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Articles avec #litterature jeunesse tag

Anne-Laure Bondoux, Tant que nous sommes vivants, roman à partir de 14 ans, 290 pages, Gallimard Jeunesse, septembre 2014, 15 € ****

Publié le par Sébastien Almira

                   

« Nous avions connu des siècles de grandeur, de fortune et de pouvoir. Des temps héroïques où nos usines produisaient à plein régime, où nos villes se déployaient jusqu'aux pieds des montagnes et jetaient leurs pont par-dessus les fleuves. Nos richesses débordaient autour de nos maisons, gonflaient nos yeux, nos ventres, nos poches, tandis que nos enfants, à peine nés, étaient déjà rassasiés.
À ce moment sublime de notre histoire, nous n'avions peur de rien. Autour de nous, des plaines fertiles s'étendaient à perte de vue. Nos drapeaux flottaient, conquérants, aux sommets des hautes tours que nous avions bâties et, aveuglés par l'éclat de notre propre triomphe, nous avions la certitude que chaque pierre posée demeurerait là pour l'éternité.
Mais un jour, les vents tournèrent, emportant avec eux nos anciennes gloires.
Des sommes colossales se mirent à changer de main, mille fois par seconde. Des empires que nous avions crus immuables s’effondrèrent, tandis que d'autres s'engendrèrent, loin de nos frontières. Dans une accélération imprévue, la fortune que nous pensions acquise nous échappa.
Nos villes, autrefois si grasses, devinrent sèches et laides.
Les unes après les autres, nos usines cessèrent de produire, précipitant sur les routes des armées d'ouvriers aux mains vides.
Dans les ports, dans les gares, nos cargaisons et nos trains restèrent à quai.
Nos banques fermèrent, puis ce furent nos petits commerces, nos grands hôtels, nos stades, nos théâtres.
Bientôt nos enfants eurent faim et, comme chacun redoutait de perdre le peu qui lui restait, la peur nous enveloppa de son haleine glaciale. Plus de drapeaux, plus de désirs, plus de rêves : le feu qui nous avait habités s'était éteint, et notre communauté se replia sur elle-même. » pages 9 et 10

Anne-Laure Bondoux a été mon intrusion dans la littérature ado lorsque j'avais 13 ans avec Le destin de Linus Hope, apparemment un des premiers romans de sciences-fiction / anticipation pour adolescents. J'étais en 4ème, il était dans la sélection des Incorruptibles et j'avais tellement aimé que j'ai acheté la suite. Ça peut paraître anodin comme remarque mais acheter un livre avec que du texte, pour moi qui ne lisait et relisait qu'Astérix et Tom-Tom et Nana à l'époque, ça ne l'était pas.

Anne-Laure Bondoux a donc été mon premier pas vers la littérature lorsque j'étais adolescent. Et j'ai encore attendu 13 ans pour lire de nouveaux cette auteure que je dis pourtant adorer. Visiblement ça paye : Tant que nous sommes vivants est une merveille.

C'est un roman pas facile à raconter, un roman d'aventures, d'amours, d'amitiés, de magies, de guerre, de haines, de rêves, de fuites, de survies, de quêtes, de théâtre, d'ombres et de lumières.
Et un première de couverture qui retranscrit à merveille les ambiances et les thèmes du livre.
C'est un roman initiatique qui prend la forme d'un périple fourmillant d'idées, de scènes, de détails, de symboles.
C'est un voyage auquel on prend part sur plusieurs années, dans différents lieux, où l'on rencontre des personnes différentes qui ont toutes quelque chose à faire partager, quelque chose à prendre ou à donner.
C'est d'ailleurs une question qui revient souvent « Faut-il toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? »

C'est un roman complexe, débordant d'imagination et de significations, une roman ébouriffant, un roman avec quelques passages et phrases magnifiques, une manière d'assembler les mots et les idées bouleversante (« Quand ma mère ouvrit les yeux le lendemain, Bo était déjà descendu à la forge. Seules quelques traces de poussière noire restaient sur le tapis. Les contours de sa solitude. » page 162, ou encore la préface : voir extrait plus haut), avec quelques descriptions superbes, d'autres terribles, un roman que j'aurais dû lire plus tôt, que j'aurais pu conseiller pour Noël, car Tant que nous sommes vivants est un roman épique et poétique, captivant et magnifique qui s'offre, qui se dévore et se savoure, qui rend justice à la vie et à ceux qui qui se battent pour leur survie.

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Marine Carteron, Les Autodafeurs, tome 2, Ma sœur est une artiste de guerre, roman à partir de 12 ans, 360 pages, Rouergue, doado, octobre 2014, 14,90 € ****

Publié le par Sébastien Almira

            

« Je n'étais même pas capable de pleurer la disparition de mes grands-parents, car ma colère m'avait asséché au point que les seuls sentiments que j'arrivais encore à ressentir étaient une envie folle, brûlante, obsédante et délirante de vengeance mais aussi une intolérable sensation d'impuissance : les Autodafeurs m'avaient volé ma vie et je ne pouvais rien y faire. » Auguste Mars, page 17

Qu'on se le dise, si Les Autodafeurs perd une étoile avec ce deuxième tome, ce n'est pas qu'il est moins bon, c'est que l'effet de surprise addictive et jouissive du premier tome n'est plus la même.


Je ne vous raconterai rien sur l'histoire de cette suite puisque les personnes intéressées auront pour la plupart déjà lu le premier tome. Il est donc inutile de vous spoiler sur quoi que ce soit.
Ce que vous avez besoin de savoir, c'est qu'il est aussi addictif. L'intrigue se développe dans une avalanche de suspense, de révélations, d'action et d'humour. Vous me direz, jusque-là rien ne change.

