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Bruno Migdal, Petits bonheurs de l'édition, journal de stage, 140 petites pages, La Différence, janvier 2012, 10,15 € ***

Publié le par Sébastien Almira

 

migdal1.jpgVoilà un journal de stage pas comme les autres. Bruno Migdal n'est pas pas à Villetanneuse, il n'a pas 22 ans. Non, il travaille dans un établissement scientifique et a vingt ans de plus. Ce qui ne l'empêche pas de se passionner pour les lettres.

Après avoir bataillé, il est accepté pour un stage de trois mois chez Grasset, maison qui ne sera jamais cité mais qui se devine aisément grâce aux descriptions et aux périphrases employées pour ne pas la nommer.

 

« Arrivé pile à l'heure (c'est tout moi) devant l'humble vitrine, sertie dans un étranglement de la rue des Saints-Pères. L'enseigne qui la surplombe, d'un jaune fané, est d'une époque révolue, comme sortie d'un magasin d'accessoires.

M'y voici donc.

Ce matin, le ciel est gris, lourd, et la froidure engourdit tout : on m'invite assez fraichement à patienter dans l'un des fauteuils en cuir du hall, que de prestigieux fessiers ont patiné au fil des ans. Pour occuper les yeux une étagère est là, sévère, qui présentent les dernières publication de la Maison. » (page 7)

 

 

Voilà comment commence le récit de trois mois de découverte de l'édition. Pas le côté festif, mondain, voire luxurieux (quoi que l'inauguration du Salon du Livre de Paris, c'est pas très sérieux non plus !), mais l'édition vue de l'intérieur. On est chez Grasset, mais pas chez Beigbéder, on se calme. Bruno est le stagiaire de Trépignol, l'un des éditeurs. Il est chargé de lire des manuscrits et d'en faire une fiche de lecture. Pour 99% des manuscrits qu'il lira, il devra également rédiger une lettre de refus. Car : 1/ les premiers romans sont très rares de nos jours. Chez Grasset, par exemple, ils essaient de n'en publier qu'un par an. 2/ Grasset est l'un des seuls gros éditeurs à envoyer une lettre de refus personnalisée. Ce qui peut parfois leur retomber dessus puisque certains auteurs prennent en compte les remarques et renvoient leur manuscrit, alors que personnaliser le refus n'est pour la Maison qu'une marque de respect.

 

 

Non sans humour (« Elsa me remet un feuillet exposant les signes de correction en usage dans la profession ; cela tient de l'alphabet cunéiforme, des symboles d'une langue perdue, d'une civilisation engloutie : j'ai aussitôt le sentiment d'être adopté par une société occulte, initié à ses rites et à son langage secret », pages 21-22), en prenant le soin de détailler chaque action, chaque employé (« P. R., toujours ponctuel, qui fait partie du comité de lecture, vient y briser son attente [au magasin, local-stock de la maison] tous les mercredis après-midi. Lunaire, circonspect, excessivement discret, il déambule à pas silencieux, mains dans le dos, comme le petit personnage de Sempé. Lui, jette un œil méfiant sur les jaquettes, n'y porte jamais la main. Je me souviens de lui à l'époque d'Actuel, avec Bizot, Burnier, chevelures provocantes, loubards érudits, pamphlétaires en Perfecto, pourfendeurs des notables de la littérature. Ses derniers ouvrages, d'une élégante prose classique, évoquent les batailles napoléoniennes, il a gagné celle du Goncourt, quel étrange cheminement. Il m'adresse un salut furtif et me devient à jamais sympathique ; c'est, de plus, le premier Goncourt à venir me saluer. » page 44) et en causant littérature (« Jeudi 12 février : Ce manuscrit exonère tous les autres : soudain l'apparition d'un ressenti oublié, le plaisir. Enfin une lecture, c'est-à-dire la captation de toute pensée par le récit qui se déploie sous vos yeux. L'essentiel de l'action se déroule dans un univers champêtre, une grande surtout, dans laquelle un personnage enchevêtré à mi-corps dans le plancher [tiens, encore Beckett] attend une délivrance. Ce texte m'évoque l'onirisme pourtant un peu apprêté d'Alain-Fournier, mâtinée de la loufoquerie terriblement maîtrisée d'Éric Chevillard, et dans ce grand écart [ cette rencontre improbabledirait-on aujourd'hui] impose son propre univers. Je verrai plutôt cela pour Minuit. » pages 75-76), Bruno Migdal nous plonge dans le monde de l'édition, chez le plus parisien de tous les éditeurs, avec finesse, sans lourdeur, sans ennui, sans voyeurisme.

 

 

Il signe une petite perle avec l'élégante prose classique qu'il prête à Patrick Rambaud. Ses Petits bonheurs de l'édition se lisent aussi facilement qu'agréablement et ça fait du bien d'entendre parler de littérature et d'édition sans gros sous, sans à-valoir, sans dîners mondains, sans dossier urgent surchargeant les semaines.

Cela dit, je plains Bruno Migdal d'avoir touché pour son premier mois « 394,60 euros, contrepartie de 351,6 heures de boulot mensuel, soit 1 euro de l'heure » (page 62).

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Lybertaire 02/04/2014 16:22


C'est léger, mais pas toujours bien écrit je trouve, un peu embrouillé dans les longues phrases.


Et ce n'est pas le bon ouvrage pour se faire une vraie idée de l'état de l'édition en France !

Yvette Bierry 13/05/2012 15:04


Bruno Migdal - Petits bonheurs de l’édition


Petits bonheurs de l’édition est  la première publication de Bruno Migdal.
Scientifique, la quarantaine bien entamée, séchant sur pied dans l’administration, il a entrepris  des
études littéraires. Souhaitant explorer le monde de l’édition, il a décroché une proposition inattendue de
stage chez l’un des plus mondains, des plus parisiens de tous les éditeurs ; chargé de lire des manuscrits ( ou des tapuscrits), il se consacre parallèlement à son journal décrivant de
façon pittoresque les dessous de l’édition, la topographie des lieux tracassière et tortueuse, tout  le
personnel qui peuple la Maison, les clients, l’organisation pratique du travail…


Récit amusant, teinté d’humour, très intéressant, émaillé d’explications 
judicieuses satisfaisant notre curiosité, et qui se lit avec plaisir.


                                                                                                                                            
         06/05/12 – Yvette Bierry


Extrait :


Ce manuscrit exonère tous les autres : soudain l’apparition d’un ressenti oublié,
le plaisir. Enfin une lecture, c’est-à-dire la captation de toute pensée par le récit qui se déploie sous vos yeux ; plus exactement la concomitance d’une progression narrative qui vous
enserre, commuant la crainte initiale de se faire embarquer ficelé vers l’inconnu en un abandon complaisant, et d’une langue économe entrant habilement en résonance avec le seul
sujet.


Bruno Migdal   


 


  


 


 


 


 


 

keisha 07/05/2012 13:50


Lu avec plaisir, surtout celui de retouver les personnes sous les initiales ou juste évoquées..;Juste un stage, mais qui a l'air assez réaliste.

Cachou 29/04/2012 00:57


Je dois quand même dire que, sur le monde de l'édition, j'ai largement préféré "La liseuse" de Paul Fournel.