Tout le monde écrit

Publié le par Sébastien Almira

De nos jours, tout le monde écrit. Il n'est pas rare d'avoir une sœur, un ami, un voisin qui écrit. C'est la grande mode. Écrire des poèmes, raconter sa vie... Cet été encore, une de mes voisins, en apprenant que je travaillais en librairie, m'a avoué que son rêve était d'écrire et de publier ses mémoires. Il a trente ans. Il n'a jamais écrit mais rêve de le faire.

Pourquoi rêve-t-on d'écrire, un jour ? Vous voulez écrire ? Écrivez donc ! Que l'on voit ce que ça donne. Que l'on voit combien de dizaines de manuscrits sur des millions valent la peine. Que l'on rigole un peu. Tant de gens “font de la poésie” que cette dernière est tombée de son piédestal. Plus de beau, plus de sensationnel, plus de choc, plus d'émerveillement. Tout le monde écrit, tout le monde s'en fout. On est dans une ère de démocratisation de l'écriture quand la lecture, elle, ne fait que baisser. Quel étrange paradoxe ! Ne sont-ce pas les mêmes, ceux qui aiment lire et qui écrivent ? N'est-ce pas la lecture qui donne goût à l'écriture ? Apparemment pas puisque tout le monde écrit mais que personne ne lit. pardon, le dernier Marc Lévy s'est écoulé à plus de 500 000 exemplaires.

 

Qui écrit ? Et surtout cette question : pourquoi ? Qu'est-ce qui, dans le cerveau humain, les pousse à prendre la plume ? Le besoin de reconnaissance ? La jalousie ? Le besoin inéluctable d'écrire ? Ou simplement le plaisir de le faire ? Un peu de tout ou une seule raison ?

Il en est de même pour ceux qui ont réussi la dure épreuve de la publication. Certains ont un besoin absolu d'écrire chaque jour, quitte à se lever à 4 heures du matin et boire un litre de thé noir, d'autres par plaisir et par période, d'autres encore qui n'écrivent que par soucis de reconnaissance... J'avoue faire un peu partie de ceux-là, mais les éternels timides ont besoin de reconnaissance pour se sentir exister. Vous voyez, j'ai une excuse ! Le besoin d'écrire est là, bien sûr, ou plutôt de raconter les histoires qui se bousculent dans ma tête, tellement nombreuses, mais ce qui me pousse le plus à écrire, c'est l'envie et le besoin d'être lu. Rien de tel qu'un compliment ! Suis-je imbus de moi-même ? Non, je ne me fais pas de compliment. Quoi que...

Cette excuse parlant des grands timides, je ne l'invente pas pour m'excuser d'être ce que je suis. Non, c'est réel, les timides, qui plus est lorsqu'ils sont perfectionnistes, ont besoin de reconnaissance. De toute façon, le perfectionnisme n'est que le résultat de ce besoin de plaire : pour plaire, il faut mettre le paquet, il fait que tout soit parfait. Il nous faut être regardés, écoutés, contemplés, complimentés, encensés. On en ressort, en apparence, peut-être égoïstes et prétentieux, mais ce n'est qu'une carapace qui cache la nécessité d'être sans cesse rassuré. C'est que pour cela que beaucoup de personnes introverties se lancent dans les arts. Beaucoup de génies sont de grands timides perfectionnistes.

 

Tout le monde écrit, tous pour des raisons différentes, aussi nombreuses soient-elles pour chacun. Mais tout le monde écrit, tout le monde pollue. 700 romans en deux mois, des millions de livres imprimés, des millions de livres non achetés, des millions de livres non lus, retournés, gâchés. C'est la dure réalité que nous vivons. Pas que nous connaissons puisque, si tout le monde écrit, je l'ai dit tout à l'heure, tout le monde s'en fout. Aucun de ceux qui polluent ne sait ce que le livre et son monde sont en passe de devenir.

