-riche.
C'est fun, c'est drôle, c'est haletant. Il y de l'idée, et il y a de quoi dire.

Mais.

Mais malgré de belles idées, le plaidoyer est enfantin et bateau, plein de clichés et vas-y que j'arrive avec mes gros sabots.
Mais c'est traduit avec les pieds. À moins que ce ne soit écrit avec les mêmes sabots à l'origine.
Mais, en plus du travail de traduction, le travail d'édition a été complètement bâclé. Je pense n'avoir jamais lu de livre avec autant de coquilles. Des fautes de frappe, des fautes d'orthographe, des oublies de mots en veux-tu en voilà...
Mais en plus, ça se termine comme je déteste : en eau de boudin.

En somme : 22€ pour un auteur, un traducteur, un correcteur et un éditeur fatigués, ça fait mal au cul.

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Fabrice Caro, Le discours, roman, 190 pages, Sygne Gallimard, octobre 2018, 16 € *

Publié le par Sébastien Almira

Fabrice Caro, Le discours, roman, 190 pages, Sygne Gallimard, octobre 2018, 16 € *

«Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie.» C’est le début d’un dîner de famille pendant lequel Adrien, la quarantaine déprimée, attend désespérément une réponse au message qu’il vient d’envoyer à son ex. Entre le gratin dauphinois et les amorces de discours, toutes plus absurdes les unes que les autres, se dessine un itinéraire sentimental touchant et désabusé, digne des meilleures comédies romantiques.
Un récit savamment construit où le rire le dispute à l’émotion.


Voilà la quatrième de couverture de ce qui pourrait s'apparenter à un petit événement. Premièrement, la création d'une nouvelle collection chez Gallimard de romans écrits par des auteurs jeunesse ou bande dessinée. Deuxièmement, le premier roman de Fabcaro deuis que tout le monde le connaît (le deuxième en vrai), auteur de l'extraordinaire Zaï Zaï Zaï Zaï (6 pieds sous terre) et d'autres BD géniales (La Bredoute, Et si l'amour c'était aimer, Talk Show, etc.).

Mais c'est comme un nouvel album de Muse depuis presque dix ans : décevant, blasant.

Cet « Adrien, la quarantaine déprimée », est déprimant, agaçant.
Ce dîner de famille est soporifique. Cette famille aussi.
Cette attente désespérée d'une réponse de son ex (elle l'a quitté 37 ou 38 jours plus tôt en lui disant juste « j'ai besoin d'une pause » après un an de relation...) est désespérante, pire, ridicule.

On passe le livre, comme le personnage principal passe le dîner : à se demander ce qu'on fout là.
Même les amorces de discours, on finit par s'en foutre.

Toutes les 30 ou 40 pages reste toutefois un passage drôle. Comme celui du fameux chocolat avec le truc blanc à l’intérieur sur lequel personne ne veut tomber à Noël. Ou comme celui de la chenille (c'est cadeau à la fin de l'article !). À vrai dire, c'est uniquement pour ces passages, et un peu parce que Fabcaro quand même..., que je suis allé au bout de ce roman désespérément lassant.

Fabrice Caro, Le discours, roman, 190 pages, Sygne Gallimard, octobre 2018, 16 € *
Fabrice Caro, Le discours, roman, 190 pages, Sygne Gallimard, octobre 2018, 16 € *
Fabrice Caro, Le discours, roman, 190 pages, Sygne Gallimard, octobre 2018, 16 € *

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Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie, roman, 430 pages, 19€ ****

Publié le par Sébastien Almira

Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie, roman, 430 pages, 19€ ****

Emmanuelle Bayamack-Tam, c'est la plus étonnante découverte littéraire que j'ai faite. La petite poignée d'anciens lecteurs qui sont revenus sur le blog le savent. Les clients que j'ai conseillés dans toutes les librairies où j'ai travaillé le savent. Ceux qui me connaissent le savent.
Tout le monde le sait.

