ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC AMÉLIE NOTHOMB

Publié le par Sébastien Almira

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Elle est un phénomène de librairie et d'édition à elle seule depuis près de vingt ans. Son premier roman, Hygiène de l'assassin, se fait remarquer par la critique et les lecteurs, elle est taxée d'écrivain la plus talentueuse de sa génération. En 1999, Stupeur et tremblements reçoit le Grand Prix du Roman de l'Académie Française, dépasse les 500 000 exemplaires et l'assoie au rang de star de la littérature. Depuis, elle est traduite dans une quarantaine de langue, ses romans tirés à 200 000 exemplaires sont attendus avec impatience à chaque rentrée et les médias se l'arrachent ou la boudent injustement.

À l'occasion de la sortie de son vingtième roman, je vous propose un entretien exclusif avec Amélie Nothomb dans lequel nous parlons de ses débuts et de ses rapports avec la maison Albin Michel (son histoire avec Philippe Sollers, son premier contrat, ses rapports avec les employés de sa maison d'édition), de son rapport au succès et de sa place hors norme en librairie et en édition, de ses habitudes de lecture et d'écriture et, enfin, de son œuvre et de sa carrière en général.

 

 

hygieneJe connais rapidement l’histoire avec Philippe Sollers et Hygiène de l’assassin (fraichement débarquée en France, elle envoie le manuscrit à Philippe Sollers chez Gallimard, il refuse de le soumettre au comité de lecture en écrivant "Je n'aime pas les cannulars". Elle sera publiée chez Albin Michel et n'aura de cesse de raconter cette histoire. Philippe Sollers lui répond en pondant un mauvais papier sur ses livres dès qu'il en a l'occasion), pouvez-vous m’en dire plus ?

Oh je crains qu’il n’y ait pas plus à dire. Sollers n’a évidemment jamais reconnu cette histoire que j’ai racontée à tous les journalistes possibles et imaginables. Mais je sais que cette histoire a eu lieu, et de toute façon, très sincèrement, je remercie Philippe Sollers d’avoir interdit mon manuscrit chez Gallimard parce que je pense que si j’avais été publiée chez Gallimard, ça se serait moins bien passé et, somme toute, c’est grâce à lui, grâce à son refus que j’ai eu l’idée de m’adresser à Albin Michel. Et somme toute, je suis enchantée d’être chez Albin Michel ! Donc, merci Philippe Sollers, paradoxalement !

Comment s’est passé votre entrée chez Albin Michel ? Quel contrat vous ont-ils proposé ? Comment l’avez-vous vécu ?

Et bien, j’ai tout simplement accepté le contrat qu’ils m’ont proposé ! Je n’y connaissais rien à rien, et je dois dire que ce qu’ils m’ont proposé était très honnête. Comme quoi c’est une maison d’édition très honnête. Ils m’avaient proposé un contrat à 10/12/14, c’est-à-dire moins de 10 000, 10 % de droits, de 10 000 à 20 000, 12 % et au-delà, 14 %. Ça a donc été 14 % puisque j’ai d’emblée vendu plus que ça.

Et la suite de vos contrats ?

Je suis restée très très très longtemps au même taux, j’ai vraiment attendu l’an 2000 pour demander de passer à 15 %. Quant aux à-valoir, j’ai des à-valoir microscopiques, c’est vraiment le mot. Je ne vois pas l’intérêt d’être payée par à-valoir, puisque qu’est-ce que c’est qu’un à-valoir ? C’est une avance sur les ventes, et je ne vois pas pourquoi je serais payée par avance. Donc je ne vois pas l’intérêt de gagner des à-valoir plus importants puisque, de toute façon, les droits d’auteurs on les gagne. Et je sais que moi je dépasse toujours mes à-valoir. Les à-valoir, ce n’est intéressant que pour les auteurs qui ont de faibles ventes, paradoxalement.


acide3Quels rapports entretenez-vous avec la maison Albin Michel ?