« C'est très facile de reconnaître les gens qui travaillent à l'hôpital, car leurs chaussures sont très bizarres ; ce sont presque toutes des gros sabots en plastique avec des trous, qui ne sont pas très jolis et qui couinent sur le sol des couloirs quand ils frottent sur le linoléum. Je déteste ce bruit, ça me résonne dans la tête et ça me fait mal aux oreilles.
Dans la chambre de Maman, je vois différents types de sabots :
Les sabots blancs vont par quatre et viennent tous les matins pour nettoyer la chambre et refaire le lit. Ils appartiennent à deux filles qui sont très bavardes et de demandent toujours de sortir parce que je les dérange. Elles ne sont pas méchantes mais elles m'appellen « ma biquette », ce qui est idiot car je suis une petite fille. » Césarine Mars, page 49

Et vous aurez raison. Ce qui change, c'est la place grandissante de Césarine dans le récit, c'est une plus grande profondeur des personnages principaux et certains thèmes, personnages et lien entre eux se développent.
Les parallèles avec la réalité que Marine Carteron utilisait déjà dans le premier tome pour rendre la guerre entre la Confrérie et les Autodafeurs crédible s’amplifient. Elle réinvente si bien l'Histoire que l'on connaît en la plaçant dans le cadre du roman qu'on finit par y croire. L'air de rien, elle nous amène, avec ce génial second tome, petit à petit vers une brillante uchronie. Vivement la fin au printemps.


« Pour nous, le peuple incompris des ados, les négociations avec les adultes sont toutes du même type : une lutte pour la liberté. » Auguste, page 41

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Meg Rosoff, Au bout du voyage, roman à partir de 13 ans, 260 pages, Albin Michel Wiz, août 2014 ****

Publié le par Sébastien Almira

                          

« Je m'entends bien avec mon père, nous formons une bonne équipe. Comme mon homonyme, Mila la chienne, j'ai une conscience aiguë des lieux où je me trouve et de ce que je fais à tout moment. Guère encline à la rêvasserie, j'ai un peu de la détermination d'un terrier. S'il y a quelque chose à remarquer, c'est moi qui le remarque en premier.
Je suis douée pour résoudre les énigmes.
 » page 11


Quoi ?! L'auteure de How I live now (Maintenant c'est ma vie), dont l'adaptation cinématographique m'a subjugué en début d'année, publie un nouveau roman ado à la rentrée ?! Ayant raté la lecture du précédent, je me suis jeté dessus pour me rattraper.

Mila, 12 ans, accompagne son père, parti à la recherche de son meilleur ami Matthew. Grâce à sa très grande sensibilité, elle tente de comprendre ce qui est arrivé à Matthew et accumule les indices au cours de leur voyage en direction de la frontière canadienne.

Petit récapitulatif sur les personnages (que j'ai la flemme de mettre en prose, toutes mes excuses) :
Mila, 12 ans, narratrice, sensible et intelligente
Gil, son père, d'origine franco-portugaise, traducteur, « parmi les défauts de mon père, on trouve une honnêteté poussée jusqu'à l'excès. Et la distraction, bien sûr. » page 38
Marieka, sa mère, d'origine suédoise, violoniste dans un orchestre
Matthew, le meilleur ami d'enfance du père, s'est barré sans prévenir personne
Suzanne, la femme de Matthew, froide, étrange et n'a pas l'air très préoccupée par la disparition de son mari
Gabriel, leur bébé
Honey, leur chien, un grand chien-loup blanc magnifique et triste de l'absence de son maître

                                                  

« J'aime la manière dont la neige s'entasse au sommet des poteaux téléphoniques et s'accumule même sur les câbles en longues lignes blanches et minces. On voit des trous là où des oiseaux se sont posés, qui composent des messages en morse. Point point point. Trait trait trait. Point point point. » page 231

Mila et son père arrivent chez Matthew et Suzanne, une maison en forme de « grand cube dont chaque face verticale serait divisée en quatre carrés de verre » avec un toit en bois incliné pour la neige. Cette maison perdue au beau milieu d'une forêt instaure une atmosphère inquiétante supplémentaire. D'autant que Mila se met instantanément à décrypter chaque objet, chaque placement, chaque détail afin de découvrir ce qui a pu pousser le fameux Matthew à fuir une femme, un bébé et une chienne. La pauvre Mila n'est pas au bout de ses surprises. Au cours du road-trip canadien avec son père et la chienne Honey, elle va en apprendre des vertes et des pas mûres, tant sur Matthew que sur son père.


Alors qu'on ne parle que de John Green, auteur du déjà célébrissime Nos étoiles contraires, devenu culte chez nos ados, comme chez les ados transatlantiques avec le film de Josh Boone, moi je vous propose de vous pencher aussi (parce qu'empêcher les ados de lire John Green, je crois que ça va plus être possible, et il faudra bien que je m'y mette aussi) sur Meg Rosoff. Sur How I live now, dont je vous avais déjà parlé, sur ses autres livres dont certains ont l'air pas mal, et sur ce très beau voyage entre père et fille dans les plaines enneigées du Canada à la recherche d'un ami et d'explications, avec des personnages fouillés, bien exploités et des petits passages emprunts de poésie ou assez critiques envers la société américaine, par exemple.
Bref, ce n'est pas un grand roman, ce n'est pas aussi fort que How I live now (que le film, en tout cas), mais on passe un très bon moment de lecture jusqu'au bout du voyage (facile, je sais).

                   


« La télé américaine propose des centaines de chaînes et je zappe sans vraiment prêter attention à ce qui se passe sur l'écran. Je tombe principalement sur des pubs. Je continue jusqu'aux chaînes à trois chiffres, où je vois une femme dénudée se caresser les seins et me demander si je veux mieux la connaître. Je passe aussitôt à autre chose. Je m'arrête sur un documentaire animalier dans lequel un homme admire un superbe cerf dans une clairière et dit à voix basse : N'est-ce pas une superbe créature ? avant d'épauler son fusil et de lui loger une balle dans le cœur. La bête chancelle et tombe à genoux. J'ai envie de vomir.
Il y a une semaine, l'Amérique me faisait l'effet d'être l'endroit le plus accueillant du monde, mais je commence à voir de la noirceur partout où je regarde.
 » page 249

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Nouvelle collection chez Syros : Mini Syros + Soon