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Jean-Marie Blas de Roblès, La montagne de minuit, roman, 150 pages, Zulma, août 2010, 16,50 € **

Publié le par Sébastien Almira

Après l'énorme (dans tous les sens du terme) Là où les tigres sont chez eux qui obtint le prix Médicis, le Prix du roman Fnac et le Prix du jury Jean Giono en 2008, Jean-Maris Blas de Roblès publie ce mois-ci un nouveau roman qui aura bien du mal à atteindre la reconnaissance, l'accueil et les récompenses du précédent.

 

 

blas-de-robles1.jpgRose Sévère aménage avec son fils, Paul. Chercheur à la Maison de l'Orient, elle sacrifie régulièrement ses déjeuners pour remettre à jour le Répertoire des peintures grecques et romaine de Salomon Reinach à la bibliothèque, « seule chose capable de la détourner du souvenir de sa mère. »

En dépit de sa réputation, liée aux scandaleux secrets dont on les prévient sans lui en révéler la nature, Rose et son fils se lient d'amitié avec Bastien. Elle va même jusqu'à lui offrir un voyage au Tibet, auquel elle prendra part.

Le Tibet, ses coutumes, son peuple, son architecture, ses légendes, sont bien les seules choses qui ont jamais vraiment intéressé le vieux gardien. À l'instar des moines tibétains, il évolue dans une absence totale de superflu, dormant sur une natte à même le sol et sa création actuelle monopolise son temps au point qu'il manque souvent à sas obligations professionnelles. Il fabrique dans son salon une représentation du mandala de Kalachakra en sable (lire extrait ci-dessous).

Et puis viennent les mensonges, d'abord ceux de Rose, sur sa mère, puis celui de Bastien, qui raconte avoir été embrigadé par son SS de frère. Pas au front, non, dans les bureaux. Il n'a accepté que parce que sa formation, avec des moins tibétains, lui permettrait de voyager dans ce pays qu'il affectionne tant.

Rose, historienne, tente alors de démêler le vrai du faux, afin de savoir ce qu'il en est réellement de ces brigades tibétaines.

 

Le style est là, rien n'est à lui reprocher de ce côté-là, fluide, recherché et élégant. L'intrigue aussi. On est pris dans le courant, entre Lyon, Berlin et Lhassa, entre ville européenne, théâtre d'atrocités nazies et terres asiatiques sacrées. On visite le Tibet en même temps que Rose, Bastien et leur nouveau compagnon de voyage, Tom, grâce aux descriptions de l'auteur dont la plume fait apparaître entre les lignes la beauté et la richesse des paysages, du peuple et de l'architecture. On se demande qui est vraiment ce gardien d'école mystérieux que rien ne touche, sinon la beauté et les traditions tibétaines, ce qu'il adviendra de ce voyage dont la motivation de Rose nous échappe, quels sont ces secrets, pourquoi ces mensonges, qui sont ces narrateurs dont le second semble répondre au premier et, enfin, à quelle vérité la recherche sur les brigades tibétaines mènera-t-elle Rose.

Pour cela, on ne lâche plus le livre. Mais à force d'invraisemblances, de mensonges et de tonnes d'informations historiques données en bloc à la fin par Rose (Le poids historique qui se déverse sur l'intrigue alourdit la lecture de ce court roman dont la puissance perd peu à peu en intensité), on se demande bien dans quoi on s'est fourré, s'il s'agit là d'un brouillon, d'une ébauche ou d'une réelle publication chez Zulma, éditeur pourtant sérieux.

 

La Montagne de minuit fait partie des quatre déceptions de la rentrée pour lire et l'express (lire critique).

 

 

Extrait des pages 38 à 41 (très long, je vous l'accorde, mais qui reflète très bien tout ce qu'on peut trouver remarquable dans ce livre : écriture, images, descriptions, mythes, etc.) :

 

C'est le nom d'un palais, dit-il, un grand palais de cinq étages où habite un roi merveilleux qui s'appelle Kalachakra. Tu peux le voir là, au centre du dernier étage, dans sa toute petite chambre carrée. Il est assis sur une fleur de lotus, il ne bouge jamais, il regarde autour de lui et il est content...