Des rapports extrêmement amicaux avec toute la maison. Depuis les grands chefs jusqu’aux plus humbles employés, je suis l’amie de tout le monde. Donc, tout le monde me connait bien dans la maison. Et professionnellement, il y a une vraie entente efficace, on se dit les choses simplement. Donc, c’est à la fois amical et efficace.

Comment vous sentez-vous au sein de la maison par rapport aux autres auteurs ? Avez-vous l’impression d’être à part ? Et par rapport à votre œuvre ?

C’est clair que j’ai l’impression d’être à part. Il faut dire qu’il n’y a aucun auteur qui se conduit comme je me conduis moi, avec autant de dévouement et de fidélité vis-à-vis de sa maison d’édition. Ce n’est pas pour rien que je suis le seul auteur qui a un bureau dans la maison alors que je ne travaille pas dans cette maison, j’ai pas de... je veux dire, je ne suis pas employée dans cette maison, il n’y a aucune raison que j’aie un bureau. Mais j’y ai un bureau parce que je suis un petit peu le chouchou de la maison mais aussi parce que je rends beaucoup de services à tous les gens de la maison !

Pour ce qui est de mon œuvre, ben je ne peux pas vous dire. J’imagine que tout écrivain au monde a l’impression que son œuvre est spéciale. Et comment est-ce que mon œuvre s’inscrit dans la maison, ça je peux pas vous dire, elle est pas plus spéciale d’Albin Michel que... heu... Mon œuvre ne ressemble pas plus à une œuvre Albin Michel qu’à n’importe quelle autre maison d’édition, vous voyez ?


rentrée2Comment voyez-vous votre succès ? Vous sentez-vous hors norme dans l’édition ?

Complètement ! Je suis enchantée de mon succès. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que ce succès n’est absolument pas prévisible.

Comment vivez-vous votre succès ?

Mais je le vis très bien ! C’est très agréable d’avoir du succès !

Avez-vous des relations avec des libraires ?

Très peu. Il y a quelques rares libraires avec lesquels j’ai des relations d’amitiés. Mais mon dieu, il n'y en a vraiment pas beaucoup.

Comprenez-vous l’engouement qui se passe en librairie à la sortie d’un de vos livres ?

Ben non, enfin, la seule chose que je peux expliquer, c’est qu’ils se vendent bien ! Donc, heu, c’est tout, quoi ! (rires) Je sais pas, je sais pas quoi vous dire... !

À l’opposé, comment vivez-vous les mauvaises critiques, les attaques, le fait d’être souvent boudée par les grands prix littéraires ? Cela vous attriste, vous fait quoi ?

Écoutez, je vais pas vous dire que ça m’atteint pas, mais ça m’atteint peu. J'ai une certaine habitude des mauvaises critiques, j’en ai eu tout de suite, donc on s’y fait, vous savez, je vais pas dire qu’on est tout à fait blindé, mais c’est pas grave ! Quant aux prix littéraires, là ça n’a carrément aucune importance ! J’ai une attitude très simple vis à vis des grands prix littéraires : soit j’en gagne un et je suis très contente, soit j’en gagne pas, et ça m’est complètement égal.

Comment vivez-vous l’engouement en librairie ? Les queues en salon du livre ?

Ben ça, à la fois c’est très agréable, en même temps très stressant, parce que, par exemple, sur les Salons du livre, il y a toujours la responsable d’Albin Michel qui vient me dire « Plus vite ! Plus vite ! » parce qu’elle trouve que je bavarde trop longtemps avec chaque personne qui vient faire dédicacer son livre. Et ça, c’est très stressant. J’aimerai bien parler plus longtemps avec chaque personne, mais j’ai pas le droit ! (rires)

Quel est votre rapport aux gens, vos admirateurs, vos « fans », ceux qui vous écrivent ? Comment vivez-vous le fait qu’il y ait autant de personnes qui vous apprécient et vous suivent ?