Publié le par Sébastien Almira



Yves Grevet, Des ados parfaits, 110 pages, roman à partir de 9 ans, août 2014, 5 € ****
Nadia Coste, Ascenseur pour le futur, 130 pages, roman à partir de 9 ans, août 2014, 5 € ****


Les éditions Syros, que l'on connaît particulièrement pour avoir enchanté nombre de lecteurs avec Méto (article ici), puis les livres suivants d'Yves Grevet, lance une nouvelle collection à prix mini. Mini Syros + Soon s'insère entre les premières lectures et les romans de science-fiction pour adolescents, à destination des lecteurs de neuf à douze à peu près, sachant qu'il n'y a d'âge prédéfinis pour aucun livre, cela dépend des lecteurs.
Deux titres sont proposés depuis quelques jours : Ascenseur pour le futur de Nadia Coste, et Des ados parfaits d'Yves Grevet. Bien entendu, j'ai lu ça pour vous (bon, ok, pour moi aussi... Comme quoi, ça ne s'arrête pas forcément à douze ans !).

Chacun des deux livres part d'une histoire de jeunes adolescents sensiblement à notre époque dans laquelle un élément de science-fiction fait apparition. Dans le premier, Nadia Coste introduit une machine à remonter le temps et je ne peux révéler l'élément introduit par Yves Grevet sous peine de dévoiler une partie de la chute.

C'est rondement mené, abordable dès neuf ans pour des enfants qui aiment lire autre chose que de la bande dessinée. C'est également un bon moyen de faire venir à la lecture des enfants qui n'en ont pas l'habitude ou le goût.
Avec un vocabulaire simple, un peu d'humour, un aspect futuriste à notre époque qui apporte un peu d'excitation, des personnages qui ont entre dix et treize ans, des histoires d'amitié, voire de sentiments naissants, et du suspense, Des ados parfaits et Ascenseur pour le futur ont tout pour plaire !
Un petit point négatif pour les amateurs de Grevet : vous resterez sur votre faim si vous avez dévoré Méto et Nox. 110 pages, c'est loin d'être assez pour satisfaire des lecteurs de plus de treize ans sur ce sujet, mais idéal pour découvrir.

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Pierre Deschavannes, Belle gueule de bois, roman illustré à partir de 14 ans, 60 pages, Rouergue Doado, août 2014, 8,30 € ****

Publié le par Sébastien Almira

                  

Pierre Deschavannes a écrit et illustré son premier roman. Des illustrations pas toutes aussi belles, intéressantes et intelligibles, que l'auteur « a voulues brutes, contemplatives et brouillonnes, comme pour nous confirmer que nous sommes bien en territoire sensible, le sien. » (quatrième de couverture) En tout cas, le principe est intéressant et sert assez bien le récit d'un amour père-fils pas forcément beau, facile et intelligible. Comme quoi, les illustrations sont à l'image de cet amour.

C'est Pierre, le fils, qui nous raconte cette histoire. Sur quelques jours seulement, il dessine dans nos têtes le chemin de croix de l'amour qu'il porte à son père. Son père, le solitaire, le chômeur, l'ivrogne, fascine autant qu'il effraie mais pour Pierre, c'est un père, et « une mère se porte dans le cœur et un père dans les tripes » (page 16)



                                                                                page 26

Voilà, c'est aussi simple que ça, l'histoire, même si l'on croise quelques personnages comme le seul pote de Pierre, un grand black nommé Omar, ou la petite Loula, persuadée que son père est vendeur de chocolat. C'est simple et très court, mais ça suffit pour nous donner une petite leçon émouvante mais pas du tout lacrymale ni moralisatrice, sur l'amour d'un fils à son père envers et contre tout et tous.

Pierre Deschavannes, Belle gueule de bois, roman illustré à partir de 14 ans, 60 pages, Rouergue Doado, août 2014, 8,30 € ****

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Élise Fontenaille, Banksy et moi, roman à partir de 13 ans, 90 pages, Rouergue, doado, mai 2014, 9,20 € ****

Publié le par Sébastien Almira

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Quel est l'étrange pouvoir d'Élise Fontenaille, capable d'émerveiller le lecteur avec un rien, de magnifier un quotidien pas forcément banal mais pas vraiment extraordinaire, de faire rêver et voyager en quelques mots, quelques lignes ?

On devine qu'Ophélie, Somalienne, porte une lourde histoire. Chauffeur de taxi la nuit, elle fait de son mieux pour offrir à son fils Darwin une vie meilleur que la sienne. En toute circonstance, elle garde le sourire. Sauf lorsqu'elle regarde le mur de béton qui envahi la vue de la fenêtre.
Darwin vit plus agréablement que tous les étrangers dont il entend parler – dans la rue, à la télé aux infos, par Jibé, l'ami de la famille, qui fait du bénévolat dans les pays défavorisés, etc. –. Il ne mène pas une vie de roi, il ne fait que croiser sa mère au détour d'un délicieux repas concocté grâce à un des blogs culinaires de tout horizon qu'il suit attentivement, mais il ne se plaint de rien, il est heureux. Heureux et amoureux, d'une fille qui ne le sait évidemment pas, car Darwin est un grand timide.

« Elle a les cheveux courts en pétard, de grands yeux gris un peu fendus, étirés vers les tempes, elle s'habille toujours en noir. Elle est arrivée pendant l'année, elle parle à personne au lycée, elle dessine en cours, tout le temps même à la cantine, même à la cantine, à croire qu'elle est née un crayon à la main.
C'est beau ce qu'elle fait, elle de l'or entre les doigts, beau et barge : des enfants qui volent, des villes-monde qui s'élancent vers le ciel, des maisons dans les arbres, des hommes-fleurs de toutes les couleurs... 
» page 19

Et c'est comme ça que commence l'histoire : une nuit, quelqu'un a tagué une grande fresque sur le mur de béton devant chez Darwin, un graffeur anonyme qui pourrait bien être Banksy (le nom qu'il a donné à son rat !), le célèbre street art anglais. Ensuite, les choses sont tombées du ciel. Et des vertes et des pas mûres !