Jamais, jamais, jamais ? demande Paul. Il ne s'ennuie pas ?

Non. Il ne sait même pas ce que ça veut dire. Il habite là avec sa femme. Elle s'appelle Vishvamata, et elle porte une superbe robe jaune-orangé.

Et elle non plus, elle s'ennuie jamais ?

Pas plus que son mari ! Ils sont heureux, tu comprends, et quand on est heureux, on n'a plus envie de rien...

Même pas d'une Game Boy ?

Même pas. Le truc, c'est que la chambre où ils se trouvent est une chambre magique : elle rend heureux tous ceux qui réussissent à y pénétrer. Mais c'est très difficile de la trouver, parce que dans le palais il y a des centaines d'autres pièces. C'est comme un labyrinthe où l'on peut se perdre à tout moment..

Qu'est-ce qu'il y a dans les autres pièces ?

Dans une des pièces il y a des Game Boy, dans une autre il y a des bonbons de toutes les sortes, dans une autre il y a des robots électroniques, et ainsi de suite. Mais si tu t'arrêtes dans une des pièces, disons dans celle des Game Boy, tu te mets à jouer, et puis au bout d'un certain temps, voilà que tu commences à t'ennuyer... Alors tu passes dans la pièce des bonbons, et tu te mets à manger, à manger, jusqu'à t'en rendre malade. Comme c'est barbant, tu changes encore, tu passes dans la pièces des robots, et là aussi tu finis par te lasser. Ça n'arrête pas...

C'est où la chambre des Game Boy ?

C'est là, au premier étage, dit Bastien en lui montrant un motif dans la plus grande des enceintes carrées du mandala. Et à côté, la chambre des friandises. Ici, tu peux voir la chambre des robots, là celle des peluches, un peu plus loin celles des trains électriques... Il y a cinq cent trente-six chambres, bien plus que tu n'es capable d'en inventer.

Par où on rentre ?

Regarde, il y a quatre portes : celle du Sud, qui est gardée par des chevaux, celle de l'Ouest par des éléphants, celle du nord par des léopards des neiges, et celle de l'Est par des cochons...

Et il y a quoi au deuxième étage ?

Au deuxième étage, il y a encore cent seize chambres, et dans chacune d'entre elle une maman qui te raconte des histoires. La chambre des histoires de loups, celle des princesses, celle des ogres, celles des sorcières, tu n'as que l'embarras du choix. Mais si tu as réussi à venir jusque-là, c'est que tu es sur la bonne voix, et chacune de ces histoires te donnera une indication pour monter au troisième étage. Là, il n'y a que soixante-dix chambres décorées avec des miroirs. On y entend sonner des cloches et toutes sortes de musiques plus belles les unes que les autres. Dans chacune des chambres, il y a un maître ou une maîtresse d'école qui t'aide à devenir plus intelligent et à trouver l'escalier qui mène au quatrième étage.

  -  Et au quatrième ? Demande Rose, entrant soudain dans le jeu.

Bastien la regarda un instant, elle vit l'onde de désolation qui brouillait son regard :

-  Au quatrième, dit-il en fixant le mandala,cherchant ses mots, on est tout près du but. Il n'y a plus que seize chambres avec autant de piliers et de bassins en marbre noir. On doit plonger dans chacun d'entre eux, s'y laver pour de bon de toutes nos souillures.