Alors là, il y a autant de réponses à dire qu’il y a d’individus. Certaines personnes sont vraiment... c’est un bonheur d’être lue par elles... Donc, globalement, il y a autant de réponses qu’il y a d’individus. J’aime beaucoup, moi, bien sûr, être appréciée et que beaucoup de personnes me suivent. Et, en même temps, il y a quelque chose de stressant à ça aussi, parce que, comme je reçois énormément de courriers, c’est très très très difficile de tout lire, de répondre, et de répondre à temps. Donc, c’est un bonheur, mais un bonheur à double tranchant.


2008-1.jpgQuelles sont vos habitudes de lecture ?

Je n’ai aucune habitude de lecture. Je lis de façon boulimique, dans toutes les directions.

Vos modèles littéraires ? Ou autres ?

Ah ! Je n’en ai aucun ! J’ai beaucoup d’admiration pour beaucoup d’écrivains, mais aucun n’est mon modèle littéraire. Quant à mes sources d’inspiration, je ne sais pas !

Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?

Ça, c’est une très très bonne question ! Ça fait des années que je n’en sais rien ! (rires) Ce que je sais, c’est que c’est une force plus grande que moi et complètement irrésistible.

Qu’est-ce qui, d’après vous, ressort de vos romans, qui fait que vous avez un noyau de lecteurs qui vous suit ?

Je n’en ai aucune idée, Sébastien ! J’aimerais bien le savoir. Mais je n’en sais rien.

Quelles sont vos habitudes d’écriture ?

Mon dieu ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’écris tous les jours, de 4 heures à 8 heures du matin, après avoir ingéré, tout rond, un demi-litre de thé, beaucoup trop fort, à jeun.

Vous donnez-vous des directives ?

Je ne me donne pas de directive, j’ai une intuition globale de l’histoire que je vais raconter, dans ma tête, mais ce n’est qu’une intuition, et je n’ai pas les détails. Je trouve les détails en cours de route. Donc, je n’ai pas besoin de changer des éléments en cours d’écriture puisque, généralement les éléments, je ne les ai pas.

Combien de temps vous prend l’écriture d’un roman ?

En général, environ trois mois. Mais il faudrait bien sûr préciser trois mois plus les trente-quarante années qui ont précédé.


nothomb-harcourt.jpgVoyez-vous une ligne directrice dans votre œuvre ?

Ma foi, non ! C’est-à-dire que c’est tellement vague, la seule ligne directrice que l’on peut trouver, c’est le mystère de la personne humaine, surtout vu sous l’angle des rapports que les êtres humains entretiennent entre eux. Avouez que c’est très vague !

Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?

Je ne la vois pas ! Alors je sais que mon éditeur, lui, la vois déjà, qu’il se dit « ouhh, celle-là, elle va publier un bouquin à chaque premier septembre jusqu’à la fin des temps ! » C’est possible, mais moi je ne vois rien, je ne sais rien, on verra bien... Je suis libre, de toute façon.

Pensez-vous être devenue intouchable au point de pouvoir faire ce que vous voulez ?

Non, sûrement pas ! Je fais quand même ce que je veux ! Mais je ne me sens absolument pas intouchable.

Est-ce par peur d’être oubliée que vous publiez chaque année ?

Heu... non, absolument pas ! Vous savez, je publie chaque année, simplement parce que j’écris tellement chaque année, j’écris plus de quatre romans par an. Dans ces conditions, il me parait normal de vouloir en partager au moins un faible pourcentage, c’est-à-dire le quart.

Ressentez-vous cette peur (la peur d’être oubliée) ?

Oui, je pense que c’est une peur très humaine, indépendamment même de la publication. La peur d’être oubliée, oui, je la ressens, mais je ne peux rien y faire.

Dernière question : comment vous voyez-vous dans vingt ans ?

Mon dieu ! Je n’en sais rien, Sébastien ! J’ai beaucoup de mal à me projeter dans l’avenir. J’imagine que je serai toujours vivante. C’est déjà quelque chose !

Merci Amélie !