Les éditeurs du Rouergue ont un don pour trouver des auteurs qui ont un don. Car, incontestablement, Élise Fontenaille a un don pour raconter des histoires et après Les trois soeurs et le dictateur (article ici) et Le garçon qui volait des avions, elle signe une nouvelle merveille.
Après avoir lu Banksy et moi, vous n'aurez plus envie que de découvrir les autres livres de l'auteure, de taguer des murs pour sauver le monde et d'être le meilleur ami de ce Gavroche métisse contemporain qu'est Darwin !



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Vincent Cuvellier, Ma tronche en slip, roman à partir de 14 ans, 75 pages, Rouergue, doado, juin 2014, 8,70 € ****

Publié le par Sébastien Almira

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Benjamin a quinze ans et demi, il est plutôt beau gosse, bien foutu (sept ans de hockey, athlétisme depuis) et obsédé par les filles, mais il n'en a jamais touché une. Il pense avoir raté sa vie. Jusqu'au jour où une femme le mate littéralement dans la rue. Comme un animal en rut, il détaille la MILF, qu'il trouve bien bien bonne et, lorsqu'elle vient lui proposer de poser pour une séance photo (car Charlotte est chargée de repérer des futurs mannequins juniors), il se dit que la voie royale vient de s'ouvrir à lui : les filles, l'argent et peut-être le cinéma !

« - C'est lui ?
Personne ne répond et elle me fait signe de m'asseoir sur mon petit banc. Elle pose un tabouret devant moi et sort ses trucs de maquillage. Elle me touche.
- Bouge pas tout le temps, dis...
- Mais ça pique votre truc.
- Oui, mais si tu bouges, je vais te crever un œil.
OK. Je bouge plus.
Elle me maquille, me fout du blanc sur les joues, du noir sur les yeux, du gel dans les cheveux.
Elle me tend un miroir. Ah ouais ! C'est dingue. C'est moi mais c'est pas moi. C'est moi mais en beau gosse. En beau gosse un peu pd, quand même.
- C'est bon, il est prêt ? demande Charlotte.
La maquilleuse répond :
- Presque.
Elle prend un bout de coton, le mouille avec sa langue et m'essuie le bord des lèvres. Ouah. C'est comme si elle me roulait une pelle, mais de loin. Franchement, faut qu'elle arrête, je vais péter mon slip.
Ça y est.
 » pages 23-24

Benjamin est le narrateur et, vous l'avez compris, son langage est plutôt cru, voire bien gratiné. Un beau gosse, macho, obsédé sexuel qui a un problème de taille : il a peur des filles, il ne sait pas comment faire pour brancher la fille dont il est amoureux sans en connaître le nom. Et il est très drôle, parfois malgré lui. J'ai ri à gorge déployer (sans rire!) plusieurs fois.

C'est très court mais, en plus de l'humour et la crudité du langage qui devrait beaucoup plaire aux adolescents, le propos est assez intéressant, même si peu développé : est-ce qu'un beau gosse en slip placardé dans la ville entière pourra enfin se taper qui il veut ? Comment surmonter sa timidité et ses problèmes d'érection ? Comment parler à une fille? À quoi ça sert de se prendre la tête ?
C'est surtout une lecture plaisir, sans prise de tête, ni prétention, avec une bonne dose d'humour, sur un ado obsédé par les filles et le sexe (attention, on n'est toutefois très loin du porno). Et ça fonctionne très bien.

« Ça fait un mois que j'ai rencontré Charlotte, une semaine que j'ai reçu mon book et trois jours que je me suis pas branlé... je me dis que c'est raté et, en même temps, je me dis que c'est bon... c'est bizarre, j'ai vachement envie qu'ils me rappellent, de faire leurs photos, de gagner plein de fric, peut-être d'être acteur, attends, t'imagines, et en même temps, je m'en fous un peu... j'arrive pas à savoir. J'ai toujours trouvé ça débile, les mecs de mon âge qui passent à la télé, les beaux gosses, qui se la pètent, et tout, mais en même temps, si c'est moi le beau gosse qui se la pète, ça change tout. » pages 31-32

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Yves Grevet, Le voyage dans le temps de la famille Boyau, roman-jeux à partir de 9 ans, 140 pages, Syros, mai 2014, 13,90 € ****

Publié le par Sébastien Almira

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Vous l'avez compris depuis longtemps, Yves Grevet est mon chouchou de la littérature jeunesse, chacun de ses romans pour ados, et même pour plus petits, m'enchante et égaye mon année. Après le diptyque Nox (article tome 1 ici et tome 2 ici) pour bons lecteurs, il revient à une tranche d'âge moins élevée. Comme ça, je dirais 9-12 ans.

Quand j'ai eu vent de ce nouveau livre, je n'en connaissais que le résumé :

Victor vit en 4014 et sa famille s'apprête à partir en vacances au 21e siècle. Forcément,j'avais hâte de le lire. Ensuite, j'ai découvert le nombre de pages peu élevé, je me dis « zut ça va être court... », puis je l'ai reçu et j'ai compris qu'il s'agissait en même temps d'un livre-jeu avec des énigmes, des mots croisés, des coloriages et tutti quanti.
J'ai malgré tout mis du temps à le lire, perdu que j'étais dans ma lecture de Carter contre le Diable, que je viens de terminer. J'ai donc enchaîné en ce temps de merde pluvieux, tonnerre, éclairs, grêle (d'ailleurs, il est 23h24, lundi 9 juin, et un tonnerre d'une dizaine de secondes vient de retentir), avec les vacances de Victor. J'ai sorti mes crayons de couleurs (j'aurais dû prendre des feutres), je me suis allongé sur le ventre et, comme un enfant, j'ai commencé l'aventure.