C'est bien simple, j'en parle à tout le monde, dès que je le peux.
Cela fait dix ans que je suis libraire et cela fait dix ans que je l'ai découverte. Elle est en quelques sortes mon totem littéraire.

C'était ma première rentrée littéraire, en août 2008, je travaillais l'été chez Vents du Sud, super librairie indépendante qui a fermé depuis faute de repreneur. Je découvrai pour la première fois la joie de piocher parmi les services de presse. Je venais de lire New Wave de Gaël Morel et Ariel Kenig et voilà que l'on reçoit un petit colis avec les cinq romans de la rentrée POL. Immédiatement, j'ai eu envie de lire Une fille du feu.
Ce n'est pas son meilleur, mais ça m'a marqué. Tout ce qui m'a plu par la suite était déjà là. Des personnages hors norme, des minorités de tout genre représentées, une truculence et un cynisme à toute épreuve, une fluidité de lecture malgré une érudition folle, une langue riche, crue et poétique à la fois. Un cocktail explosif.

Après ça il y a Si tout n'a pas péri avec mon innocence qui reçoit le prix Ouest-France / Étonnants Voyageurs (article ici). Au bout de presque une dizaine de livres, les médias commencent enfin à parler d'elle.
Alors ça se vend plus, ça sort en Folio, elle passe chez Ruquier pour Je viens. Ce n'est pas synonyme de consécration mais c'est un sacré tremplin.
L'an dernier, sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri, elle publie Les garçons de l'été et à son passage en poche, ça décolle carrément : l'éditrice y croit dur comme fer, les libraires adorent, le livre reçoit le prix des libraires Folio. Résultat : plus de 50 000 exemplaires du Folio pour l'instant !

C'est dire si, après tant d'aventures, Emmanuelle Bayamack-Tam est attendue. Le magazine professionnel Livres Hebdo s'est amusé à recenser les romans de la rentrée dont les dix principaux titres de presse ont parlé. Arcadie est dans les quatre plus cités et plébiscités. Papiers dithyrambiques, interviews, invitations en librairie dans les quatre coins de la France, premières sélections de prix littéraires (Prix de Flore, Médicis, Fémina), Emmanuelle Bayamack-Tam se taille enfin la place qu'elle mérite dans le paysage littéraire français.

Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie, roman, 430 pages, 19€ ****

Cessons là cette longue introduction qui ressemble plus à une entrée au Panthéon, que je vous parle d'Arcadie.

Arcadie, c'est un gourou. Le gourou d'une communauté libertaire qui rassemble des gens fragiles, inadaptés au monde extérieur tel que le façonnent les nouvelles technologies, la mondialisation et les réseaux sociaux (voilà, j'ai bien recopié la quatrième de couv'!).

Arcadie, c'est peut-être un peu le double littéraire de feu Paul Otchakovski-Laurens.
Arcadie, c'est un dandy pansexuel dont Farah est éperdument amoureuse.
Farah, c'est la narratrice.
Farah, c'est une adolescente qui vit à Liberty House avec sa famille.
Farah, c'est une fille laide, très laide, sexuellement malheureuse depuis qu'une gynéco lui a appris qu'une bonne partie des organes génitaux manquent à l'appel.
Farah, c'est une personne incroyable de douceur, de courage, de bienveillance, de force.

Les deux personnages principaux sont éminemment romanesques, comme le sont tous les autres. Sacrée Dadah, et quelle description truculente de Victor (pages 38 et suivantes), pour ne parler que d'eux !

Arcadie, c'est l'histoire de Farah, d'Arcadie, de tous les joyeux lurons de cette Liberty House à la lisière de la frontière franco-italienne, de ce migrant resplendissant qui vient mettre les pieds dans le plat. C'est l'histoire de l'amour, de la liberté, du corps, de la sexualité, du passage à l'âge adulte, de la vie, d'une autre vie. C'est l'histoire de l'espoir et du renoncement aussi.
Arcadie, c'est plein d'histoires et c'est comme toujours beau et cruel, tendre et cynique, sombre et solaire.
Arcadie, c'est drôle, c'est grand et c'est libre.