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INTERVIEW EXCLUSIVE D'AMÉLIE NOTHOMB

Publié le par Sébastien Almira

PROCHAINEMENT SUR LE BLOG CULTUREZ-VOUS :

 

INTERVIEW EXCLUSIVE ET INÉDITE DE

 

AMÉLIE NOTHOMB

 

sur son rapport à l'écriture, à la publication,

sur son statut à part dans l'édition et en librairie en France.

 

 

 

En attendant, cliquez sur les romans d'Amélie Nothomb pour retrouver les articles Culturez-Vous correspondant :

 

acide1   voyage-hiver.gif   forme-de-vie.jpg   tuer le père

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Mygale VS La piel que habito

Publié le par Sébastien Almira

Mygale, roman policier de Thierry Jonquet, 150 pages, Gallimard, Série Noire (1984), Folio policier (1995, réédition 1999), 5,70 € ****

La piel que habito, film de Pedro Almodovar, 2h, El Deseo (2011) ***

 

jonquet-2Pour sa deuxième adaptation littéraire, Pedro Almodovar s'attaque au culte et court roman noir de Thierry Jonquet, Mygale, où un célèbre chirurgien entretient une étrange relation avec une jeune et désirable femme qu'il ne laisse sortir de sa chambre que pour la prostituer et l'inviter dans des restaurants chics. Dès le début du roman, on fait face à trois narrations distinctes, sans liens apparents. Ève, enfermée dans sa chambre, passe son temps à dessiner et jouer du piano, lorsque Richard ne la sort pas. Car il s'agit bien de cela : Ève est sa chose, elle n'existe que par les désirs de son geôlier. On suit également deux jeunes hommes, le premier, Alex, est recherché par la police pour avoir braquer une banque tandis que le second, Vincent, est retenu prisonnier, mais tous deux sont dans la même situation qu'Ève : enfermés.

D'une plume élégante et froide, précise et neutre, qui sied bien à l'intrigue : chirurgicale, Thierry Jonquet met en place un climat inquiétant, hypnotique. On pénètre un cauchemar, trois même, sans savoir quand et comment ceux-ci se rejoindront. Une pépite, noire à souhait !

 

la_piel_que_habito-2.jpgOn comprend aisément que le roman ait plu à Pedro Almodovar, les thèmes et la noirceur du récit lui sied parfaitement. Il a cependant choisi d'adapter le roman assez librement, commençant par l'histoire actuelle d'Ève, se souciant du passé et des intrigues connexes seulement dans la seconde moitié du film. Le braqueur est toujours présent, mais son rôle a été réinventé. Le lien avec Ève n'est plus le même, il remonte plus loin, il fait exister d'autres personnages, d'autres scènes, d'autres liens. La figure maternelle, chère au cinéaste, fait son apparition, développant un pan de l'histoire d'Ève que Jonquet ne faisait que survoler. Mais cette fois, à la bienveillance habituelle des mères almodovariennes, il faut rajouter la destruction. Marisa Paredes joue de nouveau pour Almodovar et remplit le rôle de mère protectrice et destructrice à merveille.

L'ensemble est plus touffu, plus complexe, plus profond, mais en même temps la construction est plus bancale et rend le film paradoxalement moins profond. Les narrations connexes semblent jetées à la fin du film sans autre but que faire avancer l'histoire, alors que dans le livre, chaque narration a son importance et aucune ne se soumet à la supériorité d'une autre. Peut-être le film mérite-t-il d'être vu une seconde fois pour un meilleur jugement.

 

 

En attendant, chacun vaut le détour.

Mygale pour sa construction aussi froide et chirurgicale que l'écriture de Thierry Jonquet, pour le fil qui se dévoile au fil des chapitres, pour mieux nous glacer d'effroi devant une vérité à laquelle on était loin de s'attendre.

La piel que habito pour le jeu épatant des acteurs (Antonio Banderas, Marisa Paredes et la jeune et ravissante Elena Anaya), pour la profondeur psychologique de l'intrigue et des personnages, pour le suspense tout en finesse et la touche almodovarienne.

Les fins sont également différentes, alors ne choisissez pas : lisez Mygale, voyez La piel que habito et soufflez un bon coup.