« Je m'appelle Victor et j'ai douze ans. J'habite dans le secteur E3, presque au sommet de la tour-ville n°6675. Elle abrite une population de 35 000 habitants répartis sur 800 étages. Nous sommes en 4014 et voilà le paysage que je peux contempler depuis une des parois vitrées de ma chambre. » page 6

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Après cette première activité qui m'a beaucoup plu, même si le résultat des réponses présentes en fin de livre était plus joli, Victor nous explique que son père « est un savant qui travaille en free-lance, il a inventé des objets tellement compliqués qu'il n'a jamais pu nous expliquer exactement à quoi ils servaient. Il paraît que Papa est un génie. », que sa mère « est historienne, spécialiste du début du 21e siècle dans l'Ouest de l'Europe. Elle a le nez fixé sur ses écrans du matin au soir. », que ses deux clones initialement créés pour servir de réserves d'organes en cas de problèmes de santé vivent désormais dans leur maison et sont considérés comme des membres de la famille même s'ils « manquent d'informations sur tous les détails de la vie quotidienne et posent sans cesse des questions idiotes. », et que son chien Obeurk « appartient à la catégorie des C.C.R., les Chiens Carrément Ratés, car il est né avec deux têtes et quatre patte à l'arrières. Ça le freine un peu pour courir mais lui permet d'avoir deux paires de fesses, ce qui, pour une raison qui m'échappe encore, le réjouit beaucoup. Intellectuellement, c'est aussi une erreur de la nature car il est doué de la parole et comprend de très nombreux langages. ».
Une fois la famille présentée, vous apprendrez comment fonctionne la société dans deux mille ans. Phobie des microbes, technologies de pointe qui réduisent la vie sociale à une absence de liberté acceptée de bon cœur, etc. On ne sort pas de chez soi sans autorisation des autorités puisque de toute façon on n'en a pas besoin. On fait tout de l'intérieur, ses courses, les rencontres, l'école, son métier, etc.

Ensuite, les choses se gâtent puisque la famille Boyau part visiter Paris en 2014 grâce à la machine à remonter le temps que vient d'inventer le père ! On n'assistera pas à une avalanche de catastrophes et de scènes hilarantes mais, comme le début, c'est plutôt sympathique, drôle et intéressant.
Les jeux et activités du livre sont bien liées au récit : il s'agit d'aider Victor à comprendre certaines choses ou à répondre aux énigmes de ses parents ou de son professeur. Ce n'est pas bien compliqué même si j'ai eu du mal sur certains rébus !
C'est un très bon livre de vacances pour les 8-12 ans avec lecture et jeux à gogo, qu'on aurait (que j'aurais ?) toutefois préféré un petit peu plus long. Merci encore, Yves Grevet, de nous ravir à chaque livre !

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Ahmed Kalouaz, Après la peine, roman à partir de 13 ans, 100 pages, Rouergue, doado, avril 2014, 9,70 € ***

Publié le par Sébastien Almira

 

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La vie banale de Ludo bascule brutalement le matin où son père est arrêté pour escroquerie. Ni lui, ni sa mère ne savait rien. L'homme était un simple comptable sans histoire.

Lorsqu'il sort de prison, il ne dit toujours rien de ce qui s'est passé, des raisons qui l'ont poussé à agir ainsi, mais propose à son Ludo de partir en camping-car dans les Cévennes. Le temps de se retrouver tous les deux, entre père et fils, et de s'expliquer enfin.

 

« Il y a des pères qui partent en mer sur des bateaux, ou qui travailles au large sur des plates-formes pétrolières parce qu'ils n'ont pas le choix, ou pour se faire plus d'argent que d'ordinaire. Le mien a passé trois mois en prison et ça ne lui a pas rapporté un sou, plutôt des coups dans le cœur et la tête pour tout le monde. Trois mois, ça fait du temps, des matins et surtout des soirs avec des mots qui vous restent en travers de la gorge. À qui en parler dans ces cas-là ? À qui dire, excusez-moi je fais la tête parce que mon père est à l'ombre et ma mère en cloque ? La nuit, elle pleure, elle n'a même plus de colère. » page 7

 

L'histoire est simple, et Ahmed Kalouaz ne cherche pas à la compliquer, à l'alourdir inutilement, juste pour allonger son roman. Rien n'est superflu, la vitesse de croisière, comme le road trip lui-même, est calme, tranquille. Le récit ne fait pas de vague, les émotions sont contrôlées, on n'assiste pas à une avalanche de sentiments pour rien. Le père et le fils vivent quelques moments de joie, de tendresse, d'amour, mais l'auteur ne fait pas dans la surenchère.

Son écriture est, comme vous pouvez le lire un peu plus haut, fine et agréable. Sur certaines phrases, elle paraît même guillerette, si j'ose dire, empreinte de poésie et d'une joyeuse innocence.

De la même façon, Après la peine se lit sans faire de vague, ce n'est pas une lecture indispensable, inoubliable, mais un roman agréable à conseiller aux ados (ou aux plus grands) qui n'ont pas besoin de sang, de gnomes, de monstres et autres sauts dans le vide pour passer un bon moment.

 

« Après la peine, se traînaient toujours dans son sillage les reproches, la sensation d'avoir mal fait. » page 107

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Marine Carteron, Les Autodafeurs, tome 1, Mon frère est un gardien, 330 pages, Le Rouergue, doado, 7 mai 2014, 14 € *****

Publié le par Sébastien Almira

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Pour son entrée dans le monde des livres, Marine Carteron signe un premier tome rocambolesque et à mourir de rire où il est question du livre et du savoir. De toute époque, de toute civilisation. Une trilogie pour ados (et pour plus grands) qui s'annonce démentielle !

Auguste Mars, quatorze ans, aime « Paris, l'appart, les potes, les musées, les rives de la Seine, (ses) bouquinistes et (ses) restaurants indiens préférés ». Lorsque son père meurt, c'est donc le cœur lourd qu'il part vivre à la campagne à la Commanderie, où vivent ses grands-parents paternels, qu'il décrit comme des imitations du Père-Noël Coca-Cola et de Mamie Nova. Aussi intelligent que cynique, il n'en reste pas moins un ado de son temps qui peut passer des heures dans la salle de bain à se coiffer et s'habiller à la perfection pour être le bogosse du collège.
Césarine, sa petite sœur de sept ans, est atteinte du syndrome d'Asperger. Pragmatique à mort, obnubilée par les maths et la logique, elle utilise des Monsieur-Madame pour apprendre à comprendre les sentiments des gens.