S'avisant qu'il ne conversait plus qu'avec lui-même, Bastien s'excusa auprès de Paul et continua :

 - Ce qui veut dire qu'avant d'accéder à la chambre magique, il faut penser sérieusement à la Game Boy que tu as cassée ou perdue, laver les traces de chocolat autour de ta bouche, demander pardon à tes dents à cause des bonbons, à toutes les fourmis que tu as écrasées pour le seul plaisir de les voir se tortiller, au chat dont tu as tiré la queue, et comme ça pour toutes les chambres dans lesquelles tu as pénétré sans en sortir aussitôt. Et là, au bout d'un long moment, si tu as été sincère, un passage secret s'ouvre sans le moindre bruit et découvre un escalier de diamant : pour peu que tu aies le courage de t'y engager, il te mène pour toujours au cinquième étage et à la chambre de la félicité suprême.

-  Et sinon ? Demande petit Paul, l'air sérieux.

-  Pas de problème, mon grand : tu continues à te balader dans toutes les chambres du palais, ce qui après tout n'est pas si désagréable, non ? Mais tu n'aurais pas envie d'une grenadine, par hasard ?

Devant l'approbation vigoureuse de Paul, il les avait fait asseoir sur les coussins, à même le parquet, et s'était empressé de leur servir à boire.

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Amélie Nothomb, Une forme de vie, roman, 160 pages, Albin Michel, août 2010, 15,90 € ****

Publié le par Sébastien Almira

Après l'apogée Acide Sulfurique (lire critique) en 2005, il y eut une rupture dans l'œuvre de l'écrivaine belge. Finis les chefs d'oeuvre tes Hygiène de l'assassin, Mercure ou Stupeur et tremblements. Place au moins bon (excepté Ni d'Eve, ni d'Adam qui renouait avec la qualité de sa veine autobiographique), place aux romans à la plume toujours simple mais élégante, acérée et remarquable entre mille, aux intrigues plus ou moins mémorables mais, surtout, à des fins à nous ôter tout le plaisir pris depuis le début du roman (appelons-les aussi absence de fins, même si l'auteure se défendait pour Journal d'Hirondelle qu'il « n'aurait pu supporter un mot de plus »).

En cette rentrée, Une forme de vie semble renverser à nouveau la tendance. Avant même de le commencer, je prends le pari qu'il figurera au moins dans les premières listes de certains prix littéraires.

 

nothomb-copie-1.jpg« Chère Amélie Nothomb,

Je suis soldat de 2e classe dans l'armée américaine, mon nom est Melvin Mapple, vous pouvez m'appeler Mel. Je suis posté à Bagdad   depuis le début de cette fichue guerre, il y a plus de six ans. Je vous écris parce que je souffre comme un chien. J'ai besoin d'un peu de compréhension et vous, vous me comprendrez, je le sais.

Répondez-moi. J'espère vous lire bientôt.

Melvin Mapple

Bagdad, le 18/12/2008 »

 

Je crus d'abord à un cannular [...] s'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'un soldat américain vivant de l'intérieur cette guerre depuis le début souffre « comme un chien », il «était hallucinant qu'il me l'écrive à moi. [...] Savait-il qui j'étais ? À part l'adresse de mon éditeur correctement libellée sur l'enveloppe, rien ne le prouvait. [...] Comment pouvait-il savoir que, moi, je le comprendrais ? [...] D'autre part, avais-je envie de ses confidences ? Tant de gens m'écrivent déjà leurs peines en long et en large. Ma capacité à supporter la douleur d'autrui était au bord de la rupture. [...] Ne pas répondre du tout m'eut paru un rien salaud. Je trouvai une solution médiane : je dédicaçai au soldat mes livres traduits en anglais, je les empaquetai et les lui postai. Ainsi, il me sembla avoir fait un geste pour le sous-fifre de l'armée américaine et j'eus ma conscience pour moi.

 

Voilà le point de départ du nouveau Nothomb, tant attendu comme chaque année. Avouez qu'il y a de quoi se réjouir : comme trop souvent dans la littérature française, elle s'apprête à parler de la guerre, mais pas de la Seconde ! Et sous un angle différent, puisqu'il s'agira de la correspondance entre la romancière et ce soldat américain qu'on apprendra à connaître en même temps qu'elle.