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David Tavityan, Lorraine Super-Bolide, roman, 200 pages, Sarbacane, Collection EXPRIM', août 2011, 14 € **

Publié le par Sébastien Almira

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De David Tavityan, je ne connaissais que la couverture du précédent livre, Comment j'ai raté ma vie de super-héros. C'est donc vierge que je commençais Lorraine Super-Bolide.

 

D'abord, j'ai été conquis par la couverture. Il me semble que c'est la première fois qu'une couverture Exprim' me plait autant. Il faut dire que la fille est assez jolie et que le rose égaye l'ensemble. À l'intérieur, c'est un peu le même principe : heureusement que Lorraine est là !

Pour tout dire, je ne sais même pas si le livre m'a plu, ou bien si il ne m'a juste pas déplu. J'ai eu du mal à rentrer dans l'histoire. Lorraine est « une fille de seize bougies taillée comme une sauterelle qui se sent pousser des ailes » lorsqu'elle vole des voitures pour rouler à fond la caisse sur l'autoroute, en ville ou en campagne. Elle a déjà « cinq bagnoles désossées, des fractures et un coma pour (sa) pomme ».

Son problème, c'est son père. Un « pauvre acteur frenchyde seconde zone à Hollywood » devenu ponte de l'industrie cinématographique, métier qui lui prend assez de temps pour l'empêcher d'être à la maison pour voir Lorraine grandir. Alors elle tente de se faire remarquer, de montrer sa détresse à son père. Par tous les moyens.

C'est ce que David Tavityan nous montre au début du roman, quelques scènes pour expliquer l'absence de « papa Gaby », les crises et les déboires de Lorraine (séjours à l'hôpital notamment). C'est un peu gros, un peu lourd, l'auteur en fait trop, je n'y croyais pas et ça m'a agacé.

 

« Pitoyable, il se met à pleurer. Mais je le connais bien, mon Gaby. Sur sa planète, il pleure d'un œil et rit de l'autre. Non pas qu'il soit vulnérable. Au contraire : ça le broie encore plus, de vivre ses joies et ses peines comme il le fait, en secret. Et rien que d'y penser, des frissons me saisissent. Le connaissant mieux que quiconque, je sais qu'une fois ce mélo consommé jusqu'au mot Fin, il retournera à des amours plus gratifiantes : son cinéma et ses studios. Tout en prenant garde à moi, d'un oeil, bien sûr. Comme il l'a déjà si bien fait, à l'issue de mes précédents crashs. » page 33

« Ça reste une histoire rock'n'roll, la mienne. Compliquée. À toujours faire des pieds et des mains pour montrer qu'on est là. Le bazar qui nous sépare, Daddy and me, c'est ce langage qu'il parle, dialecte si spécial de bisinessman, truffé de mots comme piastres, pépètes et milliards; je la connais par cœur sa musique de big sous qui tombent à toute heure dans son escarcelle, et pourtant je n'y entend toujours rien de clair. » page 34

« Souvent je voudrais devenir métal blanc, papier-monnaie, n'importe, pourvu que je représente assez d'intérêt à ses yeux ! Souvent, je me plais à me rêver en effigie de billets de banque. Serais bien au chaud, en dizaines d'exemplaires au fond de son portefeuille en croco, tournoyant entre ses mains, palpée à tout-va, adorée telle la déesse de l'oseille... » page 34

 

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De plus, l'adolescente use d'un langage très accrocheur mais vite éreintant :

« Une idée fabuleuse me dégèle. Jimmy, le stagiaire qui m'a coiffée la dernière fois et refilé son numéro. Il m'adore, qu'il m'a dit, m'avait même procuré de quoi me faire un petit rail de coco. Je l'télémuche, il décroche, on discute... encore raté : il me la prêtera pas sa caisse pourrie. M'invite à Eurodisney, pour se rattraper. Un vrai gamin, un qui n'a pas de quoi me ramener à la vie, aucun programme mortel & démentiel ! Pfff... »

Elle est ce qu'elle reproche aux autres : une gamine, puérile. Son parlé rapide, violent, jeune, colle parfaitement à son image et à l'image de la collection Exprim', mais fatigue vite. Les situations extravagantes dans lesquelles elle se met (elle parle de cul, boit tout l'alcool qu'elle peut trouver, est tellement folle de vitesse qu'elle se lance presque volontairement contre des murs, veut filmer Blanche-Neige et deux ou trois nains en pleine action, etc.) et le style, c'est-à-dire tout ce qui fait le roman, m'agaçait et je continuais non pas par plaisir, mais pour en arriver à bout.