Vous imaginez le potentiel comique de nos deux narrateurs ?!

« Pour ceux qui n'ont pas vu Rain Man et qui ont la flemme d'aller chercher sur Wiki, disons pour faire court que ma sœur est un ordinateur en socquettes qui calcule, mesure et retient tout ce qui a un rapport aux chiffres. Par contre, elle est « légèrement » asociale et elle a l'imagination d'une huître (ce qui fait que je peux lui refiler mes devoirs de maths mais qu'il vaut mieux que j'évite de lui demander de faire mon français lorsqu'il s'agit de poésie). » Auguste, page 35


Auguste comprend assez vite que son père n'est pas vraiment mort dans un accident ; que Le Négrier, directeur de son nouveau collège, n'est pas tout blanc ; que De Vergy, son prof de français (motard, anarchiste, féru de lectures en tout genre, chouchou des élèves) cache bien son jeu ; qu'il va falloir fuir les frères Montagues comme la peste.
Ce qu'il ne sait pas encore, c'est qu'il est le descendant d'une vieille famille de La Confrérie qui a pour mission de protéger, pour vous la faire courte, les livres et le savoir. Et que les Autodafeurs sont plus décidés que jamais à leur mener la vie dure.
L'adolescent se retrouve embarqué, et nous avec, dans une guerre secrète qui se joue depuis Alexandre le Grand.

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« – Quel trésor représente le livre ! Et quelle indépendance il autorise ! Quel compagnon à l’heure de la solitude ! Quelles munitions il fournit ! Quel éventail d’informations et quel prodigieux spectacle ! Quel compagnon en terre d’exil ! Le livre est un vase plein de savoir, un récipient imprégné de raffinement, une coupe remplie de sérieux et de plaisanterie… Qui donc – mieux que le livre – est à la fois médecin et nomade, byzantin et hindou, persan et grec, mortel et immortel ? Allons plus loin, quand donc as-tu vu un jardin transportable dans une manche, un être qui parle à la place des morts et qui est l’interprète des vivants ? Le livre ne te flatte pas outrageusement, c’est un compagnon qui ne t’ennuie pas. Plus tu te plonges dans la lecture d’un livre, plus ton plaisir augmente, plus ta nature s’affine, plus ta langue se délie, plus ton vocabulaire s’enrichit, plus ton âme est gagnée par l’enthousiasme, plus ton cœur est comblé. Le livre peut se lire partout, son contenu est accessible dans toutes les langues ; malgré les intervalles chronologiques qui séparent les époques, malgré les distances entre les métropoles, il garde sa pérennité. (...)
– Notre rapport au savoir est fragile. Si nous devions compter uniquement sur nos propres forces et sur le nombre d’idées se présentant à notre esprit, nous aboutirions au résultat suivant : nos connaissances seraient maigres, les projets s’écrouleraient, l’esprit de décision s’évanouirait, l’opinion personnelle deviendrait stérile, les idées perdraient toute valeur, l’énergie intellectuelle s’émousserait et les esprits se scléroseraient. (…)

À ce moment de sa lecture, le prof, qui n’avait jamais cessé de se déplacer, avait fini par arriver à côté de moi.
– Monsieur Mars, je suis certain que vous pouvez expliquer le sens de ce message à vos camarades, me dit-il alors en me fixant de toute la force de son regard hypnotique.
J’aurais dû être déstabilisé, j’aurais dû bafouiller ou répondre par une pirouette ; pourtant je me rendis compte que je connaissais la réponse, comme si les mots avaient dormi dans mon esprit dans l’attente de ce jour ; comme si chaque événement de ma vie avait été calculé pour m’emmener ici, dans cette école, dans cette salle, avec ce prof, pour que je puisse prononcer les mots qui allaient bouleverser le reste de mon existence :

– La fin des livres signerait la fin de l’humanité. »
De Vergy et Auguste, pages 73 à 76

À chaque page, vous serez pris aux tripes par des aventures pleine de mystères et de suspense, au milieu desquelles la petite Césarine, qui se considère comme une artiste plutôt qu'une autiste, apporte une touche nécessaire de fraîcheur et de tendresse. Avec sa manière de voir les choses, de ne pas en comprendre d'autres, cette dernière fait preuve sans le vouloir d'un humour délicieux auquel Auguste, aussi intelligent que superficiel, répond avec un cynisme et une nonchalance ravageurs !
Les Autodafeurs évolue à mi-chemin entre Harry Potter (mais sans magie), le roman d'anticipation pour les enjeux et le traitement (mais complètement encré dans notre réalité) et Comment (bien) rater ses vacances d'Anne Percin. Tout se dévore, tout se savoure, rien n'est à jeter dans ce premier tome bourré d'adrénaline et, vous l'aurez compris, d'humour. Le genre de livre qu'on ne peut pas lâcher. Pour lequel on est tellement soulagé de savoir qu'il reste encore deux tomes à dévorer, mais dont on déteste l'auteure de nous faire attendre plusieurs mois avant le prochain.
Amis lecteurs, amis blogueurs, amis libraires, amis éditeurs, amis amis, n'hésitez pas plus longtemps : lancez-vous, vous aussi, dans une bataille qui nous importe et nous lie tous : la survie des livres.



Voir la bande-annonce du livre, à paraître mercredi 7 mai :

 



Article également publié dans le magazine PAGE des Libraires (n°166, juin-juillet)

Vous pouvez liker la page facebook des Autodafeurs ici (extraits, jeu concours, interviews, photos, presse, etc.) et demander Césarine Mars en ami !

Merci à Adèle des éditions du Rouergue pour cette extraordinaire lecture !