Cette dernière reste dans son domaine de prédilection : la veine romanesque un brin déjantée (si, si, vous verrez !), mais cette fois-ci teintée d'un de ses passe-temps : ses relations épistolaires avec ses lecteurs. Si l'on savait déjà qu'elle est une des rares (la seule ?) à répondre à quasiment tout son courrier, ce n'est que dans son dix-neuvième livre qu'il nous est donné le droit de découvrir la correspondance avec l'un d'eux (réelle correspondance ou pure fiction ?), tout en lisant les réactions, les joies, les doutes, les appréhensions d'Amélie Nothomb à chaque nouvelle lettre, dont la puissance s'accroit toujours, jusqu'à la limite du supportable.

 

On se réjouit de ce statut de voyeur et on est surpris par quelques déclarations répondant à certaines missives reçues par l'auteure où elle explique ce qui la fascine ou au contraire l'exaspère dans la multitude de courrier qui lui est chaque jour destinée. Il est troublant de lire des phrases sonnant comme un règlement de compte : « Avoir du répondant n'est pas donné à tout le monde, certes ; mais il n'empêche que cela s'apprend et que beaucoup de gens y gagneraient », « Combien de fois ai-je demandé à des correspondants sympathiques mais diserts de ne pas m'envoyer plus d'une page recto-verso ? Après deux ou trois courriers où gentiment ils respectaient mon souhait, inexorablement revenait l'ajout, d'abord d'une simple carte postale, ensuite d'un feuillet supplémentaire, enfin les bonnes vieilles tartines beurrées qui étaient leur habitude et qui une enveloppe en désolant sachet pique-nique. »

On oublie vite le dérangement causé par des révélations auxquelles on ne s'attendaient pas et on continue de suivre l'échange de l'improbable couple Nothomb-Mapple, de plus en plus perturbant entrecoupé de réflexions sur l'écriture, la lecture, les États-Unis, Obama, la guerre en Irak où sévit une maladie dont on ne parle que trop peu, les artistes ou encore la vie bruxelloise.

 

Amélie Nothomb nous embarque avec elle dans cette folle aventure qui nous fait craindre le pire : les péripéties sont telles qu'on ne s'attendait pas à un revirement aussi fulgurant et, à deux pages de la fin, on ne peut s'empêcher de prier pour lire un dénouement digne de ce nom. Il ne restait que deux pages écrites en gros caractères et toujours pas l'ombre d'une réponse aux questions soulevées par le revirement des aventures Nothomb-Mapple. Je cachai alors la page avec une feuille volante et la descendait ligne par ligne pour ne pas succomber à la tentation de lire les dernières lignes.

Et je fus soulagé. Soulagé de lire une fin. Soulagé de lire cette fin-là. Et soulagé d'avoir fini un nouveau bon Nothomb qui méritera amplement son succès.

 

« Je vais écrire une chose grave et vraie : je suis cet être poreux à qui les gens font jouer un rôle écrasant dans leur vie. » Amélie Nothomb

 

 

 

Lisez son entretien avec François Busnel, directeur de la publication de Lire et présentateur de La Grande Librairie.

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Mathieu Riboulet, Avec Bastien, roman, 120 pages, Verdier, août 2010, 13,80 € *

Publié le par Sébastien Almira

riboulet2.jpgBastien a grandi à Bongue, en Corrèze, avec ses parents et ses deux frères. Il tombe amoureux à huit ans d'un camarade de classe laissé de côté par les autres à cause de son physique disgracieux. Mais Nicolas meurt dans un accident de voiture pendant les vacances. Bastien ne lui avait rien avoué et son image le hantera à jamais.

Bastien veut devenir paysanne. Il porte les vêtements de sa grand-mère, dans le grenier. Suzanne, une vieille voisine qui a toujours foulé la terre de Bongue, lui apprend les mystères de la vie et de la nature. Il veut devenir Suzanne, donc paysanne.