Ensuite arrivent les androïds. Père riche oblige, un androïd s'occupe de la maison. Puis Lorraine, en mal d'amour, s'entiche de Captain Spirit, robot quasi humain aux facultés de mentaliste hors du commun, dont elle va tomber amoureuse. Mais comme le dit cet adage un peu naze : il faut se méfier de l'eau qui dort ! Car Captain Spirit va vite se révéler très bon dans d'autres domaines que le mentalisme et le sexe (oui, oui, Lorraine va coucher avec un robot !) : celui des catastrophes !

 

Le roman se termine en eau de boudin (oui, aujourd'hui, c'est le jour des expressions idiotes) et il plaira certainement à beaucoup d'autres, mais je n'ai pas été conquis par le tempérament extravagant, provocateur et explosif de Lorraine Super-Bolide (du personnage, comme du roman). Pas assez ancré dans la réalité, pas assez fantastique (et/ou fantasque). Pourtant rien de fondamentalement mauvais, l'univers est coloré et déglingué, et j'aime habituellement ça. Mais là, je n'ai pas été emballé plus que ça.

 

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Merci à Cécile et aux éditions Sarbacane pour l'envoi de ce livre !

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Gilles Martin-Chauffier, Paris en temps de paix, roman, 320 pages, Grasset, septembre 2011 **

Publié le par Sébastien Almira

 

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« Si vous croyez tous les bons flics gauchistes, alcooliques, dépressifs et divorcés, cessez de lire des polars français. » page 25

 

Pour la deuxième année consécutive, je participe au projet Chroniquesdelarentreelitteraire.com, et j'étais tout aussi excité que l'année dernière au moment de recevoir la liste des ouvrages et de découvrir les nouveautés parmi lesquelles il me fallait choisir celle que je chroniquerai. J'ai jeté mon dévolu sur Paris en temps de paix, d'un auteur que je ne connaissais pas et qui a pourtant reçu le prix Jean Freustié pour Une affaire embarrassante, le prix Interallié pour Les Corrompus, le prix Renaudot des lycéens pour Silence, on meurt et le prix Renaudot de l'essai pour Le Roman de Constantinople.

Je ne souhaitais pas réitérer l'expérience précédente, à savoir que je n'avais pas aimé le livre choisi (La Triche, de France Huser). Et j'ai eu peur, lors de ma lecture, de devoir réécrire une chronique peu ou prou mauvaise, mais la fin du roman a rattrapé un milieu lassant et pataud.

 

La première scène nous plonge dans un lycée de banlieue où le commissaire Hervé Kergénéan, « qui passe selon ses propres dires pour un très bon flic alors qu'il n'est qu'un paresseux qui fait son malin et tire la couverture à lui », intervient avec un responsable de la RATP. Le proviseur est on ne peut plus mou. Sa méthode pour dompter les fauves des cités consiste à leur parler comme à de sages lycéens intelligents à qui l'on n'a rien à reprocher. Vite, quelques élèves prennent le dessus, « Mister Rap en personne » cloue le bec au proviseur et au responsable de la RATP, venu parler des dégradations incessantes dans les RER, la prof jubile et chuchote à l'oreille du commissaire que, désormais, seule la sonnerie de fin du cours les arrêtera. « Charmante, la quarantaine, mince, quelques cheveux blancs, elle avait l'air de la bourgeoise rangée et prudente qui se faufile à l'église », elle tape la discut au commissaire en même temps qu'elle lui tape dans l'œil. Et c'est à ce moment que Hassan Masrak, jeune rebeu à l'air intello malgré une canette de coca ouverte sur sa table, a pris la parole pour enterrer le discours polémique de Mister Rap. Kergénéan n'en revenait pas, manqua d'applaudir et Anne-Marie, la prof, était aux anges. Le jeune Hassan était en effet son chouchou.