« ˗ Farah, au fait : vous êtes une fille ou un garçon ? Parce que si j'en crois l'état civil, vous êtes une fille, mais bon, à vous voir, ce n'est pas si clair...
Crétine. Je suis ce que tu ne t'autoriseras jamais à être : une fille aux muscles d'acier, un garçon qui n'a pas peur de sa fragilité, une chimère dotée d'ovaires et de testicules d'opérette, une entité insaisissable, un esprit libre, un être humain intact. » page 417

Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie, roman, 430 pages, 19€ ****
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Adeline Dieudonné, La vraie vie, roman, 300 pages, L'Iconoclaste, août 2018, 17 € ****

Publié le par Sébastien Almira

Adeline Dieudonné, La vraie vie, roman, 300 pages, L'Iconoclaste, août 2018, 17 € ****

En cette rentrée littéraire 2018, vous découvrirez chez vos libraires quasiment une centaine de premiers romans. Oui, oui ! 94 sur 567 nouveautés pour être tout à fait exact !
Il n'est donc pas étonnant de trouver nombre de premiers romans dans les premières sélections de prix (4 sur 15 pour le Goncourt). Et si rien n'est joué, on peut tout de même remarquer la présence de la primo romancière Adeline Dieudonné sur la liste du Goncourt et du Renaudot.
 MAJ le Prix du Roman Fnac vient de lui être décerné !
Je vous livre mon avis sur cette détonnante entrée dans le monde des lettres.

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. » page 7

Elle a dix ans et lui 6 quand le roman commence. Ils sont très proches, toujours fourrés ensemble.
Ils vivent dans un lotissement, une succession de pavillons de banlieue identiques jusqu'à la couleur du crépi. Ils échappent quotidiennement au propriétaire de la casse à côté du petit bois des Petits Pendus, leurs deux terrains de jeu favoris et, chaque jour, dès que retentit la Valse des fleurs de Tchaïkovski, Gilles prend une boule vanille et une fraise à la camionnette du marchand de glace et elle une chocolat et une stracciatella avec de la chantilly qu'elle mange le plus vite possible avant que son père ne voit la crème sur son cornet.
Dans la chambre des cadavres sont exposés les trophées de chasse du père, personnage bourru, violent, néfaste, qui cogne sa femme lorsqu'il est contrarié. « C'était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d'équarrisseur. Des mains de géant.(...) En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. » page 9
La mère est appelée « l'amibe ». Elle est là sans être là. Il a bien fallu qu'elle accouche et qu'elle prépare les repas. « En grandissant, je me suis aussi demandé comment ces deux-là avaient conçu deux enfants. Mon frère et moi. Et j'ai très vite arrêté de me poser la question parce que la seule image qui me venait, c'était un assaut de fin de soirée sur la table de la cuisine, puant le whisky. Quelques secousses rapides, brutales, pas très consenties et voilà...
La principale fonction de ma mère était de préparer le repas, ce qu'elle faisait comme une amibe, sans créativité, sans goût, avec beaucoup de mayonnaise.
» page 11

Et un jour un accident violent vient faire bégayer leur vie. Gilles ne rit plus, ne parle plus, ne joue plus, il se renferme sur lui-même, envahi par quelque chose d'effrayant. Et elle n'aura de cesse de vouloir revenir en arrière pour chasser ce qu'elle nomme la bête et retrouver son petit frère.

Le récit de cette famille morne, rangée, bancale mais banale se transforme quasiment en roman noir. L'atmosphère est inquiétante, sauvage. La narratrice apporte un peu de lumière et de sensualité au roman et, coincée entre l'amibe et le bourreau, doit chercher elle-même des figures positives et bienveillantes alors que tout se chamboule en elle, son corps, son cœur.
Les phrases claquent, il y a quelque chose dans la simplicité des mots de violemment désarmant. On termine une phrase et on se sent petit face à tant de simplicité et tant de sens à la fois. On a presque le souffle court tant chaque mot, chaque phrase, est à sa place. Implacable.
Une claque, la vraie vie...