Cadet de la famille, il sera finalement le premier à quitter la maison familiale, pour Paris où, mené par l'un de ses amants devant les caméras, il devient acteur porno, car « en s'offrant à tous sur les tables du monde entier il a résolu la question de sa fidélité à Nicolas. Je n'ai pu être à un, je serai donc à tous. »

Bastien aimerait être une femme, mais il n'est qu'un homme. Un homme avec un courage de femme. Il a compris que « le courage des femmes, c'était d'aller chercher les hommes qui allaient les ouvrir, les emplir, les quitter, parfois sans un mot, parfois aussi avec beaucoup d'amour, c'était de rendre aux hommes un immense service amoureux en prenant soin de leur laisser croire qu'ils leur faisaient une fleur, c'était d'absoudre leur bêtise, leur petitesse, leur forfanterie dans un grand geste tendre. Ce courage-là serait le sien. »

 

Bastien fascine le narrateur, qu'on ne connait pas. Il noue un véritable culte à cet acteur qui n'est pas comme les autres et s'évertue à nous inventer sa vie. Sans fioriture, on découvre l'enfance supposée de Bastien (qui ne s'appelle même pas ainsi ; le roman commence par « Appelons-le Bastien. »), son amour pour Nicolas, son amitié pour Suzanne, sa tendance revêtir les jupons de sa défunte ailleule, son arrivée à Paris, ses petits boulots, ses amants, sa carrière dans le cinéma X. Il en profite également pour nous livrer son avis sur l'image donnée et l'utilité de la pornographie, des images plus généralement, sur l'amour, la fraternité, la différence.

Le ton est subtil mais fait preuve d'une lenteur tout aussi épatante qui rend parfois le tout un tantinet éreintant et lancriboulet1.jpginant. Ce road-movie d'à peine quelques dizaines de pages traîne pourtant en longueur, même en étant coupé par les propos tantôt pornographiques, tantôt philosophiques du narrateur. Entre roman, biographie rêvée et traité sociologique, on ne sait comment pénétrer ce livre, contrairement au narrateur qui sait si bien comment pénétrer Bastien, mais n'y parvient pas.

 

« Et dans le souffle de sidération qui me traverse, comme devant tout avènement inouï de l'art porté à ses plus hauts quartiers d'évidence, je murmure oh la belle fille, ma maîtrise du langage soudain envoyée au néant par l'émergence de la beauté, avant de laisser place au silence entêtant de la contemplation. » (page 31)

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Les Soeurs Ciseaux sont d'attaque !

Publié le par Sébastien Almira

Scissor Sisters, Night Work, 12 titres, Polydor, juin 2010, 14,90 € ****

 

 

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Après le succès non escompté de leur premier album et celui de Ta-Dah dont le single I don't feel like dancing avait fait danser la planète, le groupe new-yorkais est de retour.

On pénètre sans préparation, ni fioriture le monde fou des sœurs ciseaux qui rendent grâce mieux que jamais aux Bee Gees, à Duran Duran, à David Bowie ou encore à Queen. Leur disco pop n'a pas à rougir de ce qui se fait aujourd'hui, le premier titre nous le prouve d'emblée avec les envolées lyriques du charismatique Jake Shears balancées sur des nappes de synthé soutenues par les basses efficaces de Badydaddy.

 

Pour que l'impact soit encore plus intense, ils ne se sont pas contentés d'écrire ce nouvel album à eux quatre mais ont fait appel à un petit génie de la dance. À à peine trente ans, Stuart Price a déjà remixé Madonna, Starsailor, Coldplay, Depeche Mode, travaillé avec No Doubt, The Killers, produit le dernier Lylie Minogue, Aphrodite (lire critique), l'album Confessions on a dance floor de Madonna et fait la direction musicale de ses tournées The Re-Invention Tour et The Confessions Tour. Autant dire que l'homme sait de quoi il s'agit quand on lui parle de disco, de pop et de dance. Sept des douze nouveaux titres portent sa griffe pour notre plus grand plaisir.