Long extrait à ne pas rater (pages 12 à 21) :

« là où tout a commencé

Je m’appelle Auguste Mars, j’ai quatorze ans et je suis un dangereux délinquant.
Enfin, ça, c’est ce qu’ont l’air de penser la police, le juge pour mineur et la quasi-totalité des habitants de la ville.
Aujourd’hui, je purge une peine d’assignation à résidence, et le bracelet électronique qui m’enserre la cheville droite m’empêche de m’éloigner de plus de cent mètres de mon lieu de résidence.
Évidemment, je suis totalement innocent des charges de « violences aggravées, vol, effraction et incendie criminel » qui pèsent contre moi, mais pour le prouver, il faudrait que je révèle au monde l’existence de la Confrérie et du complot mené par les Autodafeurs… et j’ai juré sur ma vie de garder le secret.
C’est probablement un bon exemple de ce que mon prof de français appellerait « un drame cornélien », mais moi j’appelle ça « une situation de merde ». Soit je trahis ma parole et je dévoile un secret vieux de vingt-cinq siècles (pas cool), soit je me tais… et je passe pour un dangereux délinquant (pas cool non plus).

Mais bon, pour que vous compreniez mieux comment j’en suis arrivé là, il faut que je reprenne depuis le début, c’est-à-dire là où tout a commencé.

Début février, par un petit matin froid et brumeux (non, en fait il faisait doux et soleil, mais j’en garde un souvenir froid et brumeux), deux gendarmes sont venus à la maison pour nous annoncer que papa n’était plus là.
Voilà.
Comme ça.
D’un coup.
Le soir tu es tranquille dans ta petite vie parisienne, avec comme préoccupations principales de savoir comment te coiffer pour être un BG, si la prof de maths va se rendre compte que tu as pompé la moitié de ton devoir sur ton voisin, ou à quelle date tes parents vont ENFIN se décider à te laisser appartenir au monde réel (eh oui, à quatorze ans je n’ai toujours pas de portable…) et, le lendemain matin, deux types sonnent à ta porte et toute ta vie vole en éclats.

Ça s’est passé comme dans un mauvais film.
La sonnette a retenti.
Césarine a crié : « Laaa pooorte ! »
Maman, encore en pyjama, s’est précipitée pour ouvrir.
Les gendarmes se tenaient bien droits, leur képi à la main et, devant leur air gêné, maman a tout de suite compris qu’il était arrivé quelque chose à papa. Non pas parce qu’il est militaire ou flic ou agent secret, là on aurait été préparé (au contraire, il fait le métier le plus pépère du monde, c’est un spécialiste de la conservation des manuscrits médiévaux à la Bibliothèque nationale), mais parce qu’il est souvent perdu dans ses pensées et que ce n’est pas franchement conseillé quand on est au volant…
… Bref, vous avez deviné la suite : un matin brumeux, une route étroite et boum, plus de papa.
Mais ça, bien sûr, je ne l’ai su que plus tard.
Sur le moment, j’ai juste vu maman devenir toute blanche et se mettre les mains devant la bouche avant de tomber dans les pommes aux pieds des gendarmes.

Bizarrement, le premier truc qui m’est venu à l’esprit fut « Mais qu’est-ce qu’elle fabrique encore ? », car maman a la fâcheuse habitude de me coller la honte à longueur de temps.
D’abord elle est prof.
Quand les mères de mes copains sont avocates, médecins, journalistes, ben moi la mienne elle est PROF, et d’histoire-géo en plus, la matière qui gonfle tout le monde ; et bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, elle est prof dans MON collège, ce qui m’oblige à me planquer pour éviter ses petits coucous et ses bisous. J’ai bien envisagé un temps de changer d’établissement, ou de nom, ou de faire croire que j’étais un enfant adopté, mais rien à faire, tout ce que j’ai obtenu c’est qu’elle me laisse à cinquante mètres du bahut et ne m’appelle plus par mon surnom devant mes potes.
Quand je pense qu’avant ma naissance elle était archéologue comme Lara Croft ou Indiana Jones, ça, c’était la classe. Soi-disant qu’elle a arrêté pour s’occuper de nous mais ça ne l’a pas empêchée de nous affubler de prénoms d’empereurs. Heureusement qu’elle était spécialisée en histoire romaine, si elle avait été égyptologue… au lieu d’Auguste et Césarine, elle nous aurait peut-être appelés Ramsès et Cléopâtre !

Bref, tout ça pour dire que sur le coup, quand maman, pas coiffée et en pyjama, s’est évanouie sur les gendarmes, comme un gros con j’ai juste eu trop la honte ; et puis Césarine s’est mise à donner des coups de pied avec ses pantoufles « Monsieur-Madame » au pauvre flic en lui hurlant de lâcher sa maman et j’ai compris qu’ils n’étaient pas là pour vendre des calendriers, surtout qu’on était début février et que, malgré mon allergie aux uniformes, je sais tout de même faire la différence entre un pompier et un gendarme !
Quand le deuxième képi s’est approché de moi pour savoir qui il pouvait prévenir pour s’occuper de nous, je lui ai tout de suite répondu « papa », et j’ai débité d’un trait son numéro de portable, avant de lire dans ses yeux que ce n’était pas la bonne réponse.
Le gendarme s’est alors mis à me parler avec la même voix que celle que j’utilise avec Césarine pour lui faire comprendre les concepts importants, comme ne pas entrer dans ma chambre, ne pas dessiner sur mes cahiers, ni dire à mes potes que je joue parfois, très rarement, pour ainsi dire jamais, à la poupée avec elle (et le premier que je vois sourire, je l’éclate) ; bref, la voix des choses importantes pour demeuré, et j’ai compris, même si les mots buguaient et arrivaient mélangés dans mon cerveau, que le problème était réel.
Je me rappelle avoir vu les lèvres du gendarme bouger et avoir entendu des mots comme : voiture, désolé, papa, rapide, pas souffert, mort ; mais j’avais du mal à reconstituer une phrase sensée. Mon hémisphère gauche m’envoyait des trucs surréalistes du type : « La voiture rapide de ton papa n’est pas désolée d’avoir souffert la mort » ou « La mort est désolée de ne pas avoir de papa voiture en souffrance rapide » ou encore « N’a pas souffert qui n’est pas rapidement désolé pour sa voiture », et j’en passe.
Quand je me concentrais, je voyais bien une phrase qui pouvait avoir du sens mais, même si cette phrase pouvait expliquer à elle seule les gendarmes, les hurlements de Césarine et l’évanouissement de maman, je n’étais pas prêt à l’accepter.
Du coup, j’ai fait la seule chose qui m’a semblé logique sur le moment : j’ai pris mon sac à dos et je suis parti au collège… pieds nus et en pyjama.