« Sa physionomie continuait de se modifier. Il n'avait plus rien d'un petit garçon. Il avait huit ans et sa chimie interne avait muté. J'étais certaine que c'était la vermine qui poursuivait son travail de pollution. Même son odeur n'était plus la même. Comme si son parfum avait tourné. Il dégageait quelque chose d’inquiétant, c'était subtil, mais je le sentais. Ça sortait de son sourire. Ce que j'appelais son nouveau sourire. Une grimace qui disait « fais encore un pas vers moi et je te bouffe la gueule. »
Le sourire de mon frère puait.
 » page 129

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Amélie Nothomb, Les prénoms épicènes, roman, 150 pages, Albin Michel, août 2018, 17,50€ *

Publié le par Sébastien Almira

Amélie Nothomb, Les prénoms épicènes, roman, 150 pages, Albin Michel, août 2018, 17,50€ *

Je ne compte plus le nombre de fois où l'on m'a dit « mais quand même, Nothomb, c'est toujours la même chose ! ». Et moi d'argumenter pour la défendre parce que, certes elle avait ses thèmes de prédilection, mais je trouvais réellement que ses livres étaient tous différents.

Mais cette année, je suis contraint de rejoindre leur avis.
J'ai repris le blog avec le roman de la rentrée qui m'a le plus émerveillé, aussi je poursuis avec celui qui m'a le plus déçu.
D'autres romans, dont je ne parlerai peut-être même pas, m'ont déçu bien sûr. Mais je n'en attendais pas grand chose alors que la rentrée littéraire veut encore dire pour moi, libraire venant d'atteindre la trentaine, que j'ai, toujours empli d'excitation, un nouveau Nothomb à découvrir.

Je ne vais pas vous raconter l'histoire parce que je ne sais pas comment en parler sans donner les révélations de la dernière partie et parce que, sans doute, un peu comme Amélie Nothomb, cette fois je n'ai pas vraiment envie de me décarcasser.
Autant l'an dernier, après plusieurs déceptions, j'étais surpris de lire un Nothomb plus mature, un mélange de la noirceur de ses débuts et de personnages, de situations, de constructions, plus fouillés, moins percutants aussi, plus classiques peut-être.
Autant là, tout ce qui fait son sombre charme a disparu. Son cynisme, son humour, son originalité, sa folie : oubliez, vous ne trouverez rien de cela dans Les prénoms épicènes.

Je l'ai dit, j'ai régulièrement été déçu par ses derniers romans, par ses fins en particulier. Une fois tournée la dernière page, il n'est pas rare que l'on se dise « Ah. Ouais. C'est fini. Comme ça. Là. Ok... Bon ben voilà... », on l'a terminé et on l'a aussi vite oublié.
Mais cette année, c'est la première fois que je suis déçu pendant la lecture. Je me suis emmerdé toute la première moitié avant d'être légèrement réveillé par la seconde.
Et une fois fini, ce fut la révélation : ça y est, je trouve aussi qu'elle écrit toujours le même livre. Une histoire de famille, de vengeance, de parents qui n'aiment pas leurs enfants, qui sont toujours soit très beaux soit très laids, dans des hôtels particuliers du septième arrondissement de Paris pleins de champagne.
En espérant que le prochain évite toutes les erreurs de ce mauvais cru et nous rappelle pourquoi on continue à lire cette romancière hors pair quoi qu'il arrive.

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John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur, roman traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides, 580 pages, JC Lattès, août 2018, 23,90€ *****

Publié le par Sébastien Almira

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur, roman traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides, 580 pages, JC Lattès, août 2018, 23,90€ *****

Je ne sais pas l'impact qu'aura cet article, vu le nombre de mois où j'ai déserté ce blog, mais après avoir terminé Les fureurs invisibles du cœur, je savais que je ne pouvais pas ne rien écrire dessus.
Peut-être que d'autres articles suivront (à vrai dire j'en ai déjà écrit un autre sur papier hier et j'en ai d'autres en prévision), je ne sais pas si je vais faire revivre le blog Culturez-Vous, si ça tiendra seulement la rentrée littéraire ou quelques jours mais, en attendant la suite, vous avez sans doute remarqué les cinq étoiles attribuées à ce roman. Il faut que je vous dise pourquoi.