 

On se régale d'une intro Depeche-Modienne sur Any wich way où plane la deuxième voix du groupe, Ana Matronic. On se surprend à adorer ce qui ressemble à s'y méprendre à l'improbable rencontre de Marilyn Manson et Boney M sur Harder you get ! On se réjouit des bombes Running out, Sex and violence et Invisible Light qui succèderont sans conteste à la bombe Fire with Fire qui commence tendrement pour doucement s'énerver avant de mettre le feu !

On ne se lasse sous aucun prétexte de ce troisième album aux thèmes plus noirs. Exit l'optimisme parfois tragique des fans du Magicien d'Oz, les Scissor Sisters se bornent ici à dépeindre la Grosse Pomme sous toutes ses coutures : prostitutions, viols, sexes, drogues, violences, tout y passe.

 

 

 

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En mars, Jake Shears avait confié au magazine Têtu qu'ils voulaient rendre hommage au « passage de la décennie où les incertitudes des années 70 se teintent rapidement des angoisses des années 80. de la libération sexuelle à la menace du SIDA, la scène musicale rock underground subit de grandes mutations : beaucoup d'artistes sont emportés par la maladie, comme le souligne Jake Shears, qui ne peut s'empêcher de se demander ce qu'aurait été la culture aujourd'hui si la maladie n'avait pas décimé le contingent artistique à un moment où il était le plus créateur. » (extrait de l'excellente critique de l'album par Mercy Seat, lire ici).

 

Le groupe réussit sans conteste à proposer un album au moins aussi bon que le précédent mais également à tenir ses promesses faites à Têtu. La musique underground des années 70, ainsi que celle des Bee Gees et de Queen, renait dans cet hymne pop emplies de fantasmes 70's et d'avant-gardisme électro.

Ceux qui s'appelaient jadis Dead Lesbian and the Fibrillating Scissor Sisters entrent dans l'ombre des 70's pour rester à jamais dans la lumière.

 

 

Regardez et écoutez Any wich way en duo avec Kylie Minogue à Glastonbury !

 

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Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme, roman, 250 pages, Gallimard, août 2010, 17,90 € *

Publié le par Sébastien Almira

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Cette année, je commencerai mes critiques de la rentrée littéraire sur une mauvaise surprise.

 

Michaël Ferrier est publié dans la collection L'Infini. Il est à la hauteur de son éditeur, Philippe Sollers et publie son huitième livre, son septième sur le Japon. C'est le titre qui m'a interpellé, puisque ce service de presse  ne comportait pas de résumé. Et je me rends compte, encore une fois, qu'une bonne accroche peut cacher un fastidieux moment à passer et a contrario qu'une accroche calamiteuse peut révéler une surprise de taille. L'accroche était malheureusement réussie...

 

Ah ! Les trois petits points ! C'est que Michaël Ferrier les aime, ses petits points. Je ne les compte plus, je m'y perds, comme dans le siphon de cette lecture qui m'entraîne dans L'Infini de l'ennui.

Mes yeux se cramponnent à chaque ligne sans comprendre d'où vient ce style un peu trop riche en inconnu et en constructions inventées de toute pièces ou empruntées à des temps où il faisait bon montrer sa science des lettres. L'ensemble, qui voudrait donner un genre à cet auteur qui rêve d'infini et voudrait être considéré comme un incompris de cette langue française barbarisée par le temps, est fragilisé par un jeu plus qu'enfantin forçant l'incompris à user de petits points dans la quasi totalité de ses phrases.