Le trottoir était froid mais c’était plutôt agréable et je pensais à… je ne sais pas à quoi je pensais en fait. Tout me semblait plus dense ; l’air que je respirais, la lumière, le bruit des voitures, le contact des sangles de mon sac à dos sur mes épaules et la chaleur des larmes sur mes joues.
Je voyais tout flou, rapport aux larmes, et j’ai ri en pensant que j’étais peut-être devenu myope d’un coup, comme papa qui ne voyait rien sans ses lunettes et faisait semblant de confondre Césarine avec maman pour les faire rire.
Et alors, de penser à papa, là, en pyjama au milieu de la rue, j’ai enfin accepté les mots prononcés par le grand gendarme à l’air gêné :
« Désolé mon garçon, mais ton papa a eu un accident de voiture. Les secours n’ont rien pu faire, il est mort sur le coup, il n’a pas souffert. »

Et comme maman, je me suis évanoui.


journal de Césarine

Papa est mort.

Les adultes disent qu’il est « parti », mais c’est idiot. Je sais bien ce que veut dire « mort » ; c’est que son cœur a cessé de servir de pompe à son corps et que, du coup, il n’y a plus d’oxygène dans son cerveau et que ses fonctions s’arrêtent.
Si papa était un grille-pain, on dirait qu’il est cassé, mais comme c’est un humain, on dit qu’il est mort.
On dit parfois que le grille-pain est « mort » mais c’est « une image », c’est-à-dire qu’on parle du grille-pain « comme si » c’était un être vivant.
C’est idiot parce qu’un grille-pain est un objet et que quand il est cassé, soit on le jette et on en achète un autre, soit on le fait réparer et papi dit que c’est mieux pour la planète.
Mais papa n’est pas un grille-pain, donc il est mort, ça veut dire qu’il ne reviendra pas (alors que s’il était parti il pourrait revenir). On ne peut pas le réparer ni en acheter un autre.

C’est mamie qui m’a dit d’écrire ce journal. Mamie est psychologue, ça veut dire qu’elle soigne l’âme malade des gens en leur parlant et en les écoutant.
Mamie c’est la maman de papa, donc elle est triste, mais elle ne m’a pas dit qu’il était parti parce qu’elle sait que c’est idiot. Moi je ne suis pas triste, mais je sais que maman et Auguste le sont.
Maman parce qu’elle pleure et mon frère parce qu’il fait n’importe quoi.
Parfois les gens pleurent car ils ont mal, maman pleure car elle est triste.
D’habitude, j’ai du mal à faire la différence entre la tristesse et la souffrance physique, mais là j’en suis sûre parce qu’il y a d’autres signes : ils ne sourient plus, ils se traînent dans l’appartement et sont sans réaction.
S’ils s’étaient fait mal, ils sauteraient partout en criant et en disant des gros mots comme le jour où papa s’est cassé un orteil en se cognant le pied dans la table basse.
Mamie dit qu’ils sont « apathiques », mais c’est bizarre car dans le dictionnaire j’ai lu : « L’apathie est un état d’indifférence à l’émotion, la motivation ou la passion. Un individu apathique manque d’intérêt émotionnel. »
Mais mes éducateurs classent la tristesse dans les sentiments. Donc c’est plutôt moi qui suis « apathique » vu que je ne suis pas triste… Les adultes manquent souvent de logique.
Papi et mamie sont arrivés après que des policiers ont ramené Gus qui était parti à l’école en pyjama. Papi s’est occupé de maman et de mon frère, mais mamie est venue s’asseoir avec moi dans le bureau de papa.
Je ne voulais plus en sortir parce que, pendant que maman parlait avec la police, j’ai vu un monsieur qui fouillait dans les affaires de papa. Je pense qu’il cherchait le livre que papa m’a confié. Sauf qu’il n’avait aucune chance de le trouver là, vu qu’il était dans ma chambre.
Le monsieur m’a dit qu’il était de la police, mais je sais bien que c’est faux parce qu’il n’a pas parlé aux autres et qu’en plus il a volé les plans et les cartes sur lesquels papa travaillait hier soir.
Je l’ai dit à maman mais elle ne m’a pas crue. Pourtant je ne peux pas me tromper car j’ai une mémoire photographique, même que Gus m’appelle « sa photocopieuse sur pattes » (là aussi c’est une image parce que je suis une personne).

J’aime bien parler avec mamie parce qu’elle est patiente et m’explique tout très bien, autant de fois que je veux.
Là, elle a attendu longtemps parce que j’avais besoin de tout remettre en place dans ma tête. Il se passait trop de choses pas normales, ça me faisait peur, et quand j’ai peur je m’enferme dans ma tête et je compte parce que les chiffres c’est clair, c’est toujours pareil, et ça me rassure.
Quand j’ai eu fini de compter tous les livres de la bibliothèque de papa, j’ai regardé mamie pour qu’elle sache que j’étais prête à l’écouter, et elle m’a tendu ce cahier. Mamie a dit qu’il fallait que j’écrive ce que j’avais envie dedans pour éviter de trop encombrer ma tête, car quand les gens perdent un proche, ils se mettent à penser à plein de choses difficiles.
Je lui ai demandé si « perdu » c’était aussi une image pour dire que papa était mort et mamie m’a dit que oui.

Je n’ai pas très bien compris pourquoi il fallait que j’écrive dans ce cahier, mais j’ai bien aimé le principe : écrire dans un cahier c’est concret, et moi j’aime quand c’est concret. Et puis j’ai vu que ça faisait plaisir à mamie, donc j’ai dit oui.
Mamie a dit qu’il fallait toujours que je termine en résumant les choses importantes.

Donc :

1 : Papa est mort.
2 : Un faux policier a volé les plans et les cartes de papa dans son bureau.
3 : Cacher le livre de papa comme il me l’a demandé. »


 

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