En travaillant ce texte chez Lattès, les éditeurs se sont dit que contrairement aux autres années, ils ne pouvaient pas sortir plusieurs romans étrangers pendant la rentrée. Non, ils ont choisi de se concentrer uniquement sur celui-ci, tellement persuadés qu'ils tenaient là une merveille.
J'espère que leur travail portera ses fruits car Les fureurs invisibles du cœur est une merveille comme il ne nous est pas si souvent donné d'en lire.

Cyril Avery naît en 1945 en Irlande d'une fille-mère qui l'abandonne à une sœur rédemptionniste bossue qui le confie à un couple d'excentriques dublinois (elle écrit des romans en priant pour ne jamais connaître la honte d'être célèbre, dans un bureau enfumé de ses cigarettes qu'elle ne quitte que très rarement, et il se retrouve régulièrement en prison pour ses activités de banquier un peu trop impliqué et connaisseur des moindres failles, tout en faisant bien comprendre dès qu'il le peut à Cyril qu'il n'est pas un vrai Avery et ne le sera jamais).
Après ça, il va arriver beaucoup de choses à Cyril Avery. Vraiment beaucoup.
Ce sera tendre, joyeux, bienveillant, salvateur, mais aussi douloureux, angoissant, cruel, accablant.

Je me retournai vers le patient et nos regards se croisèrent. La surprise provoqua dans mon corps un soubresaut si puissant que je fus forcé de me cramponner au rebord de la fenêtre. Il n'était pas plus âgé que moi mais presque complètement chauve, quelques pauvres mèches de cheveux restaient collées sur son crâne. Ses joues étaient creuses, ainsi que ses orbites, et un hématome hideux d'un rouge violacé dessinait un ovale sur son menton et dans son cou. Une phrase me revint en mémoire, quelque chose que Hannah Harendt avait dit un jour à propos du poète Auden : la vie avait gravé les fureurs invisibles de son cœur sur son visage.

Les fureurs invisibles du cœur, page 403

Tous les sept ans jusqu'en 2015, on suit Cyril, on rit avec Cyril, on pleure pour Cyril, on est Cyril, tant John Boyne et sa traductrice ont du talent. Chaque partie saute sept ans et ainsi le récit se renouvelle toujours. Jamais on ne se lasse.

La violence de l'Irlande des années cinquante, soixante, l'Europe moderne, l'apparition du Sida, les mariages, les enterrements, les liaisons néfastes, l'évolution des mœurs (ou pas), les amitiés qui se font et se défont, les amours inespérées, l'homosexualité, les crimes et les châtiments, avec l'histoire de plusieurs générations qui gravitent autour de notre héros dans une Irlande puritaine gouverné par l’Église face au reste d'un monde en plein renouvellement : John Boyne tisse une épopée extravagante, sombre et merveilleuse qu'on ne peut pas lâcher.
La traductrice, Sophie Aslanides, a effectué un travail remarquable, rendant grâce à l'art exquis du dialogue (ces scènes dans les pubs et ces premières rencontres sont magiques !), aux personnages forts qu'ils soient principaux ou secondaires (son meilleur ami Julian, complètement obsédé par les filles et le sexe et, Oh ! La divine Mrs Goggin !), aux multiples talents de John Boyne.
Ce livre m'a enchanté et bouleversé à chaque page. J'avais envie qu'il ne s'arrête jamais, je vais avoir du mal à passer au suivant...

 

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur, roman traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides, 580 pages, JC Lattès, août 2018, 23,90€ *****
John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur, roman traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides, 580 pages, JC Lattès, août 2018, 23,90€ *****

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