 

"Société des ombres... société qui mange les corps... La télé mange et vous recrache... Vous êtes atomisé en plusieurs milliers de facettes... myriade de myriades... on vous fabrique un nouveau corps... plus beau, plus propre, plus parfait que l'autre." (page 26)

"Quand un joueur de djembé est interviewé, on place des sous-titres... Le reste se noie dans un sirop d'images touristiques... le vide, le rien... le pourtour chatoyant du noir absolu..." (page 30)

 

Michaël est l'auteur, le narrateur et le héros de Sympathie pour le fantôme. Michaël a un égo surdimensionné. Rendez-vous compte, au Japon il "enseigne à l'Université du Centre... l'Impériale, la prestigieuse". Mais Michaël ne se contente pas de ça, non, notre homme travaille également à la télévision, à la radio, dans la presse et pour une grande entreprise de communication.

Yuko fait bander Michaël, mais Michaël Ferrier n'ose pas l'écrire. Ça ferait tâche au milieu de ses beaux mots.

Yuko présente la cultissime émission Tokyo Time Table.

Yuko a du pouvoir.

Michaël n'aime pas l'image que l'on veut donner de la France à la télévision japonaise.

Yuko fait bander Michaël et lui propose d'écrire avec elle une émission où l'on montrerait la vraie France, celle qu'il s'évertue à montrer dans ses articles, celle qui sent bon.


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Après un point de départ plein d'espoirs, notre héros entreprend de raconter l'histoire de trois grands oubliés de l'Histoire afin de les réhabiliter et de montrer aux Japonais et au monde que l'Histoire de la France s'est construite avec des gens plus ou moins recommandables.

Il commence avec Ambroise Vollard, marchand d'art réunionnais à Paris, écrivain à qui l'on doit la suite d'Ubu Roi et nombres de monographies (Renoir, Cézanne, Degas) et découvreur de Cézanne, Van Gogh et Picasso.

Jeanne Duval prend la suite. La "prostituée hystérique, moitié actrice, moitié nymphomane" fut l'une des maîtresses et inspiratrices de Baudelaire.

Enfin, il raconte l'histoire d'un esclave noir qui découvre à douze ans ce qu'aucun scientifique ne parvenait à faire : la fécondation artificielle de la vanille (jusque là, il fallait la présence de l'abeille du Mexique pour mettre en relation l'organe mâle et l'organe femelle de la plante pour en tirer une gousse de vanille.

 

Même si l'on peut émettre quelques doutes sur les choix de ces personnes pour narrer l'Histoire de la France, le principe est toutefois intéressant. L'ennui, c'est le reste. Tout le reste.

Les petits points incessants.

Les phrases alambiquées, pompeuses à souhait, pleines de proverbes, de préceptes, de vérités générales ridicules ("c'est logique, alambic", "Mieux vaut l'art que jamais !", etc.).

Les tentatives de roman philosophique qui tournent au vinaigre. On se perd dans les méandres d'une philosophie de gare paradoxalement incompréhensible qui se voudrait la plus grande, la plus vraie.

Le héros aussi présomptueux que l'auteur, lui-même aussi présomptueux que l'éditeur. "Oui, Jeanne Duval, je te redonne ton nom, afin que la France sache tout ce qu'elle te doit". Il est le sauveur de l'humanité, celui que tout le monde attendait pour se rendre compte qu'une prostituée est capable d'inspirer les plus grands poètes. Il parle d'ailleurs de le montrer à la France, non pas aux Japonais. Alors qui du protagoniste ou de l'auteur parle vraiment ? Qui cherche la reconnaissance ?

 

"Tokyo, Paris, Bordeaux, Saint-Malo, La Réunion, Maurice, l'océan Indien, 1999, 1868, 1929... Je vous écris de partout, par le fait. Narrateur sous-marin. Je passe sous le naufrage du siècle, je vais remonter là-bas, très loin, très haut. Dans un hors-champs. Sortir du film de notre époque, passer fantôme... Il faut savoir suivre les spectres : ils sont notre rose des vents, notre boussole." (page 239)

 

Et vous, lecteurs, passez votre chemin, passez sous le naufrage du siècle et lisez du bon, du vrai !

 

ferrier

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