 

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Loin de devenir vulgaire, l'écriture de Gilles Martin-Chauffier s'adapte parfaitement à l'ambiance du roman. Avec des allures de polar sur fonds de conflits religieux, le roman s'installe paisiblement dans le XVIIIe arrondissement de Paris et dans la cité Artois-Picardie. Kergénéan reverra Anne-Marie. Au restaurant d'abord, chez lui ensuite, dans un relais et châteaux à 800 € la nuit, etc. Yaël, une étudiante juive se fera agresser par une racaille de douze ans qui voulait lui voler son sac, lequel n'est pas inconnu des services de police. L'agresseur sera tabassé. Et enfin, le jeune frère de Yaël se fera enlever.

Tout semble prouver qu'une guerre des clans est déclarée. Les médias, les politiques, les habitants du quartier sont aux abois : les Juifs et les Arabes sont en guerre ! Paris n'est plus sûre. Mais Kergénéan est persuadé que, sous ses airs d'affaire aux conclusions déjà connues, se cache quelque chose d'autre. Il tente de démêler les fils avec ses hommes, Kerilis et son fidèle second J.R. Faisant face aux assauts du maire Jean-Pierre Homais, un socialiste incompétent prêt à toutes les façades pour faire croire au bien-être dans son arrondissement, du conseiller de Homais, véritable girouette tête à claques, de la ministre qui ne veut pas que soit déclenchée une guerre civile, de la Crim' à qui l'affaire a été remise, d'Anne-Marie qui joue à la bourgeoise bitch et du ravisseur qui a décidé de traiter directement avec lui, il reste calme, sûr que la vérité verra bientôt le jour et qu'il endossera, comme d'habitude grâce à J.R., la responsabilité et les lauriers d'une affaire remarquablement bien menée.

Mais comme dans toute affaire digne de ce nom, il faut savoir se méfier de tout le monde et protéger ses arrières. Je ne vais la jouer « Kergénéan saura-t-il déjouer les pièges de personnes malintentionnées qui gravitent autour de lui ?! Saura-t-il découvrir la terrible vérité ?! » Mais l'idée est là. Gilles Martin-Chauffier sait faire durer le suspense, distillant savamment quelques indices au fil de l'enquête. Un peu trop savamment peut-être car je me suis vite lassé.

 

Les scènes et les ficelles s'enchaînent comme elles se ressemblent, les préceptes à la con aussi. Si je m'amusais des traits d'humour de l'auteur (« on dirait un nazi dont Lutte Ouvrière aurait lavé le cerveau », « Aussi cadenassé que la recette des macarons de Lenôtre, le secret du charme de ces bourgeoises sexy ne passe jamais par exubérance »), je me suis vite lassé de ses aphorismes qui rendent le style prétentieux et lourdingue (« ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on fait tomber la température », « un chien a quatre pattes mais ne prend pas deux chemins à la fois », « on n'a pas besoin de vos lampes de poche pour éclairer le soleil » ou encore « on ne s'associe pas avec une oie blanche quand on cultive de noirs desseins »).

Au milieu du roman, j'ai eu l'impression de m'enliser et me suis ennuyé, commençant à sauter des lignes, puis des paragraphes entiers. Pas vraiment accro aux roman policiers, j'ai aimé que celui-ci n'en soit pas vraiment un, j'ai aimé l'humour et l'écriture simple de l'auteur qui collait parfaitement au récit, j'ai aimé les boutades lancées à la politique, aux partis et aux hommes politiques (il parle de plusieurs personnalités sans en cacher le nom), j'ai aimé la dimension politique du roman (sujet sensible des banlieues, rapport de la police à ces cités, politiciens aux apparences trompeuses, etc.). Mais ça n'a pas suffit à m'entraîner dans le roman de manière assez efficace pour en avoir une très bonne image. Celle que j'ai est plutôt pataude. J'ai bien aimé, mieux que le roman choisi l'an dernier, mais sans plus. Peut-être aurais-je plus de chance encore la prochaine fois !

 

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Un grand merci à Abeline de Chroniquesdelarentreelittaire.com et aux éditions Grasset pour ce livre.

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Kaoutar Harchi, L'ampleur du saccage, roman, 120 pages, Actes Sud, août 2011, 15 € ****

Publié le par Sébastien Almira

harchi3.jpgAuteure de l'étrange et puissant Zone Cinglée (publié dans la collection Exprim' Sarbacane, à destination des 15-25 ans) où elle rejouait en banlieue une sorte de tragédie antique sombre et alarmante sur l'état d'une jeunesse perdue qui aspire à la lumière des villes, Kaoutar Harchi réunit les mêmes ingrédients dans son premier roman pour adultes, beau et terrifiant, publié en pleine rentrée littéraire, cette année chez Actes Sud.

 

 

« Héritiers maudits d'un effrayant geste collectif attisé par une féroce répression sexuelle qui, trente ans plus tôt, a profané le corps d'une femme et marqué leurs destins respectifs du sceau de la désespérance », quatre hommes dont les liens ne sont pas connus de tous quittent Paris pour Alger. Ils tentent, chacun, de fuir, d'honorer la dernière demande d'une mère défunte, de retrouver un enfant ou encore de se recueillir sur les vestiges de l'atrocité commise trente ans auparavant.

Je ne peux en raconter plus sur ce texte court, de peur de vous dévoiler certains de ses mystères, dont les liens se dénouent au fil de ce voyage initiatique sur les terres originelles.

 

harchi2.jpg« Tandis que je rejoins Arezki, je vois tous ces mâles alignés le long des immeubles, qui fument toujours et encore. Juste pour oublier que le chômage et le célibat ont tout remplacer. Il faut le dire : la vie est un trafic d'objets courants vendus au marché noir contre quelques billets et les imams, les jours de fête, organisent des orgies interminables où les sexes opiniâtres ont l'odeur du poisson avarié. Dans ce pays comme ailleurs, les solitudes contemporaines naissent du prix exorbitant des bordels. » page 76

 

« Le temps est mort. Le peuple algérois, suspendu. Les abribus, les entrées d'immeubles et les trottoirs, les tavernes, les jardins publics, les abords des fenêtres et les parkings sont de vastes salles d'attente. En réalité, je crois que personne n'espère plus rien mais les corps, eux, demeurent figés dans l'expectative. Les yeux écarquillés, les bustes penchés vers l'avant, les bras tendus, eux, peut-être y croient encore...

Accordant des délais, des échéances. Pensent que les horloges exilées hors des terres retrouveront un jour le chemin du retour. Quant à moi, je compte tout ce qui est à proximité. Trompe des secondes qui ont déjà rompu. Et cette gangue lourde qui colle à la peau me rappelle que même le ciel est sans issue. » page 79

 

 

De sa plume bouleversante et sans appel, Kaoutar Harchi, vingt-quatre ans, il convient de le préciser, signe une vibrante fiction (« car les gens ne croient plus en la vérité mais seulement en la fiction, en l'invention d'un malheur qu'ils disent exagéré, faux, alors qu'il est le leur, le nôtre », page 118), dressant un constat au vitriol de l'Algérie contemporaine, dont les enfants sont voués à ne rien attendre de plus que leur misère. Des générations d'hommes et de femmes perdus, frustrés par une vie mortifère, une sexualité bridée, des interdits religieux et des traditions ancestrales auxquels la jeune Kaoutar rend un bel hommage, sans chercher à pardonner leurs crimes, mais en racontant leur histoire, aussi terrible soit-elle. Une des révélations de la rentrée, tout simplement magnifique